‹ Refrains militairesChapitre 17 sur 18 · GATON L'ANCIEN · texte numérisé non relu

GATON L'ANCIEN

Le Peuple est au Forum, sombre, inquiet, fébrile, Et de Tare de Fabius jusques au vieux Canal, Les doctes harangueurs, que raillait Paul-Émile, Expliquent à grand bruit de qui vient tout le mai.

<f C'est Caton, c'est le vieux censeur atrabilaire » Qui voudrait que partout Rome imposât ses lois, Et qui, si le Sénat n'enrayait sa colère, A Lancerait les Romains sur les Carthaginois.

» Et pourquoi? Dans quel but cette guerre nouvelle? » Carlhage, qu'il nous peint sous de fâcheux aspects, » N'est pas plus un danger pour nous que nous pour elle, s Rome n'a plus besoin de gloire, mais de paix. »

Ainsi parlent, masquant leurs secrètes attaques. Maints sophistes gagnés pir l'or patricien.

Car le Sénat, hostile à Caton comme aux Gracques N'a ni l'esprit nouveau, ni l'esprit ancien.

Il a, dans la richesse, énervé sa vaillance; L'égoïsme a faussé jusqu'à son jugement; Et sa ténacité, faite d'imprévoyance.

Aux plus justes progrès s'oppose obstinément.

Comme jadis l'amour jaloux de la Patrie,

Il a la passion jalouse du pouvoir.

Et les tribuns assis au seuil de la Curie

Sont pour lui deux geôliers qu'il s'irrite d'y voir.

CATON l'ancien. 87

Puis n'a-t-il pas raison dans son humeur chagrine, Quand (les dieux présageant eux-mêmes ses malheurs) Des deux myrtes plantés sur la sainte colline Le myrte plébéien a seul porté des fleurs?

Aussi ce qui grandit le peuple l'épouvante.

Scipion Nasica l'a dit en plein Sénat :

a Ne rassurons pas trop la plèbe triomphante 1 » Carthage est un danger nécessaire à l'État. »

Caton revient pourtant de la ville africaine.

Il a vu dans les murs un peuple de soldats,

Des vaisseaux dans les ports, dans les yeux de la haine

Mais ce qu'a vu Caton le Sénat n'y croit pas.

Le Sénat n'y croit pas, il ne veut pas y croire; Et jusques au Forum, qu'il a séduit sous main. Tous disent que Caton n'est qu'un chercheur de gloire Prêt à verser sans but des flots de sang romain.

Ce jour-là cependant, dans la Curie antique, Le Sénat délibère une dernière fois Si l'intérêt de Rome et de la République Est de porter la guerre au sol carthaginois.

La foule aux alentours sMrrite et se démène : '< Pourquoi ce long débat? A quoi s'attarde-t-on ? » Pourquoi ces cris ? Pourquoi cette tempête humaine « Où domine toujours la voix du vieux Caton? »

Enfin les deux licteurs ouvrent la porte double, Et les Pères Conscrits en flots tumultueux, Encor chauds d'un conflit dont la honte les trouble Descendent les degrés en discutant entre eux.

Un silence pieux gagne la multitude.

Le Sénat est pour Rome encor la loi des lois. Mais c'est trop de respect pour tant d'inquiétude : « Est-ce la guerre ou bien la paix? » crie une voix.

CATON l'ancien. 89

Et loin qu'un sénateur réprime cette audace, L'un d'eux répond, certain que tous vont l'applaudir: « C'est la paix! x> et montrant du doigt Caton qui passe: « Voilà celui qui veut vous envoyer mourir. »

Ainsi qu'un coup de vent fait renaître la houle, Ces seuls mots ont rendu le peuple à son courroux. Une immense clameur s'élève de la foule :

« La mort soit pour celui qui la voulait pour nous. »

Caton court au danger bien loin qu'il s'y dérobe. Il s'avance, bravant des yeux les révoltés, Et sur son bras nerveux prenant sa longue robe : c Que les Dieux Immortels m'assistent ! Écoutez ! »

Ce fut d'abord un long murmure, où la colère Comme un lion dompté se mit à grommeler.

Puis cet appel jaillit du bon sens populaire : « Puisqu'il veut se défendre, écoutons-le parler. »

Mais Caton le Censeur, Caton au cœur farouche N'est pas homme à laisser le Peuple s'abuser, Et déjà cet exorde est sorti de sa bouche :

« Moi me défendre, non, je viens vous accuser.

» J'accuse le Sénat, les tribuns, et toi-raôme, » Peuple, que quelque dieu veut perdre en l'afifolant, » Qui prodigues ici l'insulte et le blasphème » Et te crois fier encore, et n'es plus qu'insolent.

» Ah ! vous ne voulez plus combattre ! Et lorsqu'un homme

» Vous montre quel péril s'accumule là-bas,

» Vous criez, ô Romains, qui déshonorez Rome:

9 La mort soit pour celui qui nous pousse aux combats!

» Eh bien I Vivez! si rien pour vous ne vaut la^ic;

» Vivez! en reniant les héros vos aïeux.!

» Et pour mieux satisfaire à votre lâche envie,

» Assurez cette paix qui seule a tous vos vœux.

CATON l'ancien. 91

» Vous saurez bien trouver parmi vos nouveaux guides » Quelque humble messager propice à vos desseins » Et qui, vous rabaissant plus bas que les Numides, » Aille à Carthage offrir l'hommage des Romains.

» Car, de ce que vos cris affirment voire crainte » S'ensuit-il que Carthage ait peur ainsi que vous? » Croyez-vous sa fierté, comme la vôtre, éteinte? » Non, non ! Pour vivre en paix vous vivrez à genoux.

» Mais si vous comprenez pourquoi je veux la guerre, » Comment ce sort fatal ne peut être évité, » Et que toujours douteuse, et troublée, et précaire » La paix n'est pas la paix sans la sécurité;

» Si vous repentant tous d'un accès Je faiblesse,

» Dont je ne veux plus même avoir le souvenir,

j> Toi, Peuple, tu comprends, tu comprends, toi, Noblesse,

» Dans quel espoir commun vous devez vous unir!...

» Oh I alors, poursuivant jusque dans leurs repaires » Ces pirates qui font nos dangers incessants, >i Vous mourrez pour vos fils comme sont morts vos pères, » Et Rome sera libre, et les Romains puissants.

xxvm

> J'ai dit. Et maintenant, que le ciel vous éclaire I » — . . . Puissance de Tâme ! ô Vaillance ! ô Vertu I . . . — Un an après, le Peuple exigeait cette guerre, Carthage était détruite, et Rome avait vaincu.

Page 1