‹ Réformes, révolutionChapitre 1 sur 16 · HONORÉ · texte numérisé non relu

HONORÉ

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neuf exemplaires sur papier de Hollande numérotés et paraphés par V éditeur.

Les réformes, duperie électorale. — Dans le programme socialiste, les réformes se substituent à ridée révolutionnaire. — Erreur de tactique des anarchistes. — La révolution n'est pas un but,maisun moyen. — Nécessité d'améliorations immédiates. — Le salariat empêche la libération de l'individu. — La classe-tampon. — La lutte de tous les jours rappelle aux anarchistes qu'il n'y a pas d'absolu, — La difficulté de garder la juste mesure. — Complexité de chaque problème. — La pierre de touche des idées. — Parlementarisme et action directe. — L'effet des réformes ne peut être que temporaire.

Réformes ! Révolution ! deux termes qui, dans l'esprit de beaucoup, ont été longtemps exclusifs l'un de l'autre. Du premier, les défenseurs

de Tordre social actuel, se l'ont un drapeau pour mieux nier le second. Et les politiciens qui se détruisent sous l'épithète de socialistes! se prévoient de plus en plus de la conquête des réformes illusoires nouvellement inscrites à leur programme, pour oublier les revendications qu'ils formulaient alors qu'ils n'étaient pas encore un parti politique et se proclamaient révolutionnaires avant tout.

Et nous autres, anarchistes, — il faut bien le reconnaître, — nous les avons longtemps repoussées en bloc, en haine de ceux qui les présentaient comme un remède social, sans comprendre que quelques-unes d'elles, entraîneraient toujours la masse.

C'est que, lorsque les anarchistes se séparèrent des socialistes, ce fut surtout sur la question du suffrage universel, et par ce que c'était par la voie du 'parlementarisme que les politiciens prétendaient faire appliquer leurs remèdes au malaise social.

Pour justifier leur participation à la comédie parlementaire, ceux qui prétendaient être socialistes — et l'avaient été jusque-là — commencèrent à donner trop d'importance aux réformes. Au lieu de les considérer pour

ce qu'elles sont, c'est-à-dire une amélioration temporaire à la situation présente, ils en étaient arrivés à en faire le but de la lutte.

La transformation complète de l'état économique ne devenait plus, chez eux, qu'une simple phraséologie de réunions publiques, dont la réalisation, reléguée à l'arriere-plan de leurs préoccupations, était renvoyée à une époque vague, indéfinie, et incertaine.

La transformation sociale qui, pour tout révolutionnaire, doit être l'œuvre des intéressés, lorsqu'ils auront compris leur force, l'exploitation dont ils sont victimes, et la place à laquelle ils ont droit dans l'humanité, ne devait plus découler que de l'œuvre parlementaire.

Les anarchistes emportés par l'ardeur de la lutte, exaspérés de voir que les socialistes prenaient pour but principal ce qui n'est, et ne doit être qu'un épisode de la lutte; faible minorité dans le parti socialiste dont ils se détachaient; ayant à formuler leurs propres idées qui existaient, en leur cerveau, plutôt à l'état d'aspirations que de théories nettement définies, furent entraînés à nier non seulement l'efficacité des réformes pour transformer

l'état social présent, mais mémo toute valeur momentanée ou de circonstance.

Et plus les socialistes vantaient l'efficacité des réformes qu'ils préconisaient, plus les anarchistes s'acharnaient à démontrer que c'était perdre son temps de courir après une réforme qui, une fois réalisée, serait vite anihilée de par le jeu des institutions économiques, forcés, que l'on serait, d'en réclamer de nouvelles à bref délai pour suppléer à Tinsuflisance de celles précédemment obtenues, ou môme pour pallier leurs mauvais effets. — Et les arguments, ne manquaient pas; car, en définitive, c'est la vérité pour presque toutes. Le jeu des institutions politiques et économiques étant ainsi organisé, que les bénificiaires de Tordre social actuel sauront toujours tourner à leur profit tout changement qui laisse intact leur droit d'exploitation.

Et les anarchistes ayant à combattre, et la société bourgeoise qui sentait en eux ses réels ennemis, et les pseudo-socialistes qui, sous couleur de transformation sociale, ne visaient qu'à se faire faire une place dans l'exploitation gouvernementale, en égarant les travailleurs à la poursuite de conquêtes illusoires,

restèrent, ainsi, longtemps éloignés du mouvement ouvrier qui restait la proie des politiciens.

Car, s'il est exact, au sens absolu, que toute réforme qui n'attaque pas le principe même de l'exploitation de l'homme par l'homme, peut-être anihilée, et môme se retourner contre ceux pour qui elle est promulguée, par le fait que, dans Tétat social actuel, celui qui a de l'argent finit toujours par être le maître — tant que ses exploités ne feront pas bloc contre lui, — il n'en est pas moins vrai que la révolution tout en étant l'arme suprême qui terminera le différent, ne peut être un but.

La force des choses l'imposera, elle ne peut pas être un idéal, car elle doit être provoquée par un changement dans les idées, dans les besoins, dans les aspirations des individus, elle ne peut en être le facteur.

Et, en attendant qu'elle se fasse, il y a la vie de tous les jours, avec toutes ses misères, comme ses joies, avec ses luttes de tous les instants, aussi bien pour obtenir un avantage léger que pour défendre celui qui est

acquis, qui veut que l'on ne se désintéresse pas de l'état présent pour un avenir éloigné et incertain. D'autant plus, qu'une transformation plus grande ne peut être que la somme d'améliorations plus petites, obtenues peu à peu.

Telle est, par exemple, la défense des salaires contre la diminution que les patrons ont toujours tendance à opérer, ou leur augmentation sous la pression des besoins nouveaux qui se font jour, ou du renchérissement des conditions d'existence.

Telle est la réduction des heures de travail qui, elle, reste bien une véritable conquête pour l'individu et ne peut pas lui rester indifférente sous prétexte qu'il viendra un jour — Quand? il l'ignore — où il pourra travailler comme il l'entendra, n'ayant plus de maîtres.

Il n'en reste pas moins évident que, arrivât-il à doubler son salaire, tout en réduisant ses heures de présence à l'atelier, tant que le système économique qui nous régit ne sera pas changé, l'ouvrier restera le serf exploité.

Prisonnier d'un milieu où il est difficile d'évoluer, où les classes sans être délimitées, n'en sont pas moins antagoniques ; où, à moins de chances exceptionnelles, — ou l'absence complète de tout scrupule — l'exploité restera toujours exploité, le travailleur y sera toujours dans une situation d'infériorité économique qui lui interdira constamment la satisfaction intégrale de tous ses besoins, l'entravera dans le développement de sa personnalité, le forcera à laisser à l'é£at de possibilités, des facultés qu'une situation meilleure lui aurait permis de développer.

Le système du salariat en tarifiant chaque effort, en évaluant en monnaie la production humaine, enferme celui qui travaille dans un cercle de fer qu'il ne peut briser, en ne lui donnant, en échange de son travail, que de quoi satisfaire un minimum de besoins.

Arrivât-il à faire progresser sans cesse son salaire, à faire réduire ses heures de travail, il y a une limite, qu'avec le système actuel il ne peut dépasser, sans que le renchérissement des conditions d'existence ne viennent aussitôt anihiler l'augmentation de la main-d'œuvre.

L'ouvrier peut bien allonger sa chaîne de quel-

ques maillons, il n'en est pas moins prisonnier.

Certes, il y a, dans l'état social, des situations privilégiées qui font, de quelques salariés, des individus qui peuvent vivre comme des capitalistes. Il faut, entre les exploiteurs et les exploités, la classe-tampon qui amortit les chocs trop rudes. Il faut bien faire espérer à ceux qui sont en bas qu'ils peuvent un jour monter en haut. L'espérance de prendre, un jour, place parmi les maîtres, fait supporter plus patiemment d'être esclave.

Mais, que de temps à autre, un exploité prenne place parmi les exploiteurs, l'état social n'en est pas changé, et il ne changera que lorsque les moyens de production étant enlevés à la minorité qui s'en sert pour exploiter la grande masse des producteurs, ils seront mis aux mains de ceux-là seuls qui peuvent les mettre eux-même en œuvre.

Transformation qu'aucune réforme amiable n'arrivera à opérer.

Mais l'isolement des anarchistes ne pouvait durer. La lutte de tous les jours devait les en

faire sortir. On ne vit pas d'absolu, du reste.

Si les théories anarchistes avaient séduits quelques bourgeois et littérateurs, qui n'y virent surtout que matière à belles phrases et justification de leur aristocratisme intellectuel, les véritables propagandistes furent surtout des ouvriers et il leur était impossible de se désintéresser longtemps de la lutte menée par leurs camarades d'atelier. Lutte leur démontrant que, tout en travaillant à la réalisation d'un état social où chaque être pourra satisfaire tous ses besoins, développer toutes ses facultés, se rendre indépendant, autant que la nature humaine peut échapper aux influences qui déterminent son action, il y a, à côté de cette œuvre de longue haleine, une autre œuvre de tous les jours qui consiste à défendre ce que l'on a pu arracher, h tenter d'arracher par morceau ce que l'on ne peut arracher en bloc.

La lutte pour la vie vint les arracher à l'abstraction, et à leur faire comprendre qu'il ne faut pas s'enfermer dans les formules, qu'il n'y a, du reste, pas d'absolu, mais des contingences qui se modifient avec la vie, tous les jours, à chaque instant, et dont il faut te-

nir compte lorsqu'on ne veut pas tomber dans lerùve.

Ici, il est vrai, il y a un autre danger, c'est de se laisser influencer par les conditions présentes et de perdre de vue le but définitif. Gela est si exact que nombre d'anarchistes, très ardents autrefois, lancés dans les mouvements à coté, ont fini par ne plus voir que la réussite de cette petite transformation partielle perdant complètement de vue la transformation sociale complète.

Il est dans la nature humaine, par réaction, d'aller toujours aux extrêmes ; très peu savent garder la juste mesure. Il faut une certaine pratique de l'étude pour savoir envisager une question sous toutes les faces, en tous ses rapports, avec toutes ses contingences.

Et encore, je crois bien qu'il n'existe pas de cerveau philosophique assez vaste pour embrasser — je ne dirais pas chaque question, il est certain que ce cerveau n'existe pas, mais — une question dans toute son ampleur.

Car chaque question tenant à une foule d'autres questions, cela exige une foule de connaissances que la spécialisation des individus leur empêche d'acquérir.

Ce n'est qu'à force d'être discutée, par l'un et par l'autre, à force d'avoir été tournée et retournée, que l'on finit par l'envisager, à peu près, avec ses pour et ses contres.

Cependant, pour guider notre action, il reste un guide infaillible, c'est le but final auquel nous tendons : l'abolition du salariat, de la monnaie, la remise des moyens de production aux mains des producteurs.

En ayant les yeux toujours fixés sur ce but à atteindre, nous sommes à même de juger de la valeur des moyens qui se présentent à nous pour y arriver, de comprendre s'ils ont une valeur définitive ou transitoire, s'ils sont une accommodation à l'ordre de choses existant, ou peuvent nous aider à y faire brèche.

C'est pour avoir perdu le but final de vue que les socialistes de l'heure présente sont devenus une simple copie des radicaux bourgeois, malgré toute leur phraséologie révolutionnaire et socialiste.

Mais si l'expérience, la réflexion, et la force des choses amenèrent la plupart des anarchistes à envisager les réformes sous un as-

pect négatif moins absolu, il y a cependant un point sur lequel ils n'ont pas varié, c'est sur la façon de les obtenir.

Les socialistes — comme les défenseurs de la propriété individuelle, — veulent lutter, pour l'obtention de chaque réforme, par l'envoi au parlement de députés chargés d'y porter les revendications de leurs commettants, et d'amener ledit parlement à transformer ces revendications en lois devant donner satisfaction aux intérêts les plus contradictoires.

Nous aurons au cours de ce volume à voir plus longuement quelle illusion grossière se cache sous cette tactique; je me borne ici à noter les différences.

Les anarchistes, eux, sont convaincus que la loi n'est efficace que là où elle est d'accord avec l'état d'esprit de la moyenne de ceux en faveur de qui elle doit être appliquée.

Par conséquent, disent-ils, au lieu de perdre son temps dans des campagnes électorales où les questions de personne l'emportent toujours sur les idées, il est bien plus pratique de créer, parmi les intéressés, l'état d'esprit qui leur fera comprendre la nécessité de la réforme préconisée, et les amènera à agir, directement,

par eux-mêmes, en l'exigeant, ou en l'imposant, par leur action concertée, à leurs exploiteurs, sans perdre leur temps à compliquer les choses, en portant ces questions dans l'arène politique où il faut d'abord lutter pour avoir la majorité dans un parti, pour que oe parti lutte à son tour pour l'imposer aux autres partis, et ensuite, la réforme une fois passée dans le code en revenir à ce que ceux qui doivent en bénéficier, soient forcé de lutter pour que leurs maîtres économiques veuillent bien respecter la loi nouvelle. Sans compter tout ce qu'elle aura perdu en efficacité par les tripatouillages que les partis politiques auront fait subir à la dite réforme avant d'arriver à la codifier, et par ce que la « jurisprudence » saura en tirer.

Non pas que j'accorde aux réformes, imposées par l'action directe des intéressés, plus de valeur transformatrice qu'aux réformes obtenues par voie parlementaire. Si les réclamations devaient se borner à un simple changement dans la façon d'exploiter, Tordre social n'en serait pas changé.

Il ne le sera que lorsque les moyens de pro-

duction feront retour aux mains de ceux qui les mettent directement en œuvre, et ce changement ne se fera que par une lutte qui aura un tout autre caractère que celles nécessitées pour l'obtention de simples adoucissements.

Mais puisqu'il est dans la nature humaine de n'avoir recours au seul remède efficace qu'après avoir épuisé, d'abord, les remèdes de bonne femme de son entourage, comme le cerveau ne procède que par étape, et que, tout en essayant de hâter son évolution, il faut bien la suivre; puisque comme nous Pavons constaté plus haut, on ne peut pas demander aux hommes de l'heure présente, de se désintéresser des avantages, si minces soientils, qu'ils peuvent obtenir, pour attendre une transformation sociale qui ne se réalisera que pour leurs descendants, c'est gagner du temps et hâter l'évolution, en leur apprenant à ne se fier à personne pour réaliser ce qu'ils demandent, et en leur faisant comprendre que l'on n'est jamais si bien servi que par soi-même.

C'est gagner du temps, et c/est aussi leur apprendre ce que peuvent la volonté, l'énergie et la cohésion, lorsqu'on sait les employer ; et combien frêle, en réalité, est le rempart que

la bourgeoisie dresse contrôleur émancipation, elle qui ne tire sa force que de leur éparpillement et de leur ignorance.

Tout coup porté à l'édifice économique, ne peut que l'ébranler. Le travailleur en usant de ses forces apprendra à s'en servir ; en apprenant à faire plier ses maîtres devant ses réclamations, il saura, le moment venu, son éducation faite, formuler les transformations qui l'émanciperont définitivement, économiquement et politiquement.

Contradiction apparente entre le développement moral et les faits. —Le Sultan-Rouge et le Tzar-Pendeur. — Les guerres coloniales. — Progrès apparents de l'Etat et du Parlementarisme dans Tordre des faits. — Leur déchéance dans l'évolution de l'idée. — L'individu prisonnier du milieu économique. — Evolution de la morale. — Puissance des préjugés. — - La Révolution-fétiche. — De la théorie à la pratique. — Ce sont les victimes de l'Etat qui font sa puissance. — La liberté agit, ne se décrète pas. — C'est l'individu seul qui peut se libérer. — Multiplicité des groupements d'action. — Décentralisation. — Initiative.

Une chose qui étonne et désespère quelquesuns — lorsqu'on compare le développement intellectuel et moral (théorique) de notre époque avec les faits qui s'accomplissent journellement — c'est de voir que ces derniers

sont, le plus souvent, un complet démenti au premier, et que l'évolution matérielle se fait comme si elle ne tenait aucun compte de l'évolution intellectuelle.

Si nos aspirations morales, intellectuelles, semblent dénoter une humanité qui tend à s'élever, à s'ennoblir, à se perfectionner, il semble, au contraire, par les actes collectifs, que nous laissons accomplir en notre nom, sans protester le plus souvent, que nous régressons vers les périodes barbares.

Ainsi, pour prendre le cas le plus frappant, la question de la guerre, le respect de la vie humaine : si, de tous temps, il y eut des voix pour proclamer les douceurs de la paix, les bienfaits de la fraternité, l'horreur des combats et des massacres, aucune époque, je crois, plus que la nôtre, n'a fourni pareils monceaux de littérature démontrant l'injustice des conflits entre nations, leurs mauvais effets sur le vainqueur et le vaincu.

Jamais on n'a flétri si durement ces brigandages. Jamais ne s'élevèrent si nombreuses les voix contre cette survivance de la barba-

rie. Sans compter les ligues pour la paix, contre les armements, etc.

Et cependant le lléau de la guerre s'étend plus que jamais! La vie humaine, comme aux époques les plus barbares, semble ne compter pour rien dans les calculs de ceux qui nous dirigent. La guerre sévit partout. Les fusils partent tout seuls lorsque les grèves menacent de devenir tumultueuses. Les journaux sont pleins des récits de rôdeurs chourinant des promeneurs, sans autre mobile que la vanité de démontrer qu'ils sont des « costeaux » *.

Aux portes de l'Europe nous avons pu, pendant plusieurs années, assister au massacre de la population arménienne, mené systématiquement par ce monomane de l'autocratie — que l'on a flétri du nom de « Sultan-Rouge », — sans que la conscience publique, se soit soulevée, le massacreur étant protégé par la diplomatie russe qui opérait de même chez elle sur les Juifs. Les politiciens français laissant

1. A noter, cependant, ici, qu'il y a une campagne policière de presse, exagérant, transformant la rixe la plus anodine en assassinat, afin de justifier une extension de la police.

faire, pour ne pas s'aliéner leur allié — celui que l'histoire flétrira du nom de Tzar-San glant, et aussi de fourbe; car nul ne sut davantage faire étalage de sentiments pacifiques, pour organiser le massacre.

On a laissé écraser le peuple crétois qui s'était soulevé pour reconquérir son indépendance, sans que Ton se soit aperçu de sa tentative; Ou, du moins, si. Comme lagrande banque y avait des intérêts d'engagés — n'étant pas étrangère au soulèvement — les nations européennes intervinrent... contre les insurgés.

Nous n'avons pas de guerre continentale.

Chaque nation, quelle que soit son envie d'écraser ses concurrentes, a une peur trop forte de (( l'inconnu » que recèlerait une guerre chez elle ou à ses portes.

Mais comme leur système économique est basé sur la fraude et la violence, comme leurs gouvernements ne se maintiennent que par la violence, ce qui les force à entretenir des armées qu'il faut bien faire agir pour justifier leur maintien;

Gomme la misère que le système capitaliste fait peser sur les producteurs empêche ces derniers de consommer les produits de leur activité, c'est dans les pays éloignés que l'on a déversé le fléau de la guerre ; c'est aux races, dites retardataires, que l'on a pensé pour vendre les culottes que l'on refuse à ceux qui les fabriquèrent. C'est à coups de canon et de fusil que l'on « ouvre des débouchés ».

L'Europe et l'Amérique se sont ainsi jetées dans les guerres coloniales, espérant atténuer la misère qui les ronge, enrayer la débâcle qui les menace.

Et cela au mépris de la justice la plus élémentaire, sous les prétextes les plus absurdes, sans se donner la peine de masquer la déloyauté.

Ce que deviennent conquérants et conquis dans ces campagnes de brigandage, Ton peut s'en rendre compte par la divulgation que, de temps à autre, la presse quotidienne est forcée d'apporter sous la poussée des témoignages qui s'accumulent, mais ne nous donnant que les plus criants, ceux qu'il est impossible de cacher : Villages décimés, nègres mutilés sous prétexte qu'ils n'ont pas rempli

la tâche assignée; les vainqueurs tuant et martyrisant par sadisme.

C'est en Afrique, surtout, qu'en ce moment la race blanche donne la mesure de cruauté et de détraquement cérébral qu'elle peut atteindre. Français, Allemands, Belges et Anglais, à ce sujet, n'ont rien à se reprocher mutuellement.

A notre époque qui se vante de tolérance, d'humanitarisme, de respect de la liberté individuelle ou nationale, fleurissent la mauvaise foi, les dénis de justice, la barbarie la plus abjecte de la part de ceux qui se prétendent civilisés, sans que la masse des individus s'attarde à ces fadaises. Ce qui se passe si loin de nous ne peut nous intéresser !

Et encore, faut-il que cela se passe si loin ? A Pheure actuelle, en Europe même, un peuple s'est soulevé pour réclamer les minces libertés que possèdent tous les peuples européens, nos républicains français, qui se réclament de la révolution qui voulait affranchir tous les peuples, se rangent du côté de la bande de forbans qui dominent et terrorisent ce peuple par les massacres et la déportation, et s'em-

pressent de souscrire aux emprunts qui doi ven t faciliter au bourreau son œuvre de repression. Les républicains suisses, fidèles à leurs traditions de plats laquais des tyrans, lui livrent ceux qui se sont fiés à la légende menteuse de terre d'asile aux persécutés.

Si nous passons à un autre ordre d'idées, de l'émancipation individuelle, par exemple.

nous pouvons constater que, en littérature, en arts, en science, tout tend à proclamer l'affranchissement intégral de la personnalité humaine.

A part les renards de la politique, pour qui réfléchit sainement, l'idéal serait d'arriver à un état social où l'individu pourrait évoluer en la pleine expansion de ses virtualités, développer ses aptitudes, ses tendances, agrandir son cerveau selon ses possibilités, sans aucune entrave extérieure.

Le respect de la liberté des autres n'étant pas une diminution de la liberté « individuelle » mais son complément et sa garantie, c'est à un état social harmonique, n'ayant pas d'autorité, fonctionnant par la seule li-

berté, que tendent les aspirations de notre époque.

Encore ici, si nous passons aux faits, nous constatons que l'Etat acquiert tous les jours une influence plus désastreuse, la bureaucratie poussant ses tentacules jusque dans la vie intime des individus, l'administration devenant de plus en plus inquisitrice, tracassière, arrogante, omnipotente, la police envahissant toute la vie sociale.

Et, ce qui est pis, les individus, la plupart du temps, ne faisant rien pour y résister, n'essayant même pas de se soustraire aux droits de plus en plus grands que l'Etat s'arroge sur eux, acceptant passivement son ingérence envahissant chaque jour un coin nouveau de leur vie.

Si nous étudions le parlementarisme, nous verrons qu'il a atteint le point le plus culminant de l'abjection et du mépris. A l'heure actuelle être politicien n'est pas aussi méprisé que le métier de cambrioleur ou de souteneur, mais on y arrive à grands pas.

On sait que le mensonge, la vénalité, la

concussion sont les armes nécessaires pour réussir en politique. Et, cependant, lorsque le besoin d'une amélioration se fait sentir, c'est encore vers le parlement que se tournent tous les espoirs. C'est de la grâce efficace de la loi qu'on attend la réalisation de ses aspirations. Un siècle de centralisation a tellement émasculé les énergies que l'on n'est plus capable d'aucune action propre, d'aucune initiative, on attend patiemment, pendant des générations, que la Providence-Etat veuille bien accorder ce qu'un peu de cohésion, d'initiative et de volonté pourrait réaliser en quelques années.

Et lorsque revient chaque bataille électorale, les gens se précipitent aux urnes pour nommer celui qui leur paraît le plus avancé.

Non pas qu'ils espèrent en la réalisation de ses promesses — ils n'ont plus une très grande foi en les promesses électorales, mais parce que l'on subit la pression de la bande de sousrequins qui ont attaché leur fortune à celle du candidat, se glissant dans les comités électoraux, afin que l'élu fasse pleuvoir sur eux la manne électorale.

Et l'électeur emboîte le pas, sous prétexte

qu'il faut bien empêcher les réactionnaires de s'emparer du pouvoir que leur livrerait l'abstention. Dans sa simplicité, Panurge-Electeur n'a pu encore arriver à comprendre que les gouvernements, — le plus réactionnaire comme le plus révolutionnaire — ne peuvent accomplir que ce que l'opinion publique leur permet d'oser. Et que cette dernière a, dans la vie journalière, mille moyens plus efficaces que le suffrage universel pour se manifester et imposer sa volonté :

Où Ton peut constater cette déchéance du parlementarisme, c'est dans les congrès ouvriers, dans les organisations syndicales, où l'on s'empresse de rejeter la politique de la lutte journalière. Et cependant, sitôt que se déclare une grève, le plus souvent les politiciens parviennent à s'y introduire, à s'y faire écouter, à s'en faire un tremplin, que, le plus souvent, les grévistes paient de leur défaite.

Cela tient, il est vrai, à une foule de causes à côté : Le député est connu. Il peut se présenter, et parler d'abondance là où d'autres

moins, ou pas connus, ne réussiraient pas à se

faire écouter. Le député voyage aux frais de la princesse, et peut se déplacer quand et comme il veut. En face des autorités le député en est une autre, et, sans s'en rendre bien compte, les grévistes escomptent son influence en cas de lutte.

Et puis, encore, il y a la force des situations acquises qui en imposent toujours aux individus, même lorsqu'ils se croient dégagés de toute influence. A plus forte raison, à ceux qui commencent à peine à discuter les préju-

A constater l'hiatus énorme qui existe entre la pensée et les faits, on serait tenté de se décourager en pensant que les progrès que Ton croit réalisés ne sont qu'apparents, qu'au fond l'homme est toujours la béte féroce qu'il a été en certains temps primitifs; qu'il n'a fait qu'y ajouter un peu d'hypocrisie pour pallier ses méfaits.

Je ne dirais pas, avec je ne sais plus quel écrivain classique, « que c'est un hommage à la vertu que de se croire obligé de donner des mobiles honnêtes à des actions qui ne le sont

pas » ; mais, en fait, exprimer des sentiments élevés implique que Ton est en état de les comprendre, et que l'on est un peu honteux de ceux qui vous déterminent. Si l'écart est grand entre la façon d'agir et celle de concevoir les choses, cela tient à une foule de causes, dont la principale est la mauvaise organisation sociale qui tend à rendre ennemis les hommes, et non à en faire des êtres solidaires.

Avant tout, l'homme est un être qui se sent le besoin <ie vivre, de se développer, de se reproduire. Tout autre être qui prend la place qu'il convoite, agrippe le morceau de pain sur lequel il comptait pour assouvir sa faim, est un ennemi à détruire. Mais, une fois repu, les sentiments affectueux peuvent se développer.

C'est ce qui fait que, malgré la société qui perpétue la rivalité entre ses membres, l'esprit de solidarité a pu se développer. En théorie plus qu'en pratique, sans doute, mais assez pour qu'il commence à s'imposer. C'est à ceux qui en ont compris toute la valeur sociale de travailler à sa réalisation dans les faits.

L'état social est-il né du besoin de solidari-

sor ses efforts? ou plutôt de l'asservissement des faibles par les forts ? Voilà qui est fort difficile à démêler. En tout cas, lorsque l'homme s'associa à son semblable, il était encore trop près de l'animalité, — si môme il en était sorti — pour que l'idée de justice, telle que nous la comprenons, pût se faire jour dans la horde primitive.

« Voler la femme du voisin, c'est bien; me voler ma femme, c'est mal », voilà l'idéal de justice qui pouvait se faire jour chez le primitif. C'est de ce point de départ que s'est faite l'évolution morale autour de laquelle s'est basée l'organisation sociale, que ce sont faites les lois pour sa défense, que s'est constituée l'autorité qui s'en est arrogé la sanction, et qui, lorsqu'elle fut assise, se mit à ridiculiser et par surplus traquer, persécuter, emprisonner, torturer, pendre, brûler ou décapiter ceux qui voulurent modifier ses conceptions enfantines de la morale et de la justice.

Si on ajoute à cela que les idées les plus hardies peuvent bien se faire jour dans quelques cerveaux, mais qu'il faut qu'elles mûrissent lentement avant d'être acceptées par un petit nombre, et ne plus être regardées comme

des paradoxes, ou l'apanage d'un esprit « original » on comprend Pimmensité de temps qu'il leur faut avant de se transformer en actes de la vie courante d'un certain nombre.

Et cela se comprend. L'individu a à lutter contre les préjugés, les idées reçues, qu'il loge inconsciemment en sa cervelle, et dont il ne se débarrasse que très lentement, au cours de la vie, au choc des faits. Son cerveau tend bien à l'élever, mais l'organisation sociale pèse de tout son poids sur ses actes et Pempèche d'agir comme il voudrait; il y a son entourage qui le combat, pour lequel, le plus souvent, il est forcé de se plier aux conditions existantes, afin de lui assurer les moyens d'existence, et tout son passé, enfin, qui l'englue encore à la fange d'où veut le tirer sa pensée. Et comme le passé a des attaches plus solides que l'idée qui ne fait que de naître, il est le plus fort, et, le plus souvent, les individus agissent d'une façon, tout en pensant d'une autre.

Puis, il faut bien le reconnaître, il faut avoir mûri une idée, l'avoir portée longtemps en soi avant qu'elle devienne un besoin d'agir,

— à moins d'agir par emballement, alors ça ne Jure pas. — Une idée vous séduit d'abord comme aspiration, comme idéal ; ce n'est que peu à peu qu'elle s'empare des individus, les pénètre comme un besoin, et devient enfin, à son tour, motrice d'actes.

L'énorme différence qui existe entre les progrès réalisés par l'esprit et leur lenteur à passer dans les faits tient encore à ceci, c'est que des siècles d'autorité, de coercition, d'éducation religieuse ou laïque, mais toujours dogmatique, prêchant à l'individu Fobéissance et la subordination aux puissances célestes ou terrestres, ont fini par briser complètement, chez la plupart, le sentiment de l'individualité, le ressort de l'initiative.

A quoi bon user ses forces inutilement, pauvre pygmée, alors qu'il existe des puissances qui n'ont qu'un signe à faire pour que ce qui vous parait le plus irréalisable soit immédiatement accompli, et accepté même par ceux qui s'en défendent le plus !

Au lieu d'user notre vie si courte, en efforts

quasi-stériles pour faire accepter notre idée par une dizaine de nos semblables, peut-être, prions donc la sainte autorité de bien vouloir prendre en main la réalisation de nos aspirations !

Cela paraît si facile de faire inscrire un nouvel article de loi dans Pâmas de ceux existant déjà ! Il y a tant de candidats qui vous promettent de n'être au Parlement que vos plats serviteurs. Si on essayait?

Il y a aussi les féticheurs de la Révolution, qui contribuent à ancrer cette idée qu'il n'y a qu'un coup de force à opérer, pour que, du jour au lendemain soit instaurée la société idyllique de nos rêves.

• Pour les uns, ce vocable, Révolution, répond à tout. Faisons la Révolution, et tout sera pour le mieux.

Pour d'autres, la Révolution, c'est la conquête du pouvoir; c'est renverser ceux qui le détiennent pour mettre à leur place des individus dévoués à l'humanité qui décréteront le bonheur universel.

Seulement, par malheur, lorsqu'un change-

mont de ministère ou une révolution leur apporte le pouvoir entre les mains, ils s'aperçoivent avec terreur qu'aucun individu n'a la même conception du bonheur ; que ce qui délecte les uns est fort désagréable aux autres et qu'il n'est en la puissance de personne de contenter tout le monde... et son père.

D'autre part, comme leur révolutionnarisme n'est fait que de formules, de jactance et de beaucoup d'ignorance ; aux prises avec les difficultés, ils perdent la tête. Montés au pouvoir avec — ou sans — la conviction de faire quelque chose, ils entendent surtout y rester. Prisonniers de l'ordre social qu'ils avaient juré de bouleverser, ils finissent par devenir plus réactionnaires que ceux auxquels ils se sont substitués.

C'est très facile de s'emballer soi-même en risquant les affirmations les plus violentes du haut de la tribune, au milieu d'un auditoire sympathique, ou en écrivant au coin de son feu, ou d'une table de café, l'article fulgurant qui fera se pâmer d'aise, le lecteur-gogo qui, n'aimant pas à se creuser la tête, trop

paresseux pour tenter quoi que ce soit par un effort personnel, aime, le matin, en ouvrant son journal, trouver la besogne toute faite, se délecter au massacre— par phrases truculentes — d'une demi-douzaine de capitalistes, de prêtres ou d'officiers.

Les arguments réclamant une attention dont cette sorte de lecteurs ne sont pas capables, le raisonnement brouillant le peu de cervelle qu'ils ont, ils aiment à se repaître d'affîrmations d'autant plus absolues qu'ils sont incapables de se faire une idée eux-mêmes. Les opinions toutes faites les ravissent d'aise.

Chaque degré d'opinion a ses lecteurs pour Petit Journal.

Aussi, autre chose est-ce de passer de la théorie à la pratique, lorsque toute une organisation sociale vous enserre de toutes parts. Ce que nos féticheurs s'imaginent être de l'action, c'est être intempérants de langage; mais lorsqu'ils se trouvent aux prises avec l'action véritable, ils s'aperçoivent alors, avec terreur, que l'on ne fait pas le bonheur des gens malgré eux.

Leurs affirmations les plus anodines leur semblent des monstres lorsqu'il faut mettre leurs principes en application. Comme leur intransigeance était surtout faite du désir de plaire à l'auditeur bénévole dont les applaudissements leur chatouillaient agréablement Tépiderme. au lecteur candide qui assure le tirage du canard, et surtout à ce bon électeurgobeur qui doit vous mener au Parlement, point de départ de toute bonne fortune politique, c'est contre eux que le féticheur se retourne lorsque, naïfs, ils s'insurgent pour le forcer à réaliser les promesses d'antan, il vous los font fusiller aussi désinvoltement que le ferait un Morny ou un Saint-Arnaud.

Tout cela est très bien, dira-t-on, mais que conclure de cela ?

Constater le mal, n'est-ce pas, déjà, le commencement du remède ? Si vous connaissez les causes qui l'engendrent, vous savez où il faut l'attaquer.

L'Etat ne prend autant d'extension que parce que nous croyons trop à sa toute-puissance, et que nous l'armons contre nous, à

chaque instant, en lui demandant de se substituer en notre lieu et place, pour accomplir ce qu'un peu d'initiative de la part des individus leur permettrait d'exécuter d'une façon beaucoup plus libérale, et moins coûteuse.

Mais comme l'Etat n'a pour mission que d'assurer la jouissance de ceux qui en détiennent la force, il se sert des armes que nous lui fournissons pour étendre ses attributions, augmenter ses prérogatives, et étouffer les réclamations de ceux dont le rôle consiste à produire pour ceux qu'il protège.

Il faut donc démontrer aux individus que l'Etat le plus puissant n'a de force, que celle qu'il tire d'eux, qu'il ne sera rien du jour où l'individu se décidera à vouloir être lui-même, et agir par lui-même.

Nous voulons réaliser un état social où toutes les aspirations puissent évoluer librement. Il faut donc que les individus se mettent bien dans la tête que ce qui répond à leur idéal de bonheur peut-être parfaitement intolérable pour d'autres! Que, par conséquent, la réalisa-

tionde oc qu'ils désirent ne peut pas se faire par lois et majorités, mais en essayant soi-même de réaliser dans son coin, dans son milieu, autour de soi, les idées qui vous sont chères, sans attendre une majorité pour les imposer.

Ce dont il faut bien se convaincre encore, c'est que la liberté ne se débite pas par tranches : elle est, ou n'est pas; la liberté pour tous ne peut être complète que si chacun respecte la liberté des autres, la liberté de chacun n'ayant d'autre limite que lorsqu'elle entrave celle d'un autre. Conflit qui doit s'arranger à l'amiable, et non j>ar la force.

Ce qu'il faut apprendre, c'estque l'affranchissement individuel ne peut être l'œuvre d'aucune puissance terrestre ou imaginaire, mais l'œuvre de l'individu lui-même qui, à chaque instant de sa vie, doit lutter pour résister aux empiétements de l'Etat ou ressaisir ce qui lui a été enlevé.

Mais un individu qui voudrait résister seul au milieu de la foule serait bientôt écrasé.

D'autre part, vouloir grouper les hommes sous un programme général, ce serait les vouer à la dislocation lorsqu'il s'agirait de passer à l'action.

Il y a cependant un moyen d'éviter ces deux extrêmes. Si les individus ont des conceptions différentes qui les séparent, ils en ont de communes qui les rapprochent. S'il leur est impossible d'être d'accord sur chacun de leurs modes d'activité, pourquoi ne se solidariseraientils pas, avec ceux qui pensent de même sur un point particulier, bien défini, pour le mode d'action sur lequel ils sont d'accord.

C'est l'application, dans la lutte, du mode de groupement que nous imaginons pour la société que nous désirons.

Du reste, ce n'est pas à une seule forme de groupement que nous marchons, mais à autant de formes qu'il peut y avoir de conceptions, de mobiles incitant à agir.

Ne se grouper qu'avec les individus avec lesquels on est absolument d'accord, et pour le seul point sur lequel on est d'accord, voilà le seul groupement fécond. C'est peut-être la mort des partis ; c'est le commencement de l'affirmation de la liberté individuelle.

Comme je le disais en commençant, nous nous trouvons en présence de la tendance éta-

tistequi, tous les jours, pousse quelque tentacule nouveau, restreignant chaque jour la liberté de l'individu, et la tendance, toute intellectuelle jusqu'à présent, à libérer l'individu de l'emprise étatiste.

Pour empêcher le développement de la première, il faut que la seconde cesse d'être une simple spéculation subjective, et devienne un besoin véritable, demandant à s'affirmer, non par des phrases, mais par des actes.

Pour cela, il faut que l'individu reprenne conscience de soi-même, et se débarrasse des habitudes de passivité et d'espérance en des forces inconnues qu'il doit à des siècles d'oppression, et d'éducation autoritaire et dogmatique.

Or, pour résister à l'autorité, pour transformer l'état social, qui l'opprime, en une société harmonique où il pourra évoluer librement, Findividu a été tiraillé par deux courants opposés qui, jusqu'ici, ont été opposés l'un à l'autre.

Nous aurons à voir au cours de ce travail si, au contraire, ils ne se complètent pas l'un l'autre.

La loi n'est que la raison du plus fort. — La lutte pour le pouvoir. — Légalité, masque de la force. — L'Etat ne peut agir qu'en vue de sauvegarder ce qui existe. — L'ouvrier qui réclame ne peut être qu'un perturbateur. — La force de Fargent. — Les grèves à coup d'argent. — L'arme des ouvriers. — L'inextensibilité des réformes dans l'état social actuel. — Cette inextensibilité justifie l'intransigeance ouvrière. —C'est toujours à ceux qui n'ont rien qu'on rogne la part. — La foi au pouvoir tutélaire s'éteint.

Chaque fois que le gouvernement intervient dans un conflit entre travailleurs et employeurs, on connaît l'antienne : « C'est pour assurer Tordre, garantir la liberté, faire respecter la loi », que les travailleurs en habit de mascarade sont lancés contre les travail-

leurs «mi cotte ou blouse, désireux d'obtenir quelque amélioration partielle h leur sort.

Et cela suffit pour que, même pour certains travailleurs, la défaveur soit jetée, sur ceux qui, ne se payant pas de mots, rejetant les fictions,, essaient de renverser le Droit d'aujourd'hui, pour établir celui de demain.

Car cette fameuse légalité que les gouvernants ont pour devoir de faire respecter, n'a jamais été que la raison du plus fort. Il n'y a de droit que celui qui sait se faire respecter. La légalité n'a de sanction que la force.

Est-ce que toute notre histoire politique n\m est pas la preuve ?

Aux temps primitifs de la royauté. In loi, c'était le bon plaisir du m. marque — lorsqu'il était assez fort pour l'imposer à ses vassaux. — Plus tard, pour assurer sa domination, il dut faire quelques concessions, créer un Parlement, qui était censé défendre les intérêts des sujets, mais qui fut toujours à la dévotion du pouvoir, ne s'insurgeant contre la volonté royale que lorsqu'il s'agissait de défendre quelque intérêt de caste, ou acquérir quelque nouveau privilège: car il ost naturel à tout

organisme de se développer aux dépens du milieu où il prit naissance.

Et c'est ainsi que la bourgeoisie ayant crû en force, en intelligence, en richesses, culbuta la royauté — après l'avoir aidée à restreindre les privilèges de la féodalité — et créa une nouvelle légalité.

L'Empire la renversa pour en créer une à son profit, mais dut, lui aussi, céder la place à un retour offensif de la royauté qui, à son tour, recéda la place à la bourgeoisie qui se réinstalla au pouvoir avec la monarchie de Juillet, etc., etc., je ne suis pas en train de faire un cours d'histoire.

On objectera, sans doute, que toutes ces légalités différèrent peu les unes des autres, et qu'en définitive, la loi resta toujours la même : favorable à ceux qui détenaient la richesse et le pouvoir, dure, implacable, impitoyable et oppressive à ceux qui ne possédaient rien.

C'est que, à travers les âges, à travers les luttes politiques, il n'y a jamais eu, en réalité, qu'un seul conflit : la lutte de ceux qui vivent de l'exploitation des masses, et de ceux qui veulent en vivre. Le pouvoir politique étant

la meilleure arme de défense des privilèges, il est fatal que ceux qui se sont enrichis dans le trafic, l'agiotage, le pressurage do leurs esclaves, entendent l'enlever aux classes, aux formes d'exploitation vétustés. C'est pourquoi les révolutions politiques passées, tout en s*opérant sur des étiquettes, plutôt que sur des formes de gouvernement, ne furent, en réalité, que l'accession au gouvernement, d'une classe enrichie, la bourgeoisie, au détriment d'une classe ruinée, la noblesse.

Si la loi restait sans force pour la sanctionner, ce serait une arme ébréchée; la force seule serait également impuissante à donner de la stabilité à un état social qui repose sur l'exploitation du grand nombre. Pour permettre aux nantis de digérer en paix, il a fallu persuader aux volés que leur exploitation était légitime, inévitable, que leur situation ne pouvait s'améliorer que lentement et graduellement, sous peine de perdre les trésors acquis de civilisation.

Et en associant la loi et la force, on a réussi à en faire deux étais solides, s'aidant mutuellement dans leur œuvre. Lorsque l'idée religieuse vint s'y ajouter ce fut parfait.

LA FORGE ET LE IiROIT 43

Et voilà pourquoi chaque caste a lutté pour s'emparer du pouvoir, et appliquer la loi à son profit.

Et, lorsque, comme la bourgeoisie, au moyen du soi-disant suffrage universel, on est parvenu à persuader aux exploités qu'une part leur était faite dans la confection des lois, c'est la perfection de l'instrument de domination et d'exploitation.

Aussi, l'intervention du pouvoir dans un conflit économique est-elle très caractéristique. C'est entendu qu'il est sans parti pris; qu'il n'intervient ni pour, ni contre l'un ou l'autre des belligérants. Responsable de Tordre, défenseur delà légalité, il n'a qu'un but : « assurer l'ordre et le respect de la légalité... et de la propriété!... » Et voyez comment ça se trouve, l'ordre n'est jamais menacé que par les ouvriers, la légalité n'est, neuf cent quatre-vingt-dix-neuf fois sur mille, violée que par eux. Leur force de travail leur est reconnue en toute propriété, mais lorsqu'ils se lèvent pour réclamer que les exploiteurs respectent cette seule propriété que la loi leur

reconnaît, en ne profilant pas de leur besoin de manger pour la rémunérer bien au-dessous de sa valeur, il se trouve que cette propriété n'a rien à prétendre à la protection gouvernementale. La seule propriété sacrée, est la propriété tangible du sol, des immeubles, meubles, actions ou argent monnayé. Pour l'autre : « Laissez-faire, laissez-passer. c'est la libre concurrence! »

Il semblerait donc qu'il y ait là, déjà, une indication que l'ordre, tel qu'il est entendu par la légalité existante n'est qu'une arme pour ceux qu'il favorise contre ceux qui, pour faire entendre leurs réclamations, se trouvent continuellement entraînés — rien que par le fait qu'ils réclament — à le violer. C'est bien plus simple d'incriminer le mauvais esprit des grévistes.

Cette fatalité qui, quels que soient ceux qui exercent le pouvoir : Broglie, Méline, Clemenceau ou Jaurès, quelle que soit l'étiquette dont ils s'affublent, fait que leur intervention en faveur de l'ordre se tourne forcément à la protection des possédants, contre les « exigences » des dépossédés, ne démontre qu'une chose, affirmée depuis longtemps par les anar-

chistes : Pimpossibilité pour tout individu qui veut travailler sérieusement à la réforme sociale, de participer à l'exercice du pouvoir ; car, participer au pouvoir, c'est se rallier à la conservation de ce qui existe contre les revendications qui s'éveillent.

C'est que, malgré toutes les libertés que vous reconnaisse la loi, malgré tous les droits dont l'Etat se targue de vous assurer le libre exercice, il y a une force plus puissante que la loi, c'est l'argent, sans lequel tout droit est vain, toute liberté est illusoire.

La loi — depuis peu — garantit à l'ouvrier le droit de grève. Mais la reconnaissance de ce droit n'est qu'une macabre plaisanterie, si celui qui est en grève s'obstine à P exercer dans les limites que lui assigne la loi, car la faim inévitable suffira à en avoir raison.

Que demande le patron ? que les choses continuent à aller comme elles vont. Et c'est déjà y apporter le trouble que de se mettre en grève.

Par ses avances, par son crédit, le patron est assuré de pouvoir attendre que la faim, la

lassitude, aient entamé la force de résistance de ses esclaves; inutile, pour lui, de manifester, de montrer les dents. Il n'a qu'à attendre que son auxilliaire, la faim, ramène à résipiscence ceux qui ne sauraient longtemps trouver à manger s'ils ne trouvent pas à louer leurs bras.

A titre d'exemple, parmi les cas innombrables, faut-il rappeler le plus caractéristique, la grève des ouvriers mécaniciens anglais?

Comme le recommandent tant, aux ouvriers, gouvernants et socialistes, et enfin tous les hommes sages « qui ont compris que la violence est plutôt nuisible aux réclamations au service desquelles on prétend la faire servir », les mécaniciens résistèrent pacifiquement pendant des mois et des mois. Il n'y eut aucun acte de violence à leur reprocher, ce qui leur valut non seulement les félicitations de tous les hommes d'ordre, mais aussi les souscriptions de riches philanthropes — dont quelques-unes atteignaient ou dépassaient 1000 livres (23.000 fr.) — Ils y épuisèrent cependant leur caisse, les caisses des « Unions » qui les aidèrent. Si je ne me trompe, ce fut plus de 35.000.000 de francs qu'ils y en-

gloutirent pour, en fin de compte, aboutir h retourner à l'atelier vaincus, ayant, pour des années, perdu tout espoir de faire valoir aucune revendication!

Et, plus près de nous (1908), les filateurs du Lancashire, qui, pour résister — toujours très pacifiquement — à un lock out patronal ayant pour but de réduire les salaires, ont dû accepter la réduction après avoir englouti 30.000.000!

Il ne suffit donc pas d'avoir le droit pour soi. Même, avec des gros sous, il ne prévaut pas contre les capitaux et l'entente de ceux qui détiennent les moyens de production. Sur le terrain légal — puisque la légalité est faite, encore une fois, pour défendre ce qui existe — la lutte entre exploiteurs et exploités est tellement inégale, tellement disproportionnée ; qu'il faut être fou pour l'accepter.

Il n'y a qu'un moyen pour les ouvriers d'égaliser les chances ; faire comme ceux qui les dominent aujourd'hui, user de leur nombre pour imposer leur volonté. A chacun ses armes. Les possédants ont le capital, ils

ont la légalité, ils ont toutes les forces sociales que les travailleurs sont assez bornés pour leur fournir, et qui, par leur seule mise en mouvement, se trouvent protéger ceux qui les ont créées à leur profit, les ouvriers n'ont que leur nombre, mais s'ils savent s'unir, il peut faire échec aux forces qu'on leur oppose ; ils peuvent même se refuser à fournir aux bourgeois la force policière et la force armée qui les protègent.

Qu'ils apprennent, enfin, que la force est la seule garantie de tout droit, de toute légalité. C'est parce que, jusqu'à présent, la force que les capitalistes ont su opposer aux travailleurs a été plus forte que celle des assaillants qu'ils ont eu la légalité pour eux.

Que les ouvriers sachent user de la force qu'ils possèdent, et ce sont les droits qu'ils réclament qui deviendront l'ordre véritable, la légalité de demain.

Celui qui, à des réclamations d'êtres humains, oppose la force armée, est-il plus autorisé que ceux qui cherchent à éveiller les consciences pour leur affranchissement, lors-

que, devant l'inanité de leurs réclamations, ils se trouvent entraînés à opposer cette force dont leurs maîtres entendent se réserver l'emploi?

Est-ce la faute de* ceux qui sont exploités, si on ne leur a laissé d'autre issue que la violence?

La légalité n'est qu'une fiction qui sert à masquer l'emploi et l'abus de la force. En réalité, il n'y a de droits que ceux qui savent s'imposer, ne sont que des dupes ceux qui, pour respecter une légalité que violent tous les jours ceux qui l'invoquent, ajournent ou restreignent leurs revendications.

Eh ! sans doute, pas plus que les travailleurs, les patrons ne sont responsables de l'ordre de choses, au milieu duquel ils sont nés. Mais ils en vivent tandis que les autres en crèvent. La différence est assez grande pour qu'elle engendre un état d'esprit tout différent.

Il est facile, à qui jouit, d'être pacifique, de se contenter de ce qui est, de promettre des améliorations... pour lorsqu'il sera mort, quand ça ne pourra plus le troubler, sous

prétexte de ne pas compromettre la stabilité de l'édifice qui l'abrite.

Mais celui qui crève de faim « veut » des améliorations immédiates et non après sa mort. Et lorsqu'on ne veut pas les lui accorder de bonne volonté, il lui faut parler plus fort, et même tenter de les imposer lorsqu'on continue à ne rien lui céder.

Tous les avantages étant d'un coté, toutes les charges, toutes les misères de l'autre, ce sont toujours les réclamations de ceux qui ont la misère en partage que l'on trouve excessives ou prématurées. C'fcst à ceux qui n'ont rien que l'on demande toujours de céder et auxquels on oppose les baïonnettes et la fusillade lorsqu'ils insistent trop fort. Et, par une sinistre parodie de justice, on envoie au bagne ceux qui ont échappé au massacre pour avoir violé la légalité. Procédé jésuitique pour cacher la réalité qui est bien plus simple :

La défense de l'ordre, c'est la défense de ceux qui, dans l'oisiveté, vivant des produits du travail de ceux qu'ils ont asservis, entendent ne pas être troublés par les réclamations de ceux qui, parmi leurs esclaves, ont compris le rôle de dupes qu'ils jouent dans l'organisa-

tion sociale, et veulent vivre dorénavant de leur travail sans être forcés d'en abandonner la meilleure partie à leurs parasites.

S'il plaît à certains « bergers » d'emboucher la flûte champêtre pour nous jouer l'air du « pouvoir tutélaire » travaillant à faire aboutir les réclamations des ouvriers à condition qu'ils soient sages, très sages, et ne compromettent pas cette réalisation par leur impatience ou leur intraitabilité, ce n'est qu'un duplicata de la « vieille chanson à bercer la douleur humaine », aidant à supporter le présent, en faisant espérer un futur meilleur. Mais de même que n'opère plus le « charme »

du chant religieux, la « scie » politique et parlementaire s'est ébréchée dès les premiers grincements. N'ombre de travailleurs savent que leur classe n'obtiendra que ce qu'elle saura prendre; les nouveaux Tyrtée en seront ,pour leurs bucoliques.

La société actuelle est unanimement reconnue mauvaise. — C'est sur les réformes à faire que l'on n'est plus d'accord, — Le droit de défense pour ce qui existe. — Et les droits de ceux qui sont sacrifiés par ce qui existe ? — La société n'est pas une entité. — Les droits antagoniques. — La société actuelle est l'organisation de l'exploitation des uns par les autres. — Se méfier des conciliateurs. — La violence n'est pas toujours brutale. — Le droit des grévistes à vider Fatelier. — La révolte c'est l'affirmatron d'un droit nouveau. — Chacun sontourà se faire entendre. — Primitivement les droits n'allaient pas sans devoirs. — Au cours de l'évolution, les uns ont gardé tous les droits et rejeté les devoirs sur ceux qu'ils asservissaient. — C'est aux spoliés à modérer leurs réclamations. — On n'obtient que ce que l'on sait prendre. — Mais quelqu'un troubla la fête...

Tout le monde admet, à l'heure actuelle,

la nécessité de réformes sociales. Nombre de radicaux ont inscrit maintes lois ouvrières dans leur programme; il n'y a pas jusqu'à la propagande religieuse qui n'ait cru bon de corser son apostolat de revendications économiques. La conscience ouvrière se développant, elle a forcé les favorisés de l'ordre actuel à considérer, avec plus de bienveillance. Pétat lamentable dans lequel grouille une partie de l'humanité, et à admettre comme légitime une partie de ses réclamations.

Donc, tout le monde est d'accord que des satisfactions doivent être accordées aux réclamations ouvrières, mais où on ne l'est plus, c'est sur la façon, l'urgence, et dans quelle mesure ces améliorations doivent être opérées.

Pour les anarchistes, ce sont les ouvriers eux-mêmes qui doivent les réaliser et les imposer par leur action et leur entente. Pour les socialistes, c'est par des mesures législatives lorsqu'ils auront la majorité au parlement, et détiendront le pouvoir. Pour eux. comme pour les radicaux, et tout ceux qui, par la diversité de leurs étiquettes échappent à un classement précis, ces réformes ne peuvent se faire

qu'avec circonspection, prudence, modérément, après mûres réflexions, et en tenant compte de ne pas froisser aucun des droits acquis.

Aussi, ne faut-il pas trop s'étonner si leurs réformes sont longues à venir, si. lorsqu'elles viennent, elles ne réforment rien du tout, et si ces fameux réformateurs, sont les premiers à se scandaliser des exigences et de l'intolérance des ouvriers, lorsque les réclamations de ceux-ci dépassent la moyenne de ce que, eux, ont jugé seul légitime, et lorsque ces réclamations prennent une forme autre que la prière :

« Les ouvriers compromettent leur cause en demandant trop et en exigeant trop promptement ».

« Il faut », disent-ils, « prendre les choses telles qu'elles existent, essayer de les améliorer du mieux que nous pourrons, mais se garder de les troubler violemment, sous peine d'aggraver les maux dont on se plaint.

« Il y a, avant tout» le droit pour la société d'exister, et de se défendre. Sans doute le ré-

gime capitaliste n'est pas parfait, mais tel quel il fonctionne, et il y a pour ceux qui sont arrivés à une situation, le droit de jouir des fruits de leur travail ».

Sans doute que tout, ce qui existe — la société et le régime capitaliste comme le reste — a le droit d'exister et de se défendre contre ce qui l'attaque. A une condition pourtant, c'est que ceux qui font les frais de cette existence veuillent bien continuer à garnir le garde-manger, et ne pas y opposer leur droit à se sustenter eux-mêmes avant de garnir la table des autres.

Les animaux, les féroces comme les autres, ont un droit égala celui de l'homme de pulluler sur la terre — au point de vue particulier du globe leur droit serait supérieur à celui de l'homme, car ils détériorent moins la planète que leur exterminateur.

Cependant, partout, où ce dernier a pu s'établir en maître, il a asservi les espèces qu'il lui était profitable de domestiquer, et détruit celles qui lui étaient nuisibles, ou dont il ne pouvait tirer parti, ou simplement pour son plaisir, les traquant jusqu'en les contrées qui sont restées leur domaine.

Par quel privilège ceux qui ont asservi et domestiqué leur semblable, en vertu de quel droit ces botes féroces à deux pattes qui tirent leurs moyens d'existence de l'exploitation d'êtres de leur race, échapperaient-ils à la loi commune, et se prétendraient-ils inaccessibles aux revendications de ceux qui se refusent à leur servir de pâture plus longtemps?

La société a le droit de vivre! le rentier a le droit de toucher ses coupons, l'industriel a le droit de défendre les bénéfices qu'il a escomptés des opérations qu'il entreprend.

Droits très légitimes,... tant qu'on ne les conteste pas.

Mais les droits de l'ouvrier à se développer, à vivre sa vie, à jouir de l'existence, qu'en fait-on? Lui seul n , aurait-il que le droit de se taire?

La société n'a pas d'existence par elle-même ; ses droits ne peuvent être que les droits de ceux qui, par leur réunion, font son existence, et si ces droits particuliers deviennent antagoniques que deviennent les droits de la société?

La société n'a do raison d'être qu'autant qu'elle facilite à chaque individu l'exercice de ses facultés ; tous ceux qu'elle entrave ont le droit d'en sortir pour en créer une autre, répondant, mieux à leurs aspirations. Et si ce qui existe prétends leur barrer la route? Tant pis pour ce qui existe.

L'ouvrier peut se plaindre, et demander des améliorations, on veut bien lui reconnaître ce droit, mais les bonnes âmes se scandalisent lorsque,, las de réclamer inutilement depuis des siècles, il entreprend de réaliser lui-même ou d'imposer ce qui lui semble devoir être plus juste.

On va jusqu'à lui reconnaître le droit de se mettre en grève, mais on réprouve qu'il veuille empêcher que d'autres prennent sa place à l'atelier ou qu'il proteste tumultueusement dans la rue contre l'envoi de troupes dans les différends qui le divisent avec ses exploiteurs.

« Horreur I il attente à la liberté de ses camarades 1 11 trouble l'ordre! » En voilà assez pour lui faire perdre l'estime de ceux qui sont cependant animés des meilleures intentions à son égard !

Il no faudrait cependant pas se foutre du monde à jet continu.

L'état social est organisé de façon à ce que ceux qui vivent du travail des autres ne peuvent permettre l'affranchissement de ceux qu'ils ont asservis, sans voir disparaître leurs privilèges.

L'organisation politique est organisée en vue d'assurer le bon fonctionnement de ce qui existe, et empêcher que ceux qui sont exploités puissent échapper à l'exploitation qui les rive à leur fonction, et c'est à ceux qui souffrent de cette double exploitation qu'on vient reprocher de tenter de s'y soustraire, en leur disant que ce n'est qu'en respectant ce qui existe qu'ils arriveront à le changer, que ce n'est que du bon vouloir de ceux qui les exploitent et qui les oppriment, qu'ils doivent obtenir un changement à leur situation !

Et ils sont, comme cela, une foule de gens qui reconnaissent théoriquement aux ouvriers une foule de droits, mais comme ils ne comprennent l'exercice de ces droits qu'à condition qu'il ne gène personne, et comme chaque réclamation des travailleurs est une atteinte à quelque chose qui existe, il s'ensuit que

LES EXK1ENCES DES OUVRIERS 59

ceux qui se sont proposé de concilier les droits du capital et du travail ont entrepris de concilier deux choses inconciliables, deux choses qui s'excluent, car le capital ne peut prospérer qu'en exploitant le travail, et le travail se libérer, qu'en supprimant le capital. Et les conciliateurs étant toujours jpfastes, car leur rôle est d'obtenir de l'un des combattants, l'abandon de ses revendications les plus importantes, les travailleurs doivent envoyer promener ceux qui viennent leur promettre d'obtenir des parlements, ou des exploiteurs eux-mêmes, une amélioration à leur situation.

C'est très bien de dire que celui qui ne veut pas infliger les souffrances de la faim, et de plus grandes privations aux siens, a le droit de continuer le travail s'il lui plaît, et de ne pas se joindre aux grévistes.

C'est très bien d'affirmer que la tranquillité de la rue doit être assurée aux citoyens paisibles, et que les violences qui peuvent troubler l'ordre doivent être réprimées.

Mais l'état social n'est constitué que d'une

longue accumula tio a de violences qui, pour s'être accomplies, sans bruit, sans intervention des muscles, n'en sont pas moins des violences, des pires et des plus hypocrites, car ceux qui en souffrent, sont forcés pour s'y soustraire de se faire agresseurs.

("eux qui possèdent la protection des forces sociales, pour mater leurs esclaves, n'ont pas besoin de recourir à la force brutale. Possédant ce qui fait la force dans la société d'aujourd'hui, l'argent qui permet de se procurer ce qui est nécessaire pour vivre, ils n'ont qu'à attendre que la faim poigne au ventre ceux qui , vivant de leur travail, arrachent à peine chaque jour la subsistance du lendemain. Qui donc oserait nommer cela de la violence ?

Toute lutte pacifique entre exploiteurs et exploités ne peut être égale, puisque tous les avantages sont d'un côté.

Par suite des premières violences : la conquête et le pillage, suivis d'une longue série de vols, de dois et de fraudes, les moyens de production, c'est-à-dire la possibilité de vivre et d'être libre, étant devenus la propriété d'une minorité qui en use pour asservir le plus grand nombre, pour que la lutte redevienne égale,

c'est à la force qu'il faut que recourent ceux qui sont spoliés.

Eh ! oui, celui qui a faim a le droit de vendre sa force de travail au prix qui lui convient, mais vous oubliez que tous sont solidaires dans une société, et que les actes de l'un ont des conséquences pour d'autres. Et lorsque, au milieu de toutes les chances d'insuccès qui sont contre le travailleur en lutte, vient s'ajouter la trahison de celui qui fait le jeu de l'exploiteur, en prenant à l'atelier la place de celui qui est en grève, c'est demander à ce dernier de faire œuvre de dupe que de lui demander de respecter le droit au travail de celui qui intervient ainsi en faveur de l'exploiteur.

La tranquilité de la rue ! le maintien de l'ordre pour la bonne marche des affaires 1 tout cela ce sont des arguments que peut invoquer le gouvernement pour justifier l'injustice qu'il commet en faisant intervenir les forces sociales dans un conflit où son intervention, môme lorsqu'il prétend tenir la balance égale entre les belligérants, est une aide apportée à ceux en faveur de qui toute la légalité est faite, mais dont n'ont pas à

s'inquiéter ceux qui veulent s'émanciper.

On oublie trop que la loi ne protège que qui possède. Car, n'a pas besoin de protection qui n'a rien à défendre ; la loi n'est que la consécration de l'inégalité. Pourquoi la respecteraient ceux dont elle consacre l'infériorité ?

L'ordre public étant le bon fonctionnement de Tordre de choses, tel qu'il existe, c'est le troubler que de se refuser à coopérer plus longtemps à son fonctionnement, l'ouvrier se trouve placé dans cette situation que la loi lui reconnaît une foule de droits, mais comme l'exercice de ces droits ne va pas sans amener quelque perturbation dans un état social si bien réglé, surgissent, de suite, toutes sortes derestrictions qui rendent, pour le travailleur, tout droit illusoire, ne lui laissant plus que celui de se plaindre.

D'aucuns, parmi les ouvriers, sont las de faire entendre des plaintes inutiles. Ils sont fatigués de réclamer des réformes qu'on leur avoue être nécessaires, mais qu'on refuse de réaliser parce que ceux dont elles diminueraient les privilèges se refusent à les accepter.

Et comme on leur a appris que ces privilèges sont injustes, puisqu'ils ne résultent que des vols qui, au cours des siècles, ont été opérés sur le travail, la liberté et la substance des producteurs; comme on leur a enseigné que les privilégiés ne se résignaient jamais de bonne grâce à renoncer à leurs privilèges, ces travailleurs s'avisent de geindre un peu moins, et de vouloir réaliser par eux-même les réformes qu'ils veulent voir appliquer.

<( Halte-là! » viennent leur crier ceux qui leur ont le mieux démontré qu'ils n'étaient, dans l'état social, que des êtres exploités et opprimés et qu'ils le resteront tant qu'ils seront assez bêtes pour le supporter, « vous n'avez pas le droit de troubler l'ordre public ».

Ouais ! bonnes gens ! mais parmi les travailleurs d'aucuns veulent vivre leur vie. Jusqu'ici on leur a imposé toutes les concessions, toutes les soumissions, au tour des privilégiés à en consentir leur part, ou tant pis pour Tordre public.

Ils sont beaucoup pour qui, théoriquement, le travailleur a tous les droits : droit de protes-

ter, do se coaliser,, de faire grève, de manifester, mais à une condition, une seule : ne pas « troubler l'ordre public », que ceux qui n'ont rien à réclamer ne soient pas troublés dans leurs jouissances. L'exercice de ces droits doit se dérouler comme un ballet bien réglé. A l'amende ceux qui ne savent pas garder l'alignement.

Le pis est, c'est que ces gens-là se croient très libéraux et ne s'aperçoivent pas qu'ils se fichent tout simplement du monde.

L'ordre social, si haut qu'on remonte dans l'histoire, et ce qu'il est permis de connaître de la préhistoire, est basé sur l'observance de certaines règles imposées par les plus forts.

Que quelques-unes aient été dictées par les conditions d'existence, et aient eu leur raison d'être, cela est possible, mais ne justifient nullement les abus qu'a engendré l'exercice du pouvoir.

Si, dans la barde, le mâle le plus vieux, parce que plus vieux, plus expérimenté, exerce un droit de surveillance et de police sur les femelles et les jeunes, c'est pour le salut de tous, et ces droits ne sont pas sans entraîner des devoirs. Et ce despotisme, du

reste, est mitigé par le droit que prennent les jeunes de se séparer du troupeau pour fonder une autre famille, ou de se substituer au vieux mâle, lorsque les forces le quittent.

Il en fut, sans doute ainsi, des premières familles humaines. Mais il y avait de la place pour tout le monde. Ne subissaient l'autorité que ceux qui en tiraient avantage ou y trouvaient une protection.

Et ce fut la justification de l'oppression pure et simple, lorsque à l'autorité patriarcale se substitua celle du guerrier, auquel était déjà associé le sorcier, qui ne tarda pas, lui aussi, à engendrer une caste nouvelle, celle des prêtres.

Au cours des siècles les castes se sont superposées les unes aux autres, quelques-unes se sont substituées à celles qui détenaient la meilleure part de richesses et d'autorité, le guerrier, devenu le noble par la suite, et le prêtre ont dû céder le pas au marchand et au robin, auxquels est venu s'adjoindre le politicien. Tout ce qui sert d'intermédiaire entre le travail et le capital, entre le gouvernant et le gouverné, a su se tailler sa part de privilèges, en faisant mine, au besoin, d'appuyer

les réclamations que faisaient entendre ceux qui commencent à en avoir assez de servir de pourvoyeurs à cette cohue d'appétits; mais tous les droits, soi-disant accordés à la plèbe, sont trop bien réglementés pour qu'ils soient dangereux pour les privilégiés, tant que leurs possesseurs s'agiteront dans les rets de la légalité. Voilà pourquoi certains droits reconnus, ne sont qu'une entrave de plus, si on se laisse emprisonner dans la légalité.

Vouloir que l'ouvrier obtienne — bénévolement — des concessions de ceux qui l'exploitent, en prenant bien soin de ne les gêner en rien dans leur exploitation, serait aussi efficace que celui qui, tombé entre les pattes d'un tigre n*ayar*t pas mangé de huit jours, espérerait l'apitoyer en lui expliquant la bonne action qu'il accomplirait de le laisser aller rejoindre la famille dont il est le soutien.

Le patron n'accorde une amélioration de salaire, à ceux qu'il exploite, que lorsqu'il espère la compenser par un travail plus intense, ou qu'il entrevoit la possibilité delà faire payer par le consommateur. Mais, comme Pun et

l'autre moyen ne sont pas extensibles à volonté, l'industriel arrive vite à la limite des concessions possibles. Ce n'est qu'à son corps défendant qu'il fait droit aux réclamations qu'on lui adresse, car il sait qu'une concession en entraîne une autre, et qu'il serait vite acculé à l'impossible.

Que l'industriel se refuse aux concessions qui le mettraient en état d'infériorité en regard de ses concurrents, c'est évidemment son droit de capitaliste. Mais est-ce une raison pour les travailleurs de renoncer aux améliorations qui leur sont indispensables ?

Pour ceux qui se sont donnés le rôle de médiateurs, c'est toujours à l'ouvrier de céder ; c'est toujours par le malheureux sort du capitaliste qu'ils sont apitoyés.

« Voyez, disent-ils, c'est vouloir acculer votre patron à la banqueroute, que de trop exiger. Il faut être raisonnables en vos réclamations, et savoir vous contenter de ce qui est possible ».

Le « possible », pour eux, c ? est ce qui peut être accordé sans que rien ne soit retranché aux jouissances de ceux qui possèdent, sans que rien ne soit touché à la forme d' exploita-

tion sur laquelle est basée Tordre social. Et c'est très compréhensible de leur part, eux qui ont vécu, vivent, ou veulent vivre de cette mauvaise organisation sociale. Ce qui leur parait seulement possible, c'est que les ouvriers qui, eux, en crèvent, mettent des bornes à leurs réclamations, pour ne pas troubler ce bel ordre de choses.

Il y a, cela est évident, un minimum de concessions que patrons et gouvernants ne peuvent dépasser, il y a des réclamations auxquelles un patron ne peut faire droit sans être acculé à la faillite !

En quoi cela doit-il regarder les ouvriers ?

Faudrait-il qu'ils continuent à subir la misère, les privations, parce que, en exigeant ce à quoi ils pensent avoir droit, leur patron ne pourrait plus ramasser des millions ?

I)u moment que la fortune des uns ne peut se faire qu'à condition que les producteurs se contentent des mauvaises conditions dans lesquels ils ont vécu, c'est la condamnation d'un ordre de choses qui, pour exister, exige pareille injustice.

Los travailleurs ont droit à tout le bien-être qu'ils conçoivent, et qu'ils peuvent conquérir par leur travail, à tout le développement de leur être qu'ils peuvent assurer. Ils ont le droit de le revendiquer en tout et partout, à toute heure, à chaque instant, et ils n'auront que ce qu'ils sauront prendre. Tant pis s'il y a conflit, tant pis pour ceux qui, pour faire perdurer leurs privilèges, veulent se mettre en travers de leurs revendications. Le crime c'est de vouloir réduire leurs réclamations pour sauvegarder ce que l'on appelle les « droits acquis », qui ne sont pas plus respectables que les droits « à acquérir », et qui rie devinrent tels que parce qu'ils furent assez osés, et assez forts, pour jeter bas d'autres « droits acquis )) qui se prétendaient tout aussi respectables.

Voilà des milliers d'années que les travailleurs peinent, courbés sous la férule des maîtres, leur produisant le luxe et l'abondance, alors qu'ils restent eux-mêmes sevrés de tout. Et lorsqu'ils lèvent la tête, réclamant d'être traités commodes hommes, on leur crie : Vous allez, par l'outrance de vos réclamations compromettre l'état social dont vous vous plaignez. Si vous exigez tout ce qui vous est du,

vos maîtres n'auront plus qu'à renoncera tirer de vous leur substance.

Il y a là, un illogisme dont ne se rendent pas compte les prêcheurs de modération.

Il y a, en présence, deux classes d'individus, dont Tune a de tous temps profité de tous les avantages d'un état social qui s'est établi pour lui assurer la jouissance tranquille des privilèges dont elle s'est emparée, et une classe dètres qui, de cet état social n'ont connu que les charges, dont toute l'organisation a été de tout temps dirigée pour étouffer leurs réclamations, écraser leurs tentatives d'émancipation, et au lieu de dire aux premiers « détendez la corde si vous ne voulez pas qu'elle casse », c'est aux seconds que l'on crie : « modérez vos réclamations afin de ne pas troubler Tordre de choses admirable dont vous êtes les seuls à ne pas profiter.

Tant que les exploités ont cru à l'immutabilité de leur situation, tant qu'ils ont cru à l'a légitimité de l'exploitation, cela a marché tant bien que mal. Se contentant de vagues espoirs, ils se croyaient au summum de la féli-

cité lorsqu'ils étaient à peu près assurés de manger à leur faim.

Il est fort fâcheux que cette belle quiétude ne soit plus; que le bétail à production ne veuille plus se contenter de vagues promesses, ni stagner dans la misère, s'avisant de réclamer ce que ses maîtres ne peuvent lui accorder sans renoncer à leur vie de parasites; mais voilà qui est indifférent à ceux qui veulent conquérir leur place au soleil. Que cela rende l'exercice du pouvoir difficile à ceux qui se proposent pour régler les rapports du capital et d u travail, voilà ce qui ne nous touche guère; personne, si ce ne sont ceux qui ont des privilèges à défendre, ne réclame leurs soins.

L'ouvrier ne pouvant être émancipé que par la mise des instruments de production à la libre disposition de qui peut, par lui-même, les mettre en œuvre, entraînant ainsi la disparition du salariat, le capitaliste doit disparaître devant le producteur devenu maître de sa force de travail. La grande utopie est de croire que l'on peut ménager l'un et l'autre.

Chaque fois que les travailleurs réclament

une part plus grande de mieux-ètre ou de liberté, on les accuse de bouleverser l'ordre social, on veut les forcer à ajourner leurs réclamations, sous prétexte qu'elles sont intempestives, tandis que les capitalistes sont toujours dans leur droit lorsqu'ils se refusent à lâcher quelque concession en restitution de leurs vols.

Mais, parmi les travailleurs, beaucoup sont arrivés aujourd'hui à comprendre qu'il était injuste que tout le travail, toute la misère, toutes les privations soient d'un coté, tandis que tout le superflu, toutes les jouissances sont de l'autre. Ils ont compris qu'eux seuls fournissent la force à ceux qui les oppriment, et ils ont résolu d'utiliser cette force à rétablir P équilibre.

Que les jouisseurs veuillent assurer la stabilité de ce qui existe, en endormant avec des promesses d'amélioration ceux qui réclament, c'est leur rôle, c'est le rôle de tout gouvernant.

Mais ceux qui peinent et souffrent ne veulent plus se payer d'espérances, se rassasier de promesses. Ils sont résolus de « troubler la fête » chaque fois qu'ils penseront pouvoir en tirer quelque chose. Ils ne « coupent » plus à l'or-

drc public. L'ordre ne régnera que lorsqu'il sera fait droit à leurs justes exigences.

La société que Ton nous dépeint comme — et doit être pour l'homme — le moyen de mieux utiliser ses forces, n'est encore qu'un champ de bataille, au centre duquel s'est embusquée la poignée de parasites qui force le plus grand nombre à peiner à son profit /Les plus avisés de ceux qui produisent en ont assez du rôle de sacrifiés, ils réclament ; et lorsqu'on refuse de leur donner satisfaction, ils tentent de renverser la table.

Ce n'est que le commencement ; au fur et à mesure que s'augmentera le nombre de ceux qui auront compris leur véritable intérêt, il est à prévoir que les réclamations deviendront de plus en plus exigeantes, de plus en plus impérieuses... dût la digestion de quelquesuns en être troublée. Cela peut être fort ennuyeux pour les politiciens de l'avenir, et rendre le métier fort désagréable, mais cela n'a d'importance que pour les politiciens ; cela ne comporte aucun empêchement pour ceux qui ne veulent plus se payer de promesses, et entendent réaliser eux-mêmes ce qu'on leur a

vainement promis depuis si longtemps*

Un travail de Pénélope. — Les catégoriseurs d'idéals. — Vous êtes orfèvre M. Josse ? — Chacun voit avec sa lorgnette. — Est réalisable ce que veulent réaliser les individus. — Gouverner c'es*t défendre ce qui existe. — Des réformes qui ne « réforment » pas. — Propager un idéal c'est travailler à sa réalisation. — Il faut détruire le salariat. — La loi ne protège que ceux qui savent se protéger eux-mêmes. — Le but-guide. — Inconciliabilité entre travail et capital. —Ceux qui n'ont rien ne sont pas intéressés à la défense de ce qui existe. — Le mensonge Patrie. — Le mensonge juridique. — Le problème est posé.

Mais avant de passer à la discussion de ces deux grands courants économiques, il est bon de répondre à un reproche général que beaucoup de gens, très bien intentionnés, pour la plupart, font à l'idée anarchiste, c'est celui de ne pas savoir tenir compte des nécessités

sociales, de voir les choses trop simplement. " En économie sociale, être traité de simpliste, c'est le coup du lapin. Notre société est si complexe, que ceux qui ne se sont jamais demandé si les relations sociales ne gagneraient pas à 4 être simplifiées dans leurs rapports, ne peuvent s'imaginer une société privée de tous les rouages qui compliquent celle qui nous enserre en ses multiples engrenages.

Pour la plupart des gens qui s'occupent de remédier aux défectuosités sociales, le dernier mot de la logique n'est pas : « telle institution est mauvaise, et, malgré tous les perfectionnements que Ton y a apportés depuis qu'elle existe, elle continue à produire de mauvais effets, il faut donc la détruire. » Pas si simplistes ! Il ne faut pas détruire ce qui existe. « Aucune modification n % a pu en changer les effets, continuons à chercher de nouvelles transformations. Peut-être finirons-nous par mettre la main sur une bonne ! » Et les électeurs, après avoir rebuté Pierre qui ne faisait rien de bon, pour essayer de Jacques qui, malgré ses promesses, ne faisait pas mieux, pour tâter de Jean qui n'a pas mieux réussi, se préparent à essayer de Ludovic, de Pierre, d'Antoine

eu passant par tous les noms et prénoms connus, afin de recommencer lorsque la liste sera épuisée,... à moins, cependant, que leur patience ne se lasse plus vite, les incitant à mettre la machine au rancart, en voyant que personne ne peut rien en tirer de bon.

Or, les anarchistes qui se refusent à coopérer à l'amélioration d'institutions qu'ils reconnaissent mauvaises, "pour chercher à réaliser ce qui leur semble plus efficace, ne peuvent que paraître absurdement simplistes, à des gens qui ont catégorisé leur idéal en plusieurs lots : 1° celui des réformes immédiates... c'est-àdire lorsqu'il plaira au parlement et au gouvernement de réaliser leurs promesses; 2° celui des réformes possibles... à Pâques ou à la Trinité, et enfin, 3° colles du couronnement, le but lumineux, l'affranchissement intégral que tout individu doit désirer... sans l'espérer, et surtout bien se garder de cherchera le réaliser, de crainte de le rendre impossible.

Il faut noter, il est vrai, que tous ceux qui cherchent à nous persuader qu'il ne faut pas chercher à changer trop brusquement l'ordre

de choses existant, sont des gens qui, pour la plupart, n'ont pas trop à s'en plaindre. Si parfois, l'on entend tenir le même langage à quelque ouvrier, on peut sûrement ajouter ceci : c'est que, par chance, il a trouvé le moyen de quitter l'outil pour quelque situation plus rémunératrice. On comprend alors que tous ces gens-là n'envisagent pas les choses sous le même angle que ceux sur qui pèse de tout son poids la lourde exploitation sociale.

Ce n'est pas que je veuille suspecter la bonne foi et la sincérité de ceux des privilégiés de l'ordre social qui viennent, spontanément, offrir leur concours aux travailleurs dans la lutte entreprise contre les iniquités sociales. Mais la situation n'est pas la même pour celui à qui est assurée la vie quotidienne, et le libre exercice de ses facultés, et celui qui arrache péniblement, par un labeur exténuant, la croûte de pain de chaque jour, sachant qu'il ne mangera pas, ni lui, ni les siens, du jour où le travail viendra à lui manquer; menace d'autant plus hallucinante, qu'il sait qu'elle doit se réaliser en des temps plus ou moins

éloignés, par suite de l'instabilité de la production.

Si le premier peut se contenter de changements qui n'apportent guère qu'une satisfaction morale et momentanée, l'autre a soif de résultats plus tangibles.

Je sais bien qu'à cela on nous répond que les premiers, moins intéressés dans la lutte, ayant plus de savoir, plus de science, voient davantage les dangers d'une transformation trop brusque, et ne se laissent pas aveugler par l'appât de convoitises pouvant compromettre le résultat final.

Ou, pourrions-nous répondre, parce que, ayant plus à perdre, et déjà pourvus de ce que réclament les autres, ils sont, par là, moins pressés de lutter. Aux dangers de la lutte présente, où ils savent ce qu'ils ont à perdre, sans trop savoir ce qu'ils y gagneront, ils préfèrent attermoyer.

Non pas que je veuille insinuer que la crainte de perdre leur situation les incite à temporiser. Ils pourraient se tenir cois, laisser aller les choses. Mais il est dans la nature humaine, — malgré les meilleures intentions — de ne voir choses et événements que sous l'angle

sous lequel on se trouve placé — ou sous lequel on se place, ce qui est la même chose, — et lorsqu'on a trouvé un raisonnement qui met d'accord votre volonté de bien faire avec vos intérêts immédiats, il est si doux de s'y reposer.

Car il est à remarquer que nombre de ceux qui trouvent que l'état de choses existant est à ménager, ont débuté, ou même continuent à professer contre la société des critiques aussi acerbes que peuvent les formuler les anarchistes, beaucoup consentent à admettre qu'une société anarchiste serait l'idéal. Mais... ce n'est pas possible actuellement, ajoutent-ils.

Evidemment, si cela était possible immédiatement, cela se réaliserait, puisque la réalisation d'une société anarchiste ne dépend que de la volonté des individus à vivre en harmonie. Et les anarchistes en tirent cette conclusion : faisons comprendre aux individus que cette réalisation dépend de leur volonté rien que de leur volonté, et travaillons à ruiner la foi qui peut encore exister en la péren-

nité des formes sociales qui nous régissent.

Tandis que le raisonnement des réformistes se résume en ceci : « l'idéal social, qu< nous croyons juste, ne nous semble pas réalisable parce que les cerveaux n'y sont pas préparés et ne conçoivent pas d'autre organisation sociale que celle qui existe. Faisons bien ressortir cette impossibilité, sans en expliquer les causes ; d'autre part, les institutions sont mauvaises, et ne persistent que parce que ceux qui les subissent n'en comprennent pas toute la fausseté, disons-leur que toutes mauvaises qu'elles sont, il ne faut pas qu'ils songent à les détruire, sous peine de s'en trouver plus mal, et avec cela nous pourrons attendre de mourir sans crainte d'être secoués trop brusquement.

Je sais fort bien qu'il n'y a pas d'absolu. Si les institutions étaient absolument mauvaises, elles ne dureraient pas vingt-quatre beurcs, elles n'auraient pas pu s'établir. Elles rendent des services à toute une classe de gens, et une foule d'autres s'imaginent ne pouvoir vivre que sous leur égide, c'est ce qui leur permet de ré-

sister aux attaques de ceux qui ont franchement à s'en plaindre.

Mais il ne s'ensuit pas, sous prétexte qu'elles peuvent rendre des services, que ceux sur qui elles pèsent n'ont pas le droit de chercher à s'en débarrasser, et c'est ce qui fait que tous ceux qui ont débuté dans l'opposition la plus irréductible ont dû, une fois arrivés au pouvoir, renier leurs affirmations d'antan pour se dévouer à la défense de ce qu'ils avaient tant attaqué.

Et c'est ce qu'un socialiste, M. Sarraute, a bien fait ressortir dans un bouquin i où il explique qu'un socialiste au pouvoir ne peut pas professer les mêmes théories que lorsqu'il était opposant, démontrant que toutes les violences de critique sont permises contre l'ordre social qu'il s'agit de détruire, que l'on peut bien, par exemple, proclamer l'antinomie du Capital et du Travail, mais, une fois au pouvoir, la question change de face : « le problème de la vie prime et primera toujours le problème de la démocratie, » oubliant que le problème de la démocratie n'est que le problème de la vie

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