‹ Réfutation de l'éclectismeChapitre 31 sur 35 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

D'où est venue à M. Jouffroy celte subtile et vaine explication du progrès de Fliuninnilé? Le dix-septième et le dix-huitième siècles avaionl parb' de jnogiès, de porfeclibiiité; tout le monde eu parle aujourd'hui. Une école, à laquelle nous

APIMCNDICE. 3i3

nous faisons gloire d'avoir appartenu { I ) , a récemment fait irruption partout avec ces deux grands mots; elle a troul>lé et dtîconcerté les (éclectiques eux-mêmes. M. Jouffroy ne pouvait rester indifférent à cette proclamation du progrès, si importante que , selon nous, c'est par là que la philosopliieîest enfin arrivée à se comprendre, à p<iuvoir se formuler et se définir, et à se poser religieuse au milieu de la société , où la religion du passé fait si évidemment défaut. Mais , au lieu de rendre liommage à tous ceux qui ont érigé dans le monde cette doctrine de la vie et du progrès , et de se demander comment ils ont entendu que s'opérait le progrès soit dans la nature, soit dans l'humanité, M. Jouffroy a voulu procéder tout seul; et, Iiabitué, comme nous l'avons vu, à l'analyse, à la solitaire analyse du psychologue , il n'a réussi qu'à faire un chef-d'œuvre de fausse analyse.

Décomposant l'univers, il a séparé d'une manière absolue l'humanité de la nature, et il a osé déclarer la nature extérieure à riiunjanité innnobile et immuable.

Uécomposant ensuite la nature humaine , il a osé déclarer les besoins, les instincts, les passions, les sentiments, tout ce qui se rapporte au cœur, à l'amour, dans le sens le plus général , immobile et immuable. Il ne lui restait donc plus que sa chimère des idées se développant toutes seules. C'est-àdire qu'il a pris pour un des éléments du progrès, et pour l'unique élément du progrès , ce qui , dans son abstraction , ne serait que le lien du progrès ; car, nous le répétons encore , les idées, ainsi abstraites, ne sont que le champ que l'humanité parcourt.

Oh! ce n'est pas ainsi, quant à nous, que nous comprenons le progrès. Lorsque notre pensée s'arrête h contempler le problème que M. Jouffroy a cru résoudre en mettant partout l'immobilité à la place de la vie , la nature et l'humanité nous apparaissent vivantes, et partout nous sentons la force divine et infinie qui change et modifie tout par une création élcrncUe et continue.

Oui , il est bien vrai que l'humanité suit un idéal , et gra-

(i) L'école de Saiot-Simoti.

vite en le suivant vers le ciel ; mais ce que M. Jouffroy n'a pas vu et ce qu'il a nié^ c'est que l'humanité se transforme à mesure qu'elle avance, recevant sans cesse en elle-m(}me et dans sa nature une nouvelle puissance, une nouvelle vitesse. C'est là le mystère qu'il faut reconnaître, quand m(^me on ne saurait l'expliquer. C'était , dans le Christianisme , le miracle de l'esprit qui se fait chair, du Dieu fait homme, du Verbe qui vivifie et qui s'incarne. La philosophie serait-elle aujourd'hui tellement humble , qu'elle ne comprît pascequ'ellemème autrefois voila au vulgaire, encore attaché et asservi aux mythes, sous le mystère redoutable et profond de l'Eucharistie ( I ) ?

(i) Il y avait pliHJeiirs idées dans rEucharislie: i° l'idée du fe5tin ôgalilaire, du repas commun, symbole et réalisatmn de la fraleruilé humaine, ou en d'autres termes de l'unilé de l'tspril humain et de la solidarité réciproque des hommes; 2° une idée eucore |ilus [)rofonde, souice et Jondtment de la première, savoir l'idée que lis hommes vivent tous de la même vie , que les idées des uns servent à nourrir les autrts, et qu'ainsi la vie du genre humain consiste dans une assimilation véritaijle que les géuéralionî nouvelles font des produits des générations antérieures, se nourrissant pour ainsi dire de la vie et de la substance de leurs pères; 3° une généralisation eucore plus grande de cette même idée, savoir que c'est là la loi générale de manifrsiation et de nutrition de la vie, au sein de toutes les créatures; 4" eijfin la dernière géuéralisatioii possible de la même idée, savoir que Dieu, l'Être universel, est le milieu de celte manifestation de la vie au sein de toutes les et catures, et que c'est de lui pour ainsi dire qu'elles vivent et se nourrissent, puisqu'il intervient dans toutes à trois titres, comme ciéateur, comme vivificateur, et comme lien qui les unit et les rapj)roche. De ces quatre idées corrélatives les unes aux autres, et qui durent se rencontrer nécessairement au fond de ce mystère ou sacrement de l'Eucbaristie. parce que l'une ue pouvait pas être aperçue sansque les autres le fussent , deux snriont birent développées sous le règne du Cbrislianisme , la première cl la dernière. Après avoir été surtout, pendant tous les premiers siècles, le repas des agapes, le rej)as de l'union, de la cmmiinion, l'Eucharistie devint surtout, au moyen-âge, le symijolc de l'iiicarnution de

JMcii différent donc de M. Jouffroy, nous sentons, sous l'écorcc de ce problème , d'infinies profondeurs , cl ce qui lui a pciru si simple nous entraîne aux plus hautes questions reli- ;i;ieuses. Il est en ellel fiicile de conclure , de ce que la relijj;ion n"as|)iia jamais (ju'à s'Olever vers la source de toute vie , que celle (picslion du développement de lliumanilé est le fonds même sur leciuel la religion a toujours travaillé. \ous en soujuu's si prol'nudénienl persuadé, que nous essaierons, dans un autre article , de démontrer que le dogme du progrès el de la perfectibilil»' , aujourd'hui si évident pour tous, est bien en effet du même ordre métaphysique que les plus saints mystôres des anli(|ues religions, et qu'il se lie ,par une chaîne liistori(iue non interrompue aussi bien que par une déduction lo;j;ique incontestable, au foudement même de ces religions, voilé successivement sous différents symboles (I).

l'Idée divine nu du Verbe divin dans la crcalure. La présence réelle ilii Verbe on de Dieu d.ins rEiicharistie ne fut décidée positivement (|iie très tard , nprés avoir occupé les esprits du neuvième au onzième siècle ; ce qui prouve bien évidemment qu'une jjrnndc obscurité avait elé laissée sur ce symbole. Mais les prémisses de celle décision étaient certainement posées; el Jésus lui-même, dans l'I'lvatigile , les avait posées. Quant aux deux autres idées, bien quVIIes aient dil apparaître confusément avec celles que je viens de dire, elles lurent négligées et à peine remarquées. El véritablement, elles ne devaient pas être liéveloppées et comprises sous l'empire du Christianisme ; car, développées el comprises, elles conduisenl plutôt à la doririne d'un progrès incessant el d'une perfectibilité indéfinie, qu'à la théorie purement clirétienne (*).

(i) ]N'ous avons commenré celte démonstration dans im article sur les mystères du (hristianisme inséré dans la Revue Encyclopédique ( i834 ) sous ce titre : Dfs Rapports du Chrislianisine avec la Docirine philosophique du progrès. Nous espérons un jour achever de niellre cette vérité à l'abri de toute controverse.

(* ) Nous .ivons commencé à traiter ce grand sujet de l'iMicljaristic et des idées qui y sont incluses dans divers articles de Vlùicyclnpeilie \ouvclli\ Voyez, en partieidier l'arlirle Cnnsctence et l'article Egalité.

.■>-{8 ArriNoioR.

Ainsi . pour lUMis . la philosophio. quaiul ollo a à oxpliquci' lo piOiii^s . so trouvo 311 contro iniMuo ilo la religion; ot . conimo oiM oinporour romain mourant disait : « Je sens qiio jo me fais IMou . " elle peut dire : « Je sens que je me fais religion. " (Quelle que soit notre faiblesse, c'est avoir, nous laffirmons. le sentiment religieux, que de comprendre le progn^'s comme nous le comprenons : ce serait avoir la mort dans lame et le néant dans la pensée, que de le comprendre comme voudrait le faire Al. .loulïroy. Qu'il nous pardonne donc . si nous avons mis sur ce point quelque àprelé dans notre critique. Lui qui. sans être chrétien, a tant de faible pour les chrétiens, ne leur pardonnerait-il pas un peu de fanatisme contre celui qui , sans avoir la grâce , viendrait parler des choses saintes, el qui. n'ayant le sens ni de la tradition ni de la prophétie .donnerait hardiment de puériles interprétations des grandes vérités cachées sons leurs symboles ou enseignées sans voile par leur religion ? Eh bien, c'est ce qu'il a fait pour la Pi'Ctrine du progrés et de la perfeciibilité. 11 a voulu, par imprudence sinon par iuau\ais vouloir, s'en approcher jvur l'expliquer : et . n'ayant pas encore la grâce de la comprendre . il est arrivé qu'au lieu de l'expliquer, il l'a niée, sans mémo s'apercevoir qu'il la niait.

Page 1