ET COMMERCE
Ces sources vives de la prospérité nationale ne sont pas taries en Turquie, comme on l’a prétendu, elles sont seulement congelées; ce n’est pas la mort qui s’est étendue sur les fertiles provinces de l’Empire, mais seulement l’hiver, un hiver rigoureux; au Sultan, souverain absolu, d’y faire revenir le printemps !
Quelles sont donc les causes immédiates de cet état de dépérissement?*
On cite le manque de bras pour l’agriculture :
il est vrai qu'un trop petit nombre de sujets s’y adonnent; les villes sont encombrées de bras inutiles qui sont enlevés aux champs; ainsi les grandes villes sont remplies d une population de portefaix, commissionnaires, etc., qu’on appelle békiars (célibataires), jeunes hommes vigoureux, qui sont à la Turquie ce que sont à la France et à Paris les Savoyards et les Auvergnats. Il y a aussi des essaims de domestiques; les fonctionnaires publics étalent un luxe alïligeant de domesticité.
Ces nomades célibataires passent dans les grandes villes les années de virilité que, d’après leur mission naturelle, ils auraient dû employer aux travaux de la culture; ils ne se marient pas non plus, ou du moins trop lard. Rentrés dans leur pays, ils ont un pécule, et, déshabitués des travaux de la campagne, ils préfèrent se livrer à un petit commerce, ou, s’ils cultivent, c’est uniquement dans la proportion de leur consommation particulière : ils n’ont, en effet, ni le goût de. la culture, ni le stimulant d’une nombreuse famille à élever. L’État perd doublement à cette émigration dans les villes de la jeunesse campagnarde, il y perd des bras qui se seraient utilisés avantageu-
sentent là où la Providence les avait placés, et qui s’égarent au loin sans valeur réelle ; il y perd aussi des pères de famille. Ainsi diminuent pour Fagriculture les causes de production présente et à venir.
L’on fait trois objections en faveur des békiars : i° La liberté individuelle;
2° L’exemple même de l’Europe;
3° L’utilité des békiars dans les villes.
Nous reconnaissons que la liberté individuelle est sacrée, et qu’en Europe on n‘a jamais l’air de se préoccuper d’un déplacement de forces. Ainsi, quand une découverte comme celle des chemins de fer vient modifier profondément les conditions de la vie sociale et économique des populations sur des points donnés , quand une ville comme Paris, doublant d’étendue en l’espace de dix ans (c’est une actualité), appelle à elle les bras des travailleurs ruraux, les gouvernements se gardent bien d’arrêter l’essor des populations, le succès de la nouveauté, la marche de l’esprit humain : on n’arrête le progrès qui est la santé et la vie que par des moyens qui affaiblissent le corps social et produisent la dégénérescence, l’atonie et la mort. Les administrations des nations occidentales pro-
cèdent autrement , elles recherchent opiniàtrément, jusqu’à ce qu’elles l’aient trouvé , le contrepoids salutaire au trouble accidentellement survenu dans la disposition matérielle des parties du corps social confié à leurs soins; ce contre-poids, elles le trouvent toujours, car il y en a toujours un, en vertu de cette loi universelle que le mal et le bien, ces deux pôles contraires, sont à l’état apparent d’inertie dans toute chose créée, et qu'il suffit à l’homme d'appliquer son intelligence à une chose pour en développer l’un ou l’autre principe.
Nous nous sommes lancé dans une digression philosophique à perte de vue, à propos des békiars d'Orient, direz-vous. Vous remarquerez seulement que si la digression est philosophique, elle aura l’avantage par cela même d’être d'une application générale à l'insuffisance de l’administration ottomane en toute matière. .
Quant à nous, contentons-nous pour le moment d’en faire l’application à l’excès de l’émigration des campagnes dans les cités.
M. Ubicini propose dans ses Lettres sur la Turquie de soumettre la population flottante des grandes villes, békiars et domestiques, à une taxe de quelques centaines de piastres par tête : les bé-
kiars payeront de leur poche cette taxe personnelle, et les maîtres celle de leurs domestiques, comme impôt somptuaire. Certes, ce moyen fiscal a sa valeur, près du gouvernement spécialement, et nous pensons avec l’auteur que la mesure serait d’un bon effet immédiat.
Mais ce moyen est plutôt un palliatif qu’un curatif, et tout en nous unissant à M. Ubicini pour le recommander, serrons de plus près encore le mal pour le combattre dans son siège.
Pour les hauts fonctionnaires, le remède serait dans une-diminution de leurs appointements exagérés, et dans le contrôle des services administratifs qui, les empêchant de combler le déficit, les forceraient à réduire le personnel de leurs maisons.
L’utilité des békiars est incontestable à Constantinople; sans eux la ville serait inhabitable : comment transporter de lourds objets, et correspondre dans les différents quartiers sans leur secours? Les rues sont si étroites que les voitures ne circulent pas dans la ville, le service de la petite poste n’est pas organisé; et Constantinople est grand, il a plus de neuf cent mille âmes. Figurez-
vous pour un instant Paris sans voitures, sans
m REFORMES EN TURQUIE.
facteurs, et dites-nous s’il lie faudrait pas requérir à son secours des quantités énormes de bras, pour remplacer ces véhicules de toutes sottes, depuis la charrette des halles jusqu’à l’omnibus, qui pourvoient aux besoins mültipliés d’une agglomé*ration considérable de population. Or, toutes les villes d’Orient sont bâties sur le patron de Constantinople.
Vous voyez à présent que le retour des bekiars à la charrue dépend non pas tant d’un impôt que de la pénétration bien tardive de l’administration municipale.
Ah ! nous oublions qu’il n’y a pas d’administration municipale, et qu’âpres avoir fait place aux ordures, aux chiens et aux pachas, on ne pourrait pas faire passer un chrétien dans les rues de Constantinople. Personne ri’ignôrè comment la voirie y est organisée : les habitants jettent leurs ordures à la volée, et les chiens errants les mangent (pas les habitants, les ordiires) ! une équivoque, dans celte circonstance, ferait de Constantinople un tombeau. Or, Constantinople h’est encore qu’un hôpital : nous voulons dirëque celte capitale, située dans les conditions naturelles les plus hygiéniques, doit un grand nombre dë ina-
ladies endémiques et épidémiques qui y régnent à ces cloaques malsains et au manque d’aération des rues.
Lorsque les villes d’Orient seront pourvues d’une administration municipale, il faut espérer que l’on fera quelque chose, et en première ligne que l’on ouvrira des rues qui permettront la circulation des voitures; l’ardeur du soleil est un mauvais argument opposé aux améliorations urbaines. L’homme est fait pour sortir de chez lui et non pour y rester : décidément les Orientaux ne se laveront de leur réputation de mollesse, que lorsqu’ils auront de larges rues dans les villesj aboutissant aux barrières à de larges routes, et qu’ils auront remplacé les békiars par des che- ■ vaux et des voitures.
On nous pardonnera de nous être tant étendu sur ce sujet, quand on réfléchira que c’est à propos d’agriculture, cette mère nourricière des peuples qui n’ont pas le génie industriel des Anglais : l’Anglais, lui, vivrait confortablement sur un roc.
Après le manque de bras qui doit passer en tête, on signale également, comme obstacle à l’agriculture, l’ignorance des cultivateurs. Plusieurs fer-
mes modèles onl etc montées çâ et là dans l’Empire; la plus importante est aux portes mêmes de la capitale et contient quarante à cinquante élèves.
Le nombre des étudiants agricoles est bien peu en rapport avec les besoins du pays : mais qu'importe? Ce n’est pas par l’intermédiaire des écoles que l’agriculture se développe dans un pays; le Gouvernement ottoman a eu tort de compter sur ces créations et de se désoler de leur insuccès; nous voyons à l’étranger que des institutions de ce genre ne sont viables que grâce à un état déjà avancé de la science agricole. Ce qu’il faut à la Turquie, ce ne sont pas des écoles et des fermes modèles, ce n’est pas non plus le crédit foncier, comme on l’a répété aussi ; tout cela est bon, mais l’avenir de l’agriculture dépend d’autre chose, il dépend des communications, des routes que vous établissez d’un point à lin autre; faites-en l’expérience, construisez une route, un canal, et vous verrez les cultivateurs pousser sur le territoire privilégié, comme si vous en aviez semé.
Il y eut un temps où l'on croyait que la consommation était le résultat de la production; il semblait tout naturel de dire, en effet, que si l’on ne consommait pas dans un pays tel ou tel pro-
duit, c’est parce que ce produit lui-même manquait. Erreur ! c’est au contraire la production qui est le résultat de la consommation. Pour qui le producteur travaillerait-il, si ce n’était pour le consommateur? Et comment voulez-vous que l’un trouve l’autre, si vous laissez entre eux des montagnes, des torrents, des marais infranchissables?
La souscription des chemins de fer russes, à Paris et à Londres, a éprouvé de prime abord un moment d’hésitation : les stations étaient à cinquante lieues de distance ; dans l’intervalle pas de villages, pas d’hommes, pas de culture, toute cette dépense uniquement pour transporter des armées au besoin, ou les produits de telle mine spécialement. Des gens mieux avisés se sont posé cette seconde question : ces espaces intermédiaires que l’on redoute tant sont-ils de la terre labourable, fertilisable? Oui, d’excellente, et puis il y a sur le parcours une forêt admirable pour les constructions de marine, une houillère inexploitée, etc. Eh bien! grâce au chemin de fer, les villages vont se bâtir pour cultiver ces terres, pour exploiter ces forêts et ces mines, puisque les produits pourront en être écoulés désormais.
Voyez-vous comme tout s’enchaîne, et comme
le sang circule, dès qu’il trouve pour s’écouler des artères et des veines?
Le solde la Turquie est d’une richesse inouïe, c’est donc vers le développement de l’agriculture que les efforts de l’administration doivent tendre. Faites pour l’industrie et le commerce ce que vous voudrez, ce que vous pourrez, mais pas de fausse manœuvre, ne les mettez qu’en seconde ligne; l’industrie et le commerce suivront tout naturellement les progrès de l’agriculture.
Le libre-échange est accepté théoriquement aujourd’hui, et si une nation comme la France n’a pas le courage, malgré le vœu de son souverain, l’Empereur Napoléon III, de lamettre en pratique, c’est qu’il y a là aussi, comme en Turquie, des parties intéressées qui crient à la ruine, à la spoliation et qui demandent à mourir dans
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la routine et les abus c(’une protection exagérée en fait et injuste en principe, comme ils y ont vécu, ou plutôt comme Us en ont vécu. La Turquie, elle, n’a pas à se défendre contre les protectionnistes ; aussi large dans ses allures avec les étrangers qu’elle est mesquine et injuste avec ses nationaux, c’est-à-dire envers elle-même, la Turquiq n’a établi sur les importations qu’un droit de 5
p. 100, tandis que ses sujets sont pressurés à l’intérieur par les bureaux de douanes des pachas, sous-pachas, etc. Oui, pendant qu’une marchandise étrangère traverse intacte tout l'Empire, protégée parles Capitulations et les consuls, les produits des malheureux agriculteurs, industriels et commerçants turcs sont obligés de payer tribut à chacun de ces grands et petits vassaux : il en résulte qu’à son arrivée au bazar la marchandise indigène, qui primait au départ la marchandise étrangère, ne peut plus soutenir la concurrence contre elle. Quel renversement de la lpgique, qpelle honte et quel malheur pour le pays d’avoir des fonctionnaires pareils I
Nous spipmes partisans du libre-écjiange, et c’est assez : il est surabondant de retourner le système protecteur contre soi.
L’industrie ottomane est à créer, et le gouvernement s’en préoccupe beaucoup ; soin puéril ! Quaqd la Turquie aura des produits agricoles à exporter, elle reprendra en échange les produits manufacturés de l’Europe, jusqp’à ce qn’elléles fabrique à aussi bon compte. Cet échange même nécessitant des intermédiaires, sera avantageux pour le commerce.
Les essais que l’on a voulu faire de fabriques, usines, ateliers impériaux ou nationaux ont échoué; cela devait être. Quand il faut tirer chefs et ouvriers de l’étranger, le prix des transports, les exigences de salaire et de traitement que ces hommes demandent en retour d’un quasiexil, font revenir le produit manufacturé beaucoup plus cher que si on l’avait acheté tout fabriqué.
La Turquie veut commencer par la fin, voici pourquoi elle succombe dans scs tentatives réitérées. S’appliquer à fournir les matières premières, quand on les a chez soi, ou qu’on peut les y créer, vaut infiniment mieux que s’épuiser à produire l’objet manufacturé, par cette simple raison que ceux qui fabriquent ces objets sont dépendants de vous bien plus que vous ne l’étes d’eux-mèmes puisque vous pourriez travailler sans eux, tandis que le réciproque leur est naturellement impossible.
« On s’occupera de la création de banques et d’autres institutions semblables pour arriver à la réforme du système monétaire et financier, ainsi que de la création de fonds destinés à augmenter les sources de la richesse matérielle de mon empire. »
L’article du hatti-humayoun est une preuve de ce que nous avancions à l’instant même, au sujet du défaut de logique de la Turquie.
Il vaudrait mieux que l’on commençât par la refonte des monnaies, dont l’altération est si grande, que le crédit de l’Empire en est ébranlé.
Le papier émis par une banque nationale doit toujours être dans un certain rapport avec le numéraire du pays, qui, à son tour, représente dans une certaine proportion la valeur des productions de ce même pays.
Comment voulez-vous que les billets de la Banque ottomane soient entourés de la confiance publique, quand il pourra se faire un jour qu’on doive les rembourser avec de la monnaie de mauvais aloi?
La Banque nationale est impropre et impuissante , à lutter contre les brusques variations du change provenant de l’altération des monnaies.
Elle a simplement pour mission de retenir le cours du change dans des limites raisonnables, et de mettre son contre-poids dans la balance du commerce, pour donner au pays le temps et les moyens d’attendre que ses exportations lui soient soldées par l’étranger, surtout dans un pays
*2-2 REFORMES EN Tl'RQülE.
copipio la Turquie, pp l'importation excède l’exportation. Ce résultat sera poursuivi et atteint en lançant dans la circulation des monnaies d’une valeur nominale à peu près égale à leur valeur intrinsèque, en émettant alors du papier garanti par ces monnaies nouvelles, et en faisant des avances au commerce.
La Banque serait aussi d’une grande utilité en Turquie, comme lieu de dépôt d’argent et de titres. Les valeurs mobilières sont un embarras pour les particuliers dans les villes d’Orient, oii les maisons sont en bois ef exposées à de continuels incendies, sans parler des industriels non patentés.