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d’autres chrétiens? Les mœurs, les habitudes et les instincts d’un peupœ ne se transforment pas d’ordinaire aussi radicalement.
Comme au début de toutes les religions, l’isjaiR eut une force d’expansion et un élan irrésistibles; la foi vive et ardente qui animait les masses des populations asiatiques les rendait capables d’accomplir des prodiges.
Le premier et le principal avantage des Turcs
étail le nombre exorbitant de leurs troupes, et pour apprécier combien les préoccupations des princes chrétiens étaient fondées à celte époque, il suffit de jeter un coup d’œil sur ces temps écoulés. L an 1326, Soliman entra en Hongrie avec 300 000 hommes et 300 pièces de canon, personnel et matériel extraordinaires pour le temps. En 1329, le même Soliman s’avança sur Vienne avec 130 000 soldats que suivaient sur le Danube 1G0 vaisseaux de combat, sans compter les barques de transports. En 1394, Sinan Pacha, avec 123 000 combattants et 80 pièces de canon, mit en désordre le camp de l’archiduc Mathias. En 1596, Mahomet III attaqua Agria et s’en empara à la vue du champ des Chrétiens réduits à 1 impuissance à cause de leur infériorité numérique. Cette multitude était une vraie puissance, car le plus grand nombre enferme le moindre et le surpasse, de sorte que si une épée a quelque force d'elle-mèmc, plusieurs épées jointes ensemble en auront davantage. Les 10 000 Grecs de Xénophon sont une de ces exceptions glorieuses qui nous ramènent à l'actualité en établissant la valeur du contre-poids que la discipline et la science militaires jettent dans la balance.
RÉFORMES EN TURQUIE. lio
Les janissaires formaient autrefois ce qu’on appelait l'infanterie régulière des Ottomans, et les sipahis la cavalerie. Le premier corps sc recrutait parmi les Chrétiens eux-mémes, au moyen d’un procédé assez violent : chaque année l'on enlevait à leurs mères, dans les pays chrétiens avec qui l’on était en guerre, un certain nombre d’enfants, et d’après ce précepte de l’orthodoxie musulmane que tout homme apporte en naissant des dispositions à l’islamisme, on les faisait Musulmans : ils étaient ensuite élevés pour la carrière militaire et destinés à alimenter le corps des janissaires : quand les Musulmans n’eurent plus de guerres avec les nations chrétiennes, le noyau des janissaires était tout créé, et se recrutait parmi les enfants des janissaires. Le reste do. l'armée ottomane sc composait des bachi bozouks, soldats irréguliers qui accouraient sous les drapeaux de toutes les parties de l’Empire, dès que l’islam était attaqué ou attaquait lui-même ses voisins chrétiens.
Depuis que les janissaires et les sipahis ont fait place aux nouveaux hommes du iNizam ’, le
1. On appelle ainsi les troupes régulières formées à la discipline cl à la tactique européenne.
soldat ottoman a-t-il donc perdu ses qualités primitives ?
Nôn, ce serait encore un des premiers soldats de l’Europe, s’il avait des chefs capables de l’apprécier et de le diriger; le soldat ottoman est brave, il a beaucoup de qualités qui lui srint communes avec le soldat français : par exemple son premier élan est presque toujours irrésistible; il possède le feu sacré qu’on a appelé la furia francese : mais si l’on résiste à ce choc terrible il se décourage parfois et se laisse vaincre. Cette particularité du caractère national Sert à expliquer les nombreuses défaites que les armées ottomanes ont essuyées dans les derniers siècles; tarit qu’elles n’eurent à combattre que des troupes irrégulières; comme l’étaient plus ou moins toutes les armées féodales de la chrétienté, la victoire leur fut fidèle; mais dès que les autres puissances organisèrent des troupes disciplinées qui combattaient avec ordre et ne rompaient pas, alors elles furent surprises et battues. Leurs généraux éri chef étaient incapables d’introduire dans l’armée musulmane les réformes qui assuraient la supériorité à l’ennemi, car c’étaient pour la plupart des esclaves élevés par la faveur du ma* ne -
qu’au rang de grand-visir, et qui, s’imaginaiit être des généraux consommés lorsque l’Empife étaient envahi, allaient se faire battre à plaisir pàr les prince Eugène, les MontécuCulli et autres généraux expérimentés que l’Allemagne leür opposait.
Peu à peu les soldats eux-mêmes, les janissaires, dégoûtés de chefs que là défaite suivait, partout, perdirent le goût dû métier et l'amoUr du drapeau ; il substituèrent à ces nobles serttifàétits l’esprit de révolte et d’insubordination, l’avidité et la mollesse.
Le sultan Sélim, et après lui le sultan Mahmoud, accomplirent une grande réforme en crèatit le Nizam et eu détruisant ce corps indiscipliné. Il reste bien aujourd’hui les bachi-bozouks, ces débris du vieil isîatU ; mais les bachi-bozoüks s6 trouvent contenus par l’exemplë de la régularité du Nizam, et puis comme ils ne composent qu’üne faible partie de l’armée de campagne, on les utilise fen les envoyant comme éclaireurs ou escarmoucheurs, Riais on ne les fait pas donner dans une action principale; on les conserve plutôt par tradition que par nécessité.
C’est le hatti— schérif de Gulhanè qüi, en
1839, lorsdel’avénementdu sultan Abdul-Medjid, constitua l’organisation militaire actuelle, en fixant un mode régulier de recrutement, de durée et de conditions de service. Le sultan Mahmoud, son père, avait déjà réglé la discipline, le costume et l’instruction des Nizams : l’infanterie et la cavalerie sont organisées sur le modèle des corps similaires français; mais c’est plutôt à l'artillerie ■ prussienne que l'an a emprunté ses formes pour constituer l'artillerie ottomane. Quant à la marine, disons en passant qu'on l’a modelée sur la marine anglaise. •
Un éclectisme intelligent a donc présidé à la réforme militaire en Turquie, et l'on s’étonne, en entrant dans les détails, de voir en combien de points essentiels l’on s’est écarté des bases solides que l’on avait prises pour soutien.
L’armée ottomane ressemble à un beau bâtiment, dont les matériaux sont excellents, pour l’édiGcalion duquel rien n'a été négligé, ni soin, ni argent, mais qui manque d'harmonie dans son ensemble, parce qu’aucun architecte n’en a coordonné les diverses parties pour en composer un monument d’apres les règles de l’art.
. Nous allons démontrer l’exactitude de cette
comparaison, par un exemple applicable à chacune des deux grandes divisions de l’art militaire, la tactique et la stratégie.
La tactique est l’objet le plus essentiel dans l'art de la guerre; elle consiste à mettre en ordre les masses d’hommes que l’on a rassemblés de toutes parts et à les distribuer en différents corps, à établir une mutuelle concordance entre eux, à en régler enfin le nombre et la force proportionnellement à l’armée, pour en faciliter l’arrange- . ment et le développement dans les jours d'action. De petites troupes bien disciplinées sont capables de battre des troupes plus nombreuses, qui se présenteraint avec confusion ou dans de mauvaises conditions.
D’après les règles de*la tactique, il y a donc une proportion à conserver, dans un corps d’armée, entre les trois armes (infanterie, cavalerie et artillerie.) Ur, la cavalerie turque est beaucoup trop faible, relativement aux deux autres armes.
Ce défaut de proportion, accidentel dans les armées alliées au moment de leur débarquement en Crimée, nous a empêchés de profiler complètement du bénéfice de la victoire de l’Alma ; en plaine, ce pouvait même être un obstacle à la vie-
toirc. Dans l’armée turque, ce vice est radical, puisqu’il est constant. Y a-t-il donc un empêchement absolu à la formation d’un corps de cavalerie suffisant? Les chevaux manquent-ils?
Non. Par conséquent les cavaliers non plus. Le gouvernement donne pour dernière raison que la cavalerie est trop coûteuse, et que son budget ne lui permet pas l’entretien de cette arme dispendieuse dans les proportions voulues.
Nous n’opposerons qu’une réplique à cette raison ; c’est qu’il faut alors se résigner à lutter avec désavantage contre une armée européenne.
La stratégie est le côté supérieur de la science militaire : elle consiste dans la combinaison d’un plan de campagne, afin d’en calculer les difficultés et les chances de succès- La stratégie est donc du domaine des généraux en chef, et les éludes les plus complètes doivent venir en aide à la capacité naturelle du stratégistc. Malheureusement le grade de général ne s’obtient guère dans l’armée ottomane que par la voie de la faveur : il est fort difficile à l’homme intelligent et instruit, mais qui n’est que cela, de sortir de la position d’officier subalterne. De loin en loin seulement, un officier européen arrive aux grades supérieurs;
tel a été Omer Pacha : mais il y a trop peu d’exemples d’officiers turcs devenus généraux par leur mérite. La cause de presque toutes les défaites subies par les Ottomans depuis deux siècles a été l’ignorance complète des généraux en chef sous le rapport do la stratégie.
Quand on a tant peur de mettre de l’argent à se former un corps de cavalerie respectable et convenable, on devrait veiller à ne pas choisir des chefs militaires dont l'incapacité laisse détruire, en un seul jour de bataille ou en une .campagne, des armées dont l’organisation épuise en pure perte les ressources financières du pays.
La Turquie possède cependant des écoles mi> litaires préparatoires d’où sortiraient des officiers instruits, si l’on y tenait bien. .
Trois de ces écoles sont situées en Roumélie :
1° à Constantinople.
2° à Andrinople.
3* à Monastir.
Deux sont en Anatolie :
1° à Brousse.
2° à Damas.
Outre son école préparatoire, Constantinople renferme une école supérieure militaire.
Les élèves restent cinq ans dans chaque école, qui chaque année fournit 25 élèves, ou 125 au total, à l’école supérieure.
La durée des études dans l’école supérieure est de quatre ans : mais les élèves qui obtiennent les premières places dans les examens y restent un an de plus, pour faire des études spéciales d'application d'état-major.
A la sortie des, écoles, les jeunes gens entrent dans l’armée avec le grade d’officier : les 125 officiers que les écoles déversent chaque année dans l’armée ne composent pas un nombre suflisant; cinq écoles devraient en fournir bien davantage. Si encore les grades disponibles étaient donnés à l’ancienneté dans les corps de troupes, ce ne serait que demi mal : mais la proportion des grades réservés à l’ancienneté n étant pas fixée comme dans l’armée française, on en profite pour augmenter le nombre des favoris et des officiers Je fortune. À ce titre il est permis de dire que les écoles militaires sont totalement insuffisantes et que la réforme n’est qu’ébauchée sur ce point.
M. Ubicini a écrit que Bagdad possédait une école préparatoire militaire; oui, sur le papier, mais elle n’est pas encore organisée.
Le gouvernement a l’intention d’en fonder aussi deux autres, une à Erzeroum en Asie, et l’autre en Bosnie, mais les grands embarras qu’il éprouve en ce moment dans cette province d’Europe le forceront à remettre à un autre temps l’exécution de ses projets d’amélioration. •
L’armée ottomane se compose de trois éléments divers.
i° Le mouazzaf.
2° Le rédif.
3° Les bachi-bozouks.
L’auteur des Lettres sur la Turquie avance que le système militaire des Ottomans comprend deux services distincts : le service actif, nizam, et la réserve, rédif.
Cette explication est défectueuse. Nizam veut dire armée régulière de la réforme (soldat régulier) et ne peut être opposé qu’à bachi-bozouk (soldat irrégulier). Le rédif est nizam, car il a une organisation régulière. C’était mouazzaf qu'il fallait dire ici : ce terme signifie exactement armée soldée , et s’oppose à rédif; dans le rédif, en effet, le corps seul des officiers est mouazzaf (soldé), ce qui permet de conserveries cadres.
L’armée active se recrute parmi les jeunes
gens musulmans âgés de vingt ans, àj’exception de la population de Constantinople et de ses faubourgs. Toujours cette exception, comme en matière d’impôts! Décidément les géographies publiées jusqu’à ce jour ne valent rien ; on y lit simplement : Constantinople, capitale admirable dominant trois mers, etc. La définition est incomplète, il faudrait lire : Constantinople, capitale de l’Empire ottoman, joint à ses avantages naturels des avantages sociaux incomparables; ses habitants (ville et faubourgs) sont exonérés d’impôts et libérés du service militaire.
Le mouazzaf se divise en six corps d’armée on ordous.
i” Ordou de Roumélie.
2° Ordou d’Asitanô (Constantinople).
3° Ordou de Aassa (Scutari).
4° Ordou d’Anatolie.
5" Ordou de l'Arabistan.
6° Ordou de l’Irak.
L’ordou de Roumélie a son quartier général à Andrinople,
L’ordou de Aassa, dont le quartier général est à Scutari, sur la rive asiatique du Bosphore, est form£ par la garde impériale.
IlEFÛK.MKS EX TURQUIE.
Chaque ordou contient de 35 000 à 'i0 000 hommes, qui restent cinq ans sous les drapeaux, avant de passer dans le rédif.
Quittons le domaine des faits pour rentrer dans celui de la critique.
Le recrutement de l’armée ne s’opère pas d'une manière méthodique : déjà l'on a vu que la cavalerie était trop peu nombreuse relativement aux autres armes; force est de reconnaître aussi que sa base constitutive est mauvaise. Dès la plus haute antiquité, il est de principe que les hommes doivent être employés suivant leurs aptitudes naturelles ou leurs habitudes d’enfance : ainsi les Grecs, quand ils soutenaient avec tant davantage la guerre contre les Perses, se seraient bien gardés de former un corps de cavalerie athénienne ou lacédémonienne; leur cavalerie était constamment thessalienne , parce que les chevaux étaient nourris et élevés dans les plaines de la Thessalie, et que les habitants de ce pays étaient naturellement d’excellents cavaliers.
En Turquie on ne tient nul compte des vérités de cette nature, et l'on prend les cavaliers au hasard. desorlequesi la guerre éclate, les nouvelles re*
IHtî RÉFORMES EN TURQUIE.
crues <le celle armée sont un danger plutôt qu’une utilité.
Cette mauvaise organisation vient uniquementde ce que l'on tient à garder les hommes dans leslocalitcs mêmes où on les a levés; par ce système, on obtient de détestables cavaliers dans les pays dépourvus de chevaux, etau contraire, dans ceux où l'élève de la race chevaline est une des industries locales, l’on a une infanterie médiocre, car la réciprocité existe, et de même qu’un homme sans habitude du cheval fait très-difficilement un bon cavalier, de même celui qui y est habitué dès son enfance a beaucoup plus de peine à devenir un bon fantassin.
La distribution dans les provinces des détachements d’un même ordou est fort vicieuse.
Ces détachements sont trop éloignés les uns des autres et correspondent difficilement entre eux. Cela tient à deux causes; un peu à celle que nous venons d’exprimer, à savoir que l’on évite le plus possible les grands déplacements d’hommes, et beaucoup plus au manque de routes stratégiques : cette dernière cause entraîne la première avec elle. L’absence de routes en Turquie est une calamité publique, nous avons eu déjà l’occasion de le reconnaître pour le commerce.
réformes en Turquie. i.tï
Les meilleurs idées rencontrent dans cette lacune un obstacle matériel infranchissable. Ainsi, les règlements et ordonnances de la guerre portent que chaque année il y aura concentration de chaque ordou (mouazzaf et rédif) dans un camp pendant un mois de la belle saison pour s'exercer aux grandes manœuvres; il est, en effet, admis par toutes les puissances militaires que l'on ne peut avoir d’armée exercée sans ces campements périodiques, où le soldat se trouve comme en campagne et pratique la guerre pendant la paix.
Eh bien! en Turquie cette concentration de troupes n’a lieu que très-exceptionnellement, tous les trente ans peut-être, avec un effort inouï et tellement pénible que le camp levé l’on se promet bien de ne plus recommencer l’épreuve de si tôt.
Le défaut de concentration et le vice de distribution des détachements d'un ordou est tel, que certains colonels n’ont jamais pu parvenir à rassembler leur régiment au complet et à commander une seule fois tous leurs hommes réunis. Quels graves inconvénients! A l'ouverture d’une campagne, et en présence de l’ennemi, que peuton attendVe de soldats qui n’ont jamais manœu-
vrô en corps, et qui ne connaissent de leur colonel, ni le visage, ni le caractère, ni le commandement? Dans de pareilles conditions il n’v a pas grande différence entre les nizarns et les baehibozouks. Il résulté de celte organisation que les officiers subalternes sont suffisamment forts en tactique, ils ne commandent pas mal et sont aimés de leurs soldats, parce qu’ils ont toujours vécu avec eux et qu’ils les ont exercés constamment : mais les officiers supérieurs sont désorientés, et le corps manque d’ensemble. Dans l’armée ottomane, l’ignorance est en raison directe de l’élévation du grade : étonnez-vous après cela de deux siècles de revers et d’une infériorité constante!
Le général en chef de l’ordou s’appelle Muchir Pacha. Il y a des muchirs militaires et des muebirs civils (pacha, gouverneur d’une province). Parfois le muchir militaire est en même temps le muchir civil; ce fait se produit même toujours à l’égard de certaines provinces frontières dont l’esprit est douteux, les révoltes fréquentes et l’état de guerre permanent : l’administration de l’Algérie nous en offre un exemple pour la France.
Réchid Pacha, qui est mort aujourd’hui ainsi que
l’illustre réformateur son homonyme, remplissait dans l’ordou de Bagdad le poste de muchir civil et militaire : Orner Pacha qui l’a remplacé y est aux mêmes titres.
L’ordou se divise en deux corps commandés chacun par un férick-pacha (général de division).
Il se subdivise en trois brigades commandées chacune par un livas-pacha (général de brigade).
On voit que dans le militaire le mol pacha, signifie général, et dans le civil gouverneur.
Les appointements militaires sont mal réglés; comme pour les employés civils, il y a disproportion entre ceux des officiers subalternes et ceux des officiers supérieurs. Les appointements des officiers subalternes sont minimes ; un capitaine n’a que 1380 fr. par an. Il y a un degré dans les grades, où le juste milieu est atteint : le lieutenant-colonel a 5500 fr. par an et le colonel 8300. Quant au général de division , il jouit d’un traitement de 69 500 fr., et le muchir de celui de 275 000.
Les appointements ne sont pas proportionnels, mais progressifs.
no
Les pensions de retraite sont bien établies par un règlement, mais les termes mêmes de ce règlement laissent la porte ouverte à l’arbitraire: ainsi, la pension ne sc fixe pas d’après le grade, mais d’après certaines circonstances d'appréciation variable, elle augmente ou diminue suivant qu’elle a été obtenue en temps de paix ou en temps de guerre, que le soldat a été blessé ou non, qu’il est bien ou mal noté : aucune base fixe ne préside à la liquidation de ces pensions.
Et puis, quelle anomalie! Une portion de la pension militaire est réversible sur les enfants, fils ou filles, jamais sur la veuve. Si les filles ne pouvaient pas bénéficier de la pension, il serait clair que la loi aurait voulu ne pas s’occuper de la femme, mais ici la contradiction subsiste. Nous eussions préféré encore que la veuve eût une part à la pension et non les filles : car, d’un côté, le sentiment maternel portera toujours la mère à partager avec sa fille, et d’un autre côté, la femme âgée a plus besoin d'être secourue que la jeune fille. N’est-ce pas la cinquième ou sixième fois que nous avons constaté que les Turcs prenaient les questions au rebours du bon sens?
Nous avouons que nous ne les comptons plus.
La transparence de cette mesure inique nous permet d’apercevoir qu’en Turquie la jeunesse dans le sexe a encore sa petite valeur, mais que la vieillesse, si respectée dans l’homuie, l’est beaucoup moins à l’égard de la femme*.
Il n’est pas question en Turquie de servitudes militaires, et il semble alors que c’est qu’il n’en existe pas. Erreur! précisément parce qu’il n’y a pas de régies tracées pour cet objet, les servitudes pèsent bien plus lourdement sur le pauvre peuple. Nous prendrons pour exemple la servitude du logement chez l’habitant dans les marches.
Nous avons dit que les concentrations et déplacements de troupes étaient rares, mais les marches partielles dans les districts pour assister les collecteurs d'impôts ou pour toute autre corvée ont parfois lieu; le climat étant beau, presque toute l’année le soldat turc couche dans la campagne sous la tente, mais dans l’hiver et en pays de montagnes, comme il s’agit de ne pas mourir de
1. Les Turcs professent pour le vieil Osmanli, le père, le chef de la famille, une vénération antique : si la mère a des enfants, ceux-ci sont très-bons pour elle, mais si elle n’en a pas, son sort est bien plus à plaindre qu'il ne l'est dans l'Europe occidentale.
14ü RÉFORMES EN TE HQ UE.
froid, le détachement pénètre dans les villages, entre chez l'habitant au hasard, et le met forcément à contribution, sans être retenu dans aucune limite par les règlements spéciaux sur la matière.
Nous avons peu de choses à dire sur le rédif. Après cinq ans de service actif, le soldat mouazzaf devient rédif, et reste sept ans dans la réserve : la réserve- contient plusieurs classes, dans lesquelles le soldat passe successivement avant sa libération définitive. En cas de guerre la première classe est d’abord mise en réquisition, et les dernières restent dans l’intérieur du pays jusqu’à ce que leur tour vienne à toute extrémité. Le soldat rédif ne reçoit de solde que lorsqu’il est appelé sous les armes : il est soumis à certains exercices périodiques, qui lui prennent d’ailleurs peu de temps. Les officiers continuent à recevoir la solde.
On compte autant d’ordous de rédif que d’ordous de mouazzaf; les uns et les autres ont les mêmes quartiers généraux, et le rédif de chaque ordou accourt se ranger autour de son mouazzaf, au premier appel.
L’armée ottomane est privée d’une institution
indispensable, celle de l’Intendance. Un corps d’armée a besoin de subsistances, comment le faire manœuvrer si l’on a pas pourvu à ses besoins matériels. En France, jusqu’au commencement de ce siècle, des marchés étaient passés avec des compagnies chargées des .fournitures : mais que d’abus, de dilapidations pour arriver à un service mal assuré! Trop fréquemment les plans du général en chef sont demeurés sans-exécution, faute de pouvoir assurer les distributions nécessaires sur tels points indiqués. La création de l’intendance militaire qui régularise et centralise le service des subsistances, des fourrages, de la solde, des hôpitaux, est encore un des titres qui attestent le génie prévoyant de Napoléon. Aujourd’hui, sauf quelques cas imprévus et inévitables dans les chances d’une campagne, le général en chef se trouve affranchi de soins qui embarrassaient sa marche et le distrayaient de ses idées stratégiques. Les services rendus par l'intendance militaire sont incontestablement moins brillants que ceux du champ de bataille, mais leur utilité est appréciée à sa juste valeur par les hommes spéciaux.
En Turquie, un muohir est beaucoup plus ’oc-
lit
eupé de soins administratifs et économiques que d’études stratégiques. Les çolonels reçoivent une certaine somme d’argent représentant les rations nécessaires pour faire vivre leur régiment : chaque régiment est pourvu d'une caisse, dont le colonel a la garde, et où l’on verse toutes les économies qu’il a été possible de réaliser sur le montant des rations; c'est la fortune particulière du régiment, et l’on n’y louche que dans les cas extrêmes.
Les officiers du régiment composent un conseil d’administration qui rend ses comptes au conseil central .du quartier général de l’Ordou, présidé par le Muchir Pacha.
En l’absence d’un corps d'intendance militaire pour veiller et pourvoir à la satisfaction des divers besoins de l’armée et pour contrôler les dépenses de la guerre, les fournisseurs avec lesquels les chefs de corps sont obligés de traiter volent à qui mieux mieux. Dans la dernière guerre, on a vu Orner Pacha se tenir sur la défensive dans sa belle campagne du Danube, parce que les marchés de fournitures étaient mal exécutés, et il a été réduit à une complète impuissance dans sa campagne d’Asie par le même motif.
Il est juste de dire qu’en temps de guerre le Gouvernement ottoman a toujours fait les plus grands efforts, s’est imposé les plus grands sacrifices pour faire face à toutes les exigences; il dépense suffisamment pour que son armée soit approvisionnée; mais, ici comme ailleurs, il est exploité, affreusement volé, parce qu’il ne s’occupe pas de surveiller l’exécution de ses ordres.
L’administration centrale de -Constantinople choisit pour l’armée des étoffes belles et solides, en discute le prix avec les principaux fournisseurs, convient des échantillons et du prix, et envoie des ordres dans ce sens à ses muchirs. En fin de compte, les soldats ottomans reçoivent de mauvais vêtements d’une étoffe détestable. Pourtant le prix a été payé, il en est donc resté un lambeau accroché à tous les angles du chemin, chez le fournisseur, chez le muchir, un peu partout; qui le saura jamais? Pas d’intendance.
Quand, pendant la guerre de Crimée, l’intendance française apparut en Turquie précédant ei suivant notre brave armée, l’organisation de cette armée fit l’admiration générale. « Avec des soldats bien nourris, bien commandés et bien soi-
gnés lorsqu’ils sont malades ou blessés, a dit M. Beyran dans sa notice sur la Turquie, on peut tout entreprendre, et c’est la position que l’Empereur a faite à notre armée expéditionnaire. »
« En effet, au moment où nos premiers soldats débarquaient à Gallipoli, le général Canrobert et l'intendant en chef Blanchot s’assurèrent que la Turquie offrait maintes ressources, mais que par suite du manque de voies de communication, et surtout par suite de mauvaise administration, les denrées restaient cachées dans l’intérieur des provinces de Roumélie. Ils ont eu alors recours à des négociants ayant des relations nombreuses dans ces provinces. L'ambassade de France à Constantinople leur a désigné trois maisons françaises(Alléon, P. Durand, Glavany), par l’intermédiaire desquelles les approvisionnements se firent facilement. »
On a beaucoup parlé du manque de prévoyance de nos braves alliés les Anglais, sans en trouver réellement la cause ni pouvoir expliquer comment les choses se sont passées.
Lors de leur premier débarquement et installation à Gallipoli, on a pu croire à un manque de prévoyance, et il a paru que les Anglais avaient
un peu trop compté sur les Turcs. Or, ces derniers, gens de bonne volonté, non-seulement n’ont pas eu le temps nécessaire pour approvisionner Gallipoli, mais encore à cette époque ils manquaient complètement d’argent. Du reste, lorsqu’un agent turc se présentait dans les villages de l’intérieur de la Turquie d’Europe, pour faire des achats à crédit, le paysan, soit défaut de confiance, soit préjugé alimenté par des intrigues clandestines de l’ennemi, cachait ses denrées, les détruisait même sur place. Telle fut la première cause de l’embarras qu’éprouva notre alliée l’Angleterre, en arrivant en Turquie. De son côté, l’intendance française, prévenue heureusement à temps de tous les obstacles de cette nature, se présenta chez les mêmes paysans, l’argent à la main, et trouva de suite des approvisionnements là où le Gouvernement ottoman ne trouvait que des réponses négatives.
En même temps que se faisaient les subsistances de notre armée, l’intendance s’occupait activement de l’organisation des hôpitaux français à Constantinople.
Celle entreprise, suivie avec intelligence, fut couronnée de succès.
Les blessés de l’Alma et d’Inkermann ont ainsi pu recevoir tous les secours elle bien-être qu’exigeait leur état. On ne saurait trop louer l’humanité et la munificence du gouvernement français pour les blessés de ces glorieuses batailles.
Chez les Turcs, les hôpitaux militaires dans les cantonnements principaux des ordous sont superbes, entretenus avec propreté, presque avec luxe; le soldat ne manque de rien en temps de paix, mais en temps de guerre, alors qu’il court à la mutilation, à la maladie, il manque de tout. Chaque bataillon a son chirurgien et son pharmacien, il est vrai, mais il n’existe pas de corps sanitaire en campagne. Nous vous disions bien que nous renoncions avec raison à compter les institutions qui en Turquie marchent la tête en bas. Nous n’en finirions pas si nous nous y obstinions.
Nous ne nous occuperons pas cette fois de la marine; la flotte ottomane a été anéantie au combat de Sinope, et l’amirauté (Tcrsané) travaille, aussi activement que le permettent les finances délabrées de l’Empire, à en recomposer une nouvelle: pour celte œuvre elle appelle à son aide les meilleurs constructeurs anglais, elle veut
mettre à profit la science du génie naval ; voyons donc ce que sa bonne volonté produira. Nous ne cessons de le répéter : les intentions du gouvernement ne peuvent être mises en doute, il sait d’ailleurs que le navire de la nation doit s’exhausser avec force ou sombrer, mais nous craignons qu’il n’échoue sur l'écueil au-dessus duquel il flotte, c’est-à-dire le vol organisé de ses fonctionnaires qui l’épuisent.
Comme nous pensons que là, en effet, est le véritable écueil sur lequel la réforme est menacée de faire naufrage avec l’Empire ottoman luimême, nous allons allumer le phare pour le montrer à nu et donner au navire le moyen de regagner le port pour se radouber; les fissures sont béantes.