UN PIOUPIOU PE LA SCIENCE
Pour commencer l’étude de la grammaire, vous demandez, M. Leroy, que l’élève sache lire et écrire assez couramment. C’est en effet à ce moment que l’on commence à enseigner les éléments de la gram-
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maire : mais on a bien soin de ne pas mettre entre les mains des élèves un livre quelconque, encore moins un tableau, il faut de plus choisir les matières avec discernement Gemme vous abordez toutes les difficultés à la fois, vous commencez peut-être trop tôt votre cours de grammaire, mais j’oublie que vous ne voulez que des élèves intelligents.
Est-il assez farceur, notre Piérard !
Vous commencez l’enseignement de la grammaire en analysant une phrase mot-à-mot, c’est-à-dire que vous exigez de l’enfant un travail que nous, humbles instituteurs , nous ne parvenons à obtenir qu’après plusieurs années d’un labeur pénible. Analyser une phrase ! mais savez-vous M. Leroy, que toute la grammaire est là.
Sans doute, je le sais, je le sais fort bien; et c’est précisément parce que toute la grammaire est dans une phrase, qu’une seule phrase ayant été analysée et comprise, toute la grammaire est vue. Je maintiens donc mon dire et je soutiendrai contre tout venant que les phrases difficiles sont trop peu nombreuses pour qu’il faille dès l’abord em harasser l’intelligence des enfants d’une foule de règles d’usage et qui s’apprennent par l’usage.
D’où vient que les enfants, malgré leur réel travail, font si peu de progrès dans leurs études, et mettent tant de temps à les terminer, même sous la direction des hommes les plus instruits. C’est que ces hommes, au lieu de s’en tenir aux principes généraux, qui en en toutes choses et dans la grande majorité des cas, rendent compte de la plupart des difficultés, se perdent dans des détails où
LE SYSTÈME
Fenfant est incapable de se reconnaître. Eu voulant faciliter sa tâche, on multiplie pour lui les obstacles secondaires et voilà ce que je n’admets pas.
Oseriez-vous soutenir votre malheureuse assertion de la dernière conférence que vous avez donnée, savoir : qu’un élève, qui a suivi voire cours pendant un mois, sait sa grammaire ? Vous vous torturez l’esprit pour découvrir le motif qui m’a fait écrire contre vous Eh bien ! ce n’est ni l’ambition, ni l’envie, mais l’aplomb avec lequel vous avi'Z soutenu ce que j’ai •appelé des hérésies pédagogiques. En voilà une par exemple qui prime toutes les autres. Vous l’avez dit. Je demande simplement que vous vous retractiez, ■car je vous suppose assez de bon sens pour ne pas •oser écrire dans un journal une affirmation pareille.
En voilà du galimatias ! Ah! vous .en faites vous des hérésies contre notre belle langue française, si claire pourtant ! Elle devient sous votre plume singulièrement obscure; et vos périodes se suivent dans un si parfait imbroglio , les idées s’enchaînant entre elles on ne sait trop comment, que je me permettrai de vous demander : comprenez- vous bien ce que vous dites? En tout cas, si vous le comprenez, vous l’exprimez fort mal. Vous êtes de ces auteurs dont parle Boileau, quand il dit :
Il est certains auteurs dont les sombres pensées
Sont d’un nuage épais toujou’S ^mbarassées ;
Le jour de la raison ne le saurait pereer.
Avant donc que d’écrire, apprenez à penser.
Oui, M. Piérard, avant d’écrire, il faut apprendre à penser.
Je vous avais demandé de ne pas scruter mes
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intentions. Je vous ai écrit jusqu’à ce jour avec tout le calme dont je suis capable ; mais vous finiriez bien de l'ait par me faire embrasser la question avec la violence qui vous caracteri-e (Hum ! Hum /). Sachez du moins que le Grand Belge (Ah ! ma foi, si le tenue vous gêne, niellons U grand benêt) n’a pas peur de vous sur 1h terrain de l’enseignement J’ai eu allaire en Belgique à de plus rudes adversaires que vous, et je m’en suis liré avec assez d’honneur. J’ai des compatriotes ici qui vous le diront au besoin. (Quand un n est vanté que de soi et de son curé, dit le Provn be, c'est ftliie recommandation). 11 ne tenait qu’à vous d’ailleurs de laisser mon nom dans l’oubli (AU ! mais non ! vous méritez mie o,r !) Cessez donc et vos citat ons latines et vos vers français.! Vous retenez bien exigeant, M. Piérard !) 11 ne s’agit pas ici de savoir qui de nous deux a le plus du capacité, mais il ett question de méthode d’eûsoigm ment. Là, je suis votre homme. (Quel adversaire!)
Je dirai donc que votre méthode se dislingue par l’absence complète de méthode. ( Vi arment !) e u lieu d’aborder lo difficultés une à une, comme nous le faisons à présent, vous les prenez toutes à la foi- et. qui plus est, vous ne tenez aucun compte des principes pedagogiques. Il est vrai que vous n’avez jamais ouvert une pédagogie. Je dois cependant laire connaître ees principes qu’on nous a enseignes à l’Ecole Normale. Les voici: alh r du simple au composé du facile au difficile. du connu à l’inconnu, tj'udmels ces principes.) J’ose donc vous répéter, M L roy, que non-seulement vous n’êies \ as l’inventeur d’une méthode, mai- que votre enseignement s dislingue par l’absence complète de toute méthode, ce qui vous sera prouvé dans la -uite et d’une manière plus ecientitique, si c’est nécessaire.
Halte-là ! M. Piérard, le temps de tremper dans du vinaigre, pour vous la renvoyer immédiatement, la petite flèche emmiellée que vous me décochez en tapinois. Vous êtes un homme précieux, M. Piérard, et je serais porté
LE SYSTÈME
à croire que le bon Dieu, dont je suis l’enfant gâté, vous a cri é et mis au monde exprès pour moi. Sans vous, cher ami,, que d’excellentes choses je n’aurais point dites qui coulent de ma plume comme naturellement. Oui je le repèle, c’est vraiment pour moi une heureuse fortune d’avoir pour adversaire un homme comme vous; et j’éprouve sans cesse le besoin de vous en témoigner ma sincère reconnaissance. Vous êtes plein d’attentions délicates et si par hasard j’oublie quelque chose, vite vous m’en donnez avis. Vous êtes ce sage ami toujours rigoureux, inflexible, qui sur mes fautes jamais ne me laisse paisible, de telle sorte que, grâce à iou •, je fortifie les points faibles par où un ad\ er aire sérieux pourrait peut-être un jour enti er dans la place. Merci ! mille fois merci !
Vous disiez donc, M. Piérard, qu’après avoir lu et. relu tous les traites, qui ont été composes sur l’éducation avant et après le déluge, vous etiez resté Gros- Jean comme devant, incapable de faire avancer d’un pas la science pédagogique. Je n’ai pas de j eine à le croire. C’est que, voyez-vous, mon bon, il y a dans le monde des intelligences deu± espèces d’esprits, les Piérard s et les Leroy: les premiers, misérables guérilleros, portent le sac toute leur vie (ce sont les pioupious de la science) ; les seconds tiennent l'épée et commandent. Et voilà le conseil que leur donne Balmôs :
“ A l’homme, dit-il, qui peut se suffire à lui- “ même, qui, dans l’examen des œuvres des £< grands maîtres, loin de se sentir comme un
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£< pygmée parmi des géants, se dit avec con-
fiance : Je serai l’un d’entre eux; à celui-là u convient d’une manière particulière la “ méthode d’invention. Qu’il ne se borne “ point à savoir les livres , qu’il connaisse les 11 choses. Les chemins battus ne sont point “ faits pour lui. Il est des sentiers qui le “ mèneront plus vite et plus haut. Idées, “ propositions, raisonnements, il doit tout “ discuter, tout analyser, tout soumettre à “ son examen. Point de souvenirs plagiaires, “ mais des observations, des pensees, des u créations, que sa science soit sa substance “ même !
Ce n’est pas pour vous, M. Piérard, que cette page a été écrite.
Je finis cet article pur une page de la pédagogie de Mur. Langevin. Celte page vous dépeint tout entier ou à peu près. Vous y serez de plus apprécié en une ligne mieux que je ne pourrais le faire en dix.
Vous êtes roué, M. Piérard; mais je suis encore plus fin que vous. Vous voudriez bien, (n’est-ce pas?) que je mordisse à l’hameçon, et pour ch la vous me le tendez le plus délicatement possible. Dans votre naïveté vous vous êtes d:t sans doute : il va faire une charge à fond de train contre le livre de Mgr. Langevin et nous aurons pour nous défendre des hommes de valeur. Les hommes de valeur, M. Piérard, ne sont pas contre moi, et Mgr. Langevin, en jugeant, un peu trop sévèrement A mon avis, la méthode Jacotot, n’a pas pu condamner mon système qu’alors il ne connaissait pas.
LE SYSTÈME
Je ne conteste pas que la méthode Jacotot ne soit de toutes les méthodes connues jusqu’ici celle qui se rapproche le plus de la mienne, quant aux principes du moins; mais il ne faut pas les confondre l’une avec l’autre. Car Jacotot est mort sans laisser de travaux, qui permissent plus tard d’enseigner comme lui ; il n’a posé que des principes dont quelques-uns, je le reconnais, ont tout l’air de paradoxes, mais dont le principal : tout est dans tout , est un principe juste et profond, que j’ai cru pouvoir retenir pour en faire la base de mon système.
Au reste pour vous montrer que tous les auteurs ne sont pas d’accord sur la méthode Jacotot, à la page que vous citez, j’en opposerai une d’un ouvrage également remarquable écrit sur la pédagogie par le directeur d’une école Normale, M. Jules Paroz.
Pédagogie de mgr. Langevin. — La méthode de Jacotot (supposé qu’on puisse 1 ui donner ce nom) vient en dernier lieu. Elle n’en est pas moins remarquable par son originalité. Elle s’appuie sur un certain nombre de paradoxes, tels que ceux-ci : Toutes les intelligences sont égales. Tout est dans tout. — Qui veut peut. — On peut enseigner ce que l'on ignore. - Dans le système Jacotot point de maître pour expliquer les choses ; les élèves se forment et s’instruisent tout seuls; le maître n’est utile que pour les diriger; pour stimuler leur volonté. Quiconque veut apprendre une langue, doit en posséder parfaitement quelques pages et y rapporter tout le reste.
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De cette façon vous pouvez aisément apprendre toutes les langues : le français, le latin, le grec, etc., car c’est une méthode d’en seignement universel, comme l’appelle Jacotot, et nous, au contraire de Jacotot, nous dirons que c’est une absence de toute méthode, de toute gradation. A peine peutelle suffire à quelques personnes d’un grand talent et que les circonstances forcent à etudier seules.
Pédagogie de m. Paroz. — Jacotot a posé trois principes qui ont été l’objet de polémiques très-animées-