Réformes en Turquie
Au moment où les conférences complémentaires du Congrès de Paris se rouvrent pour vider les questions laissées en suspens en 1856, et où les exigences des puissances européennes se font jour de nouveau à l’égard de l’Empire Ottoman, nous avons pensé qu’il était opportun de donner le jour à un ensemble de matériaux , que nous avions recueillis depuis quelque temps, en vue des réformes que cet empire cherche à opérer.
Le système que l’Europe semble avoir adopté envers notre ancienne alliée nous a paru erroné de la part de certaines puissances : ainsi la Russie
et l’Autriche suscitent à l’Empire ottoman des embarras inextricables sur les frontières de l’Europe et de l’Asie.
Les armées de ces puissances, en effet, composées de coreligionnaires, sont un soutien moral pour les tentatives sans cesse renaissantes des rebelles qui agitent les provinces de l’Empire. Obligée alors de se tenir sur la défensive sur son propre territoire, la Turquie, loin de pouvoir s’occuper de projets' de réformes, dont la bonne exécution, en tous temps et en tous pays, ne peut coïncider qu’avec une paix profonde, est parfois même forcément amenée à peser plus fortement sur ceux dont elle voudrait améliorer le sort.
Ah 1 si les alliés avaient pu prévoir le malaise, la mauvaise volonté et les intrigues qui devaient suivre cette guerre de Grimée, où il a été dépensé tant de force et tant d’argent pour arriver au but que l’on se proposait, ils auraient laissé en Orient, dans l’intérêt bien entendu de la Turquie, un contingent armé. Ce corps, que l'on aurait pu former aussi faible qu'on eût voulu, aurait été une force morale immense pour contenir les aspirations coupables et pour assurer la mise en œuvre du dernier hatti-humayoun, qui, faute de cette pré-
caution salutaire et efficace, reste à peu près à l'état de lettre morte.
La question d’Orient s'est compliquée, au lieu de se simplifier; avant la guerre, il s’agissait d’empêcher la Russie de rompre la foi des traités et l’ordre européen sous un vain prétexte religieux : ce résultat a été en partie atteint pour la Russie, il est vrai, mais le danger n’a pas été conjuré, il a simplement été déplacé; la guerre n’a rien guéri, elle n’a opéré qu’une métastase politique.
Aujourd’hui la Russie et l’Autriche se disputent la suprématie dans les Principautés : ce sont les intrigues autrichiennes qui y fomentent tout le désordre, disent les journaux russes; c’est à la propagande panslaviste que tout le mal est dû, reprend en masse la presse autrichienne; et aussitôt l’Autriche d’accumuler des troupes sur les frontières de la Bosnie, et de proclamer que l’occupation de cette province et son protectorat sont une nécessité du moment.
Les chrétiens grecs ne possédaient qu’un protecteur, la Russie, ils en ont deux aujourd’hui ; et l’Autriche, qui est restée placidement l’arme au bras pendant que les alliés combattaient pour
i RÉFORMES EN TURQUIE.
l'inlégrité du territoire ottoman, se prépare à recueillir à son profit le prix du sang versé.
La Russie, en voyant celte position nouvelle prise par l’Autriche, fait cause commune avec la France pour demander l’union des Principautés, parce qu’elle reconnaît que la division et l'anarchie de ces provinces sont favorables à l’ambition cauteleuse de sa rivale, et qu’elle a chance de reconquérir son influence par l’agrégation d’une nombreuse population, environ dix millions de chrétiens grecs, qui lui sont attachés par les liens de la communauté de foi religieuse.
Le Czar, il ne faut pas l’oublier, est le chef naturel de la religion grecque, et à ce titre il trouvera de grands éléments de succès dans un État devenu fort par l'unité et l’indépendance, pour étendre sa domination jusqu a la mer Noire. La preuve de cet intérêt est dans la conformité de vues de la France et de la Russie sur ce point; cette dernière puissance a su parer l’union dont il s’agit du prétexte flatteur de sympathie et de confiance envers la France. Notre pays n’est pas insensible à la flatterie, et le Czar cherche aiusi à se bien placer dans l’esprit français.
Il importe de déjouer les ruses de la diplo-
matie moscovite, aussi bien que celles de l'Autriche.
D’ailleurs la France catholique, chevaleresque et traditionnellement alliée des Ottomans depuis François I", ne doit pas permettre que les possessions du Sultan en Europe deviennent la proie du chef de la religion grecque, après une de ces convoitises ardentes et coupables qui ont tant fait verser de sang.
Nous venons d'établir succinctement le rôle que nous paraissent jouer les différentes puissances dans la question d’Orient, et peu soucieux de nous mettre du côté du plus fort, nous nous déclarons le champion de la Turquie. Loin de chercher à l’entraver, comme le font tant d’autres, nous mettrons à son service les quelques connaissances qui nous, sont acquises par de longues études historiques, philosophiques Pt administratives.
Ce n’est pas que nous n'ayons que du bien à dire de la Turquie. Dernièrement, au contraire, en examinant ses institutions qui laissent tant à désirer, nous avions eu la pensée d intituler ces pages: « Les quatre désorganisations de l’Empire Ottoman. » titre qui exprimait assez bien, selon
nous, l’état de l’organisation politique, religieuse, judiciaire et administrative de ce grand empire. Mais nous nous sommes bientôt ravisé, et nous parlerons sérieusement de ces questions sérieuses.
Nous sommes persuadé que la Turquie ne peut plus différer de mettre à exécution les principes de réformes contenus dans le Hatti-Humayoun de 1856. Elle serait donc la dernière puissance musulmane qui se refuserait à satisfaire aux légitimes exigences des nations civilisées. Nous lisons en effet dans le Journal des Débats (n° du 28 mars 1858) un article de M. J. Duval, au sujet des réformes que le bey de Tunis vient de décréter dans cette Régence: « Nous terminerons cet aperçu, dit cet écrivain, en constatant que la Réforme est beaucoup moins avancée dans les États musulmans qui relèvent directement de la Sublime Porte que dans ceux qui ont conquis vis-àvis d’elle une indépendance de fait ou de droit. Le hatti-schérif de 1839, le hatti-humayoun de 1856 sont dépassés en Egypte et en Tunisie par la libre initiative de Said-Pacha et de Mahommed-Bey. Dans ces deux Etals, non-seulement les institutions sont plus libérales, mais les actes répondent bien mieux aux principes. Ici, ce
que le pouvoir décrète, il l'accomplit : ce qu’il promet, il le tient. »
Nous ne partageons pas entièrement la mauvaise opinion que M. J. Duval professe sur l’avenir de la réforme dans l’Empire ottoman ; et nous exposerons, dans le courant de ce travail, les idées qui peuvent en assurer l’exécution.
Des auteurs compétents, entre autres M. le D r Beyran, médecin de l’Ambassade ottomane à Paris, qui veut sincèrement comme nous le bonheur de la Turquie, résume dans son livre les moyens les plus propres à atteindre ce but :
« Si l'on veut donc parvenir à régénérer la Turquie, il faut des mesures de réformes énergiques dans l’institution du corps des ulémas au point de vue de ses privilèges, de son cumul de fonctions et de ses exemptions d'impôts ; au point de vue de l'indépendance civile et religieuse des races et nations en Turquie, de l’unité de la législation et enfin de l'égalité de la justice pour le Musulman et le Chrétien. En séparant la religion de la législation, on affranchit la liberté de conscience et la propriété pour tout le monde; on prépare au pays les éléments de la richesse, de la puissance et de la civilisation. Toutes ces races
et croyances diverses qui forment aujourd’hui la population de cet empire, vivant alors sous la nouvelle loi de garantie universelle du devoir et du droit, aimeront leur pays et se considéreront comme des citoyens égaux qui doivent concourir ensemble à la défense de la patrie commune lorsqu’elle est en danger.» (Notice sur la Turquie. Paris, 1855, par J. M. Beyran.)
Notre ouvrage sera donc en partie le développement des idées de M. Beyran, nous espérons que la Turquie, dans l’intérêt de laquelle nous écrivons toujours, pourra retirer quelque profit de nos études spéciales. C’est notre vœu le plus cher, car c’est le seul but de tous nos efforts.
Edmond Chertier.
l'.iri», mars 1R38.