‹ Réformes, révolutionChapitre 2 sur 16 · Socialisme d'opposition et socialisme de gouvernement · texte numérisé non relu

Socialisme d'opposition et socialisme de gouvernement

ouvrière, de la vie de ceux qui produisent? et que ce qu'on décore du nom de démocratie n'est que l'ensemble des réformes qui doivent être réalisées, pour que leur vie soient complète en durée et en intensité.

Maintenant, je n'ignore pas que, retourner l'objection n'est pas y répondre ; mais ce que je voulais démontrer c'est que traiter quelqu'un de simpliste ne prouve rien, vu que Ton n'est jamais sur d'avoir soi-même tenu compte de toute la complexité du problème.

Il se peut que l'impatience de ceux qui n'ont rien à perdre, tout à gagner dans une transformation sociale, les aveugle sur certains dangers, mais s'ils ont à se garder des mouvements irréfléchis, cela ne prouve pas qu'ils aient quoi que ce soit à espérer de l'ordre de choses actuel.

D'autant plus que si nous examinons les réformes proposées, comme « réalisables », nous nous apercevons vite qu'elles ont juste l'efficacité d'un cautère sur une jambe de bois, et que, si elles sont incapables de préparer un état social meilleur, elles ont, par contre,

l'inconvénient d'endormir les réclamations de ceux qui souffrent de l'état présent, de les détourner des réalisations intégrales, en leur faisant espérer des avantages immédiats, mais illusoires ; car toute réforme qui, par exemple, laisse subsister le salariat, laissera toujours le travailleur misérable et opprimé.

Je sais l'objection que l'on peut nous faire : La transformation complète de la société que vous poursuivez, vous le savez bien, n'est pas réalisable immédiatement, même par une révolution; celle-ci, du reste, n'étant ellemême possible que lorsque les esprits auront évolués. Les générations actuelles ne sont pas sûres de voir poindre ce paradis terrestre que vous leur promettez. C'est la renonciation à toute amélioration pour elles que vous leur demandez, pour la réalisation d'un idéal qu'elle ne connaîtront pas ! »

J'ignore ce que demandera de temps, avant de produire des résultats, la propagande en vue d'amener une transformation sociale. Je n'ai pas la prétention d'apporter, dans mes poches, la solution de problèmes qui dépend

de tant d'éléments qui ne nous sont pas tous connus.

En tous cas, tant que durera l'ignorance des exploités, tant qu'ils useront leurs efforts à améliorer ce qui n'est pas améliorable, la société restera ce qu'elle est, avec ses jouisseurs en haut, ses crèves-faim en bas. Tant que les travailleurs seront assez bètes pour espérer leur libération de la pitié de leurs exploiteurs., ils subiront les elfets de l'exploitation.

Chaque génération a le droit de songer aux améliorations qui peuvent l'avantager dans la lutte avant de songer à celles dont doivent profiter ses descendants ; d'autant plus que ce qu'elle aura su conquérir, pour elle, restera acquis à ceux qui lui succéderont. Seulement, il faut que ses efforts soient tournés à la conquête de réformes qui en soient véritablement, et non de trompe-l'œil qui, au bout de peu de temps, la ramènent juste au point de départ.

De même, il n'y a qu'un moyen de faire connaître une idée, c'est de la propager, à chaque instant, à tous venants, de même, il n'y a qu'un moyen de sortir de l'état social présent»

c'est de se soustraire à l'exploitation; c'est en essayant de réaliser ce qui se rapproche le plus de l'idéal entrevu que l'on prépare la société future, et l'abolition de celle qui existe.

Et cet état social ne croulera définitivement que lorsque ceux qui le supportent auront pris conscience qu'il ne se maintient que par leur passivité à le supporter. C'est cet état de conscience que nous voulons créer, parce que plus vite il se créera, plus vite nous réaliserons ce que nous voulons.

Mais, j'espère le démontrer au cours de ce volume, travailler à la réalisation d'un idéal, si éloigné qu'il paraisse, n'implique nullement de refuser les acquisitions que Ton peut faire en cours de route, bien au contraire. Il s'agit seulement de ne pas prendre l'ombre pour la proie.

L'émancipation du prolétariat, un changement notable dans la situation économique ne seront réalisés que du jour où le salariat étant aboli, il pourra se soustraire à l'exploitation de ceux qui, jusqu'ici, ont détenu les moyens de production.

C'est cela qu'il faut faire comprendre aux travailleurs. Et on ne fait que masquer cette vérité, lorsqu'on leur fait espérer des changements notables sans qu'il soit besoin de s'attaquer au régime de la propriété, en laissant subsister le salariat.

Toutes les réformes parlementaires ne sont que des amusettes pour les dévoyer du vrai chemin. Aucun parlement n'osera réaliser la seule, la vraie réforme qui puisse créer un ordre social nouveau : la remise des moyens de production entre les mains de ceux qui doivent les mettre en œuvre. Car un parlement n'est que l'expression très atténuée de la pensée moyenne de la population, et on sait que les changements sociaux ne peuvent être le fait que de minorités agissantes, en avance sur la moyenne.

C'est simplifier le travail préparatoire, abréger la période transitoire que d'amener les individus à ne plus poser leur confiance en un Parlement-Providence, de ne plus attendre un changement social de la bonne volonté de ceux qui seront les derniers à l'accepter.

Faire comprendre aux intéressés qu'ils n'obtiendront que les réformes qu'ils sauront im-

poser par leur action, est la seule voix ouverte à ceux qui veulent franchement voir disparaître l'exploitation de l'homme par l'homme.

Tandis que le raisonnement tenu par les concilliateurs ne contribue qu'à jeter la confusion dans les esprits.

On reconnaît que la situation dm travailleurs est intolérable, qu'ils ont droit aux richesses qu'ils créent, mais, ajoute-t-on, aussitôt : (( qu'ils se gardent d'aller trop vite et de demander trop. Il y a trop d'intérêts qu'il ne faut pas effrayer. Que l'on se contente d'améliorations successives ».

C'est toujours tourner dans le même cercle vicieux. Ceux que l'on a tant crainte d'effrayer ne sont pas plus bêtes que d'autres. Ils savent que ce sont leurs privilèges qui sont visés. S'ils laissent passer une réforme, c'est qu'elle ne les atteint qu'en apparence. Celles qui auraient pour effet d'amoindrir réellement leur capacité d'exploitation seraient étranglées au passage.

On a déjà voté des lois ouvrières, malgré qu'aucune ne se soit réellement attaquée £m

capital, cola n'empêche pas les industriels de les éluder à cause des petits désagréments qu'elles leur apportent. Lorsqu'elles sont appliquées, c'est que les travailleurs ont dut en imposer l'application par la grève, mais sans que cala ait amené un changement appréciable dans leur situation.

Par le fait de l'existence du salariat, et d'une valeur d'échange, le coût de la vie doit hausser avec l'augmentation des produits qu'entraîne la hausse Ses salaires. — A moins que l'industriel ne trouve une compensation, à l'augmentation de salaire accordée, par une économie de temps, alors l'augmentation est illusoire puisqu'elle doit se traduire par du chômage, — l'ouvrier reste donc toujours dans l'impossibilité de trouver à satisfaire ses besoins de développement intégral. Il doit rester la bête à production, à laquelle on rationne même ce qui doit satisfaire ses besoins primordiaux : manger, se reposer, se reproduire. Et nous retombons toujours à notre conclusion :

Pour que le travailleur puisse arriver à réaliser une amélioration notable à son existence, il faut abolir l'exploitation de l'homme par l'homme; il faut que chacun puisse, en la so-

eiété, trouver à sa libre disposition les moyens de production qu'il peut mettre en œuvre par son propre travail — isolé ou en association- — C'est cet idéal qu'il ne doit jamais perdre de vue, c'est l'étalon qui doit le fixer sur la valeur des réformes immédiates. Et voilà comment un but éloigné est indispensable mémo pour des réalisations immédiates.

Seulement cette façon de concevoir les choses, évidemment, entraîne une façon d'agir qui vous met en antagonisme avec tout ce qui existe, avec ceux qui ont la prétention d'améliorer les choses et de diriger l'évolution sociale, et cela vous rend la vie plutôt incommode, vous posant en grincheux à l'égard de ceux qui n'ont qu'un but : arriver à concilier quand même.

Comment accepter une fonction de l'Etat, lorsqu'on est convaincu que la meilleure réforme n'est qu'un obstacle à l'évolution ?

Impossible d'aspirer à une fonction élue, lorsqu'on est certain que tout le parlementarisme n'est qu'une comédie destinée à faire croire aux exploités qu'ils trouveront là un remède

à leur exploitation, et que son seul but est de protéger leurs exploiteurs contre leurs légitimes revendications.

Etre anarchiste, c'est être négateur, non seulement de toute l'organisation sociale existante, mais aussi de tous les replâtrages qui ont la prétention de ménager un passage à la société future, car ce passage n'existe pas, ou, du moins, échappe à nos prévisions et ne peut ùtre que l'œuvre de la masse de petits changements qui s'opèrent tous les jours, sous nos yeux, que nous y participions ou non, que nous les désirions ou que nous les combattions, que nous les constations, ou qu'ils échappent à notre perception.

Ce passage, c'est l'effort continuel de quitter l'état social présent pour atteindre l'idéal entrevu. Alors le pas accompli en avant n'est pas pour s'implanter sur la place conquise, mais seulement pour y trouver un point d'appui, pour un nouvel efiort. Tandis que, pour faire accepter par la masse, quelle que réforme que ce soit, il faut la présenter comme but.

S'il est vrai que la société actuelle soit

grosse de la société de demain, il n'en est pas moins vrai que la société de demain ne se réalisera qu'en détruisant les institutions de la société actuelle qui entravent son évolution, et cette destruction ne peut être préparée en faisant croire que les dites institutions peuvent servir à la transformation.

De même qu'un fonctionnaire de l'Etat, intervenant dans les conflits sociaux, ne peut faire autrement que de prendre position en faveur des privilégiés, de même, le conciliateur n'arrive à concilier qu'en dupant l'exploité au profit de l'exploiteur.

Il ne peut y avoir de conciliation possible entre celui qui a tout et veut tout garder, et celui qui n'a rien, et veut entrer en possession de ce à quoi il a droit.

Si le premier consent à. faire quelques concessions, ce ne peut être qu'à condition que ces concessions ne détruisent pas sa situation privilégiée, mais que, en retour, l'autre renonce à ce qu'il a droit, pour se contenter d'une apparence de satisfaction. C'est l'éternelle histoire du plat de lentilles.

Je connais le cliché qui vient se placer ici : « Il y a les libertés acquises qu'il ne faut pas compromettre par des exigences irrationnelles. 11 y a les réactionnaires qui guettent nos divisions pour nous ramener en arrière. Il y a la république qui, certes, n'est pas l'idéal, mais qui, cependant, a permis certaines conquêtes, et que l'on doit défendre contre l'ennemi commun » ! Que sais-je encore, on peut ajouter indéfiniment à la liste.

Mensonges que tout cela.

« Votre justice n'est pas la notre », disait Ravary à un civil qui l'interpellait. « Votre idéal social n'est pas le notre », peuvent dire les travailleurs aux réformistes, et même ajouter : « il est l'ennemi du notre, car vous voulez concilier ce qui est inconciliable, tandis que nous voulons rompre avec ce mensonge qui voudrait nous faire accepter le mal dont nous souffrons, sous prétexte de ne pas compromettre la réalisation du changement que nous voulons ».

Ce sont, du reste, les mêmes clichés que pour l'internationalisme et le désarmement.

OU SONT LES SIMPLISTES ? Vô

(( La belle chose que les nations toutes sœurs, consacrant leurs efforts à des travaux utiles, au lieu de les dépenser en travaux de défense! y eut-il jamais rêve plus noble!

« Ah ! oui, mais il y a des pays dont la victoire serait le triomphe de l'obscurantisme et de l'autocratie ! Il y a des pays. — La France en France — ayant un bagage d'idées et de libertés à défendre!

« La guerre, ah ! certes ! est une chose monstrueuse, criminelle ; le militarisme est une plaie honteuse, un chancre rongeur qui dévore la substance des nations ; mais, de peur d'un mal « qui pourrait venir », il faut garder le mal présent ».

Et voilà comment les choses reconnues mauvaises persistent et résistent, même lorsqu'on est d'accord sur leur, malfaisance.

Eh bien ! non, les travailleurs peinant de 12 à 14 heures par jour, pour un salaire de famine, n'ont pas à défendre un bagage d'idées qui, toute leur vie, doivent leur rester inconnues ; il n'y a de libertés réelles que pour ceux qui ont le moyen de les exercer.

Qu'importe la liberté de conscience à celui qui doit taire ses opinions s'il veut trouver du

travail, et même, parfois, afficher celles qu'il n'a pas, et dont le cerveau est tellement annihile par un travail exténuant qu'il n'éprouve môme pas le besoin de lire ?

Qu'importe la liberté de réunion à celui qui, au sortir de l'usine, n'aspire qu'à manger et dormir ?

Qu'importe la liberté de la presse à celui qui n'aura jamais les moyens de publier, même une brochure de quatre pages ?

Je dis qu'importe ? Que devrait importer ?

serait plus vrai ; car on a tellement pourri de politique le cerveau des travailleurs que l'on est arrivé à les faire se passionner pour des libertés qu'une petite minorité est seule en état d'exercer.

Pour le travailleur, le grand problème est de défendre le morceau de pain de tous les jours, de défendre sa dignité à l'usine, afin de ne pas être traité tout à fait comme une bête de somme. Voilà la lutte journalière, et celle-ci est à mener contre l'exploiteur compatriote, aussi bien que contre l'exploiteur étranger.

Si la guerre est atroce. Si les guerres ne sont suscitées que pour les combinaisons louches des ruffians de la politique ou de la banque. Si les travailleurs n'ont rien à y gagner, que les frais à payer, que leurs maîtres soient vainqueurs ou vaincus — alors guerre à la guerre, que les travailleurs ne s'y laissent traîner sous aucun prétexte, pour n'importe quel motif; qu'ils refusent de se laisser armer, et laissent leurs maîtres soutenir seuls leurs compétitions.

La guerre ne pourra plus avoir lieu du jour où ceux qui sont seuls à fournir la chair à mitraille refuseront de s'y laisser mener ; et du jour où les exploités refuseront de servir plus longtemps de gardes-chiourmes à leurs exploiteurs, le règne de leurs maîtres sera bien près de sa fin.

Il en est de même dans l'ordre économique, car tout se tient.

C'est une autre tromperie de prétendre que si l'individu, aujourd'hui est plus libre, il le doit à un gouvernement et à des lois plus libérales. Il y a un gouvernement soi-disant

plus libéral, appliquant moins les lois restrictives — qui existent toujours, 1 — et des lois plus libérales, parce que les individus ont su résister aux gouvernements despotiques, et les renverser, par ce qu'ils ont su conquérir plus de libertés. Ils ne le doivent pas plus à la République qu'à n'importe quel autre régime.

C'est parce qu'ils Pont conquis de haute lutte, indépendamment de tout régime politique.

C'est parce que les travailleurs ont lutté pour améliorer leur situation que la république a été rendue possible.

De même, si les ouvriers ont obtenu une diminution de la durée des heures de travail, s'ils ont réussi à faire augmenter leurs salaires, s'ils possèdent le droit de se syndiquer, s'ils ont le droit de parler et d'écrire, ce n'est pas parce qu'il y a des lois qui le leur permettent, mais parce qu'ils ont lutté, toujours et sans cesse, soit individuellement, soit corporativement par la grève, soit en masse par les révolutions.

Aujourd'hui nous sommes arrivés à reconnaître que toutes ces améliorations ne sont

1. Et le ministère socialo-radical de Clemenceau nous prouve que Ton peut toujours les appliquer.

(|ue temporaires, insignifiantes ; que ces fameuses libertés ne sont que des auxiliaires qui doivent servir 9. en obtenir de plus grandes, mais qu'elles sont impuissantes à amener la véritable solution.

Tant que les aspirations des travailleurs se bornaient à réclamer un peu plus de liberté, un peu plus de bien-être, l'existence des privilèges des maîtres n'étant pas mise en péril, ils pouvaient discuter sur le plus ou moins de longueur que l'on pouvait donner à la chaîne par laquelle ceux-ci tiennent ceux-là.

Aujourd'hui la situation n'est plus la même.

Ce n'est pas seulement un peu plus de bienêtre que réclament les travailleurs conscients, mais tout le bien-être qu'ils aident à produire. Ils ne veulent plus être une classe à part, n'ayant droit qu'à une situation inférieure. Si les exploiteurs veulent continuer à exploiter, les travailleurs ne veulent plus continuer à l'être.

Que la netteté de ces réclamations effraie ceux qui ne veulent pas laisser diminuer leurs privilèges, cela ne fait aucun doute, et nous

avons vu qu'en effet ils croyaient trouver leur refuge dans les mesures de répression*. Mais du jour où le prolétariat commencera à prendre conscience de sa force, ce ne sont pas les mesures de répression qui pourront l'arrêter. Quels que soient ceux qui détiennent le pouvoir, ils nepeuvent jamais que ce que leur permet la conscience publique. Et c'est cette conscience publique qu'il s'agit d'éveiller. La solution ne peut-être amenée que par la lutte. Ce n'est pas en cherchant à se tromper sur le danger qu'on Pécartera, ni en laissant aux générations à venir le soin de tout résoudre, qu'on changera quelque chose.

La question est posée, et simplistes euxmêmes ceux qui pensent l'éluder en élevant une question d'opportunité. Aujourd'hui, demain, dans cent ans. le problème reste le môme. Il faut bien se décider à l'envisager tel qu'il est. Une orientation nouvelle s'en dégage et c'est ce qui désoriente ceux qui ne Pont pas compris.

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