VII
RlîFLRXIO.VS SUK LA PIIILOSOPHIIÎ Dli L'iUSTOIKE. — NouS
avons réservé , pour en parler en dernier lieu , ce morceau publié pour la première fois aujourd'hui par M. Joulfroy. C'est sans contredit l'article le plus important de son livre. Il ne s'agit plus ici de questions particulières , il s'agit de la loi même du développement de riiumanllé. Voici comment M. Joull'roy pose la question :
« La grande différence qui sépare l'homme du reste des ani- » maux , c'est que la condition de ceux-ci ne cliange pas avec » les siècles, tandis que celle de l'homme est dans un mou- » vement perpétuel de transformation.
<) La condition des castors et des abeilles est aujourd'hui ce «qu'elle était le lendemain de la création; la condition de » l'homme en société change tous les siècles , se modifie toutes » les années, s'altère en quelques points tous les jours.
» L'histoire recueille ces changements; c'est là sa mission. » Elle enregistre ce qui se passe , afin que le souvenir en dc- » meure. La pliibisophic de riiisioire néglige les changemenis » eux-mêmes , et ne voit que le fait général de la mobilité liu- » maine dont ils sont la luanifeslaliun. lllle cherche la cause » et la loi de cette mobilité.
ArrE.NDiCE. 531
» Kn effet, à ce inouvemenl qui fait de IMiomme une cliose » ondoyante, il y a nécessairement un principe ; cl , coainic » l'effet est spécial à l'iioniinc , un principe qui n'aj^it (jue sur » lui : ce principe , quel est-il ? où faut-il le chercher?
>' Ce n'est prtiiit dans le Ihéitre sur lequel l'hoinnie est ap- •) pelé à se développer. Ce théâtre, qui est la nature, lui est » commun avec les bètes qui ne cliangcnt point; ce théâtre, "d'ailleurs, est aujourd'hui ce qu'il était hier, ce qu'il sera » toujours. La mobilité humaine ne peut venir de là.
» Si elle ne vient point du thé.itre, elle vient donc de l'ac- » leur. Il y a donc dans Thounne un principe de chaui^ement » qui n'existe point dans la bêle.
» Deux moi)iIes inllneul sur la condtiilc de riuuume, et la » déterminent : !es tendances de sa nature , et les idées de son » intelii|.,M'nce sur les différents buts auxquels aspirent ces ten- ') daiues.
» Quand il obéit à la prendère do ces influences, qui est ins- » tinctive et aveuj;Ie, il af,'il jjassionn 'ment; quand il obéit à » la seconde* qui est éclairée et rélléclue , il agit raisonnable- » ment. La prendère domine dans l'enfance , la seconde dans ') l'âge mûr et dans la vieillesse.
» r.cs tendancesdela nature humainesontinvariablescomme » elle ; elles sont les ménies à toutes les époques et dans tous » les lieux. Les idées de l'intelligence humaine varient d'un » temps il un autre temps, d'un pays à un autre pays; elles » varient comme la connaissance humaine , et la connaissance » humaine croit et décroît.
» Si la condition des bèics ne change point, c'est que lenr » conduite est exclusivement déterminée par les tendances de » leur nature, qui sont invariables. Si la condition de l'homme » varie d'un pays à un aulre pays, d'une époque h une autre » épo([ue , c'est que la condinte de lliounne n'est pas seule- » ment d('lcrminée par les teiulances de sa nature, qui sont "invariables, mais encore et principalement par les idées » de son intelligence, qui sont essentiellement changeantes » et mobiles.
» Le principe de la mobilité des choses humaines est donc » dans la mobilité des idé-es de rinlelligence iiumaiue.
SSâ APPRiNDICE.
» Tous les changements qui s'opèrent dans la condition de » riiomme , toutes lès transformations qu'elle a subies , déri- » vent donc de rintelfigence, et en sont l'effet; l'histoire de » ces changements n'est donc, en dernière analyse, que This- » toire des idées qui se sont succédé dans l'intelligence hu- » niaine , ou , si l'on aime mieux , l'histoire du développement » intellectuel de l'humanité. »
Ce début rappelle le beau morceau de Pascal que nous citions dernièrement ( I ) comme la première formule explicite et claire qui ait été donnée du progrès de l'humanité. ISIais, sous le rapport de l'exactitude et de la vérité , aussi bien que pour le bonheur et la hardiesse de l'expression , nous préférons les pages de Pascal.
]M. Jouffroy dit : « La condition des castors et des abeilles )) est aujourd'hui ce qu'elle était le lendemain de la création ; » la condition de l'homme en société change tous les siècles, » se modifie toutes les années, s'altère en quelque point tous » les jours. L'histoire recueille ces ckangcincnls.,.. »
Pascal était plus hardi que M. Jouffroy ; il avait buriné bien plus vigoureusement l'idée du progrès humain. Où M. Jouffroy ne voit que des changements, Pascal voit du premier coup le progrès; il n'est frappé que du progrès; ce n'est pas le changement, c'est le progrès, c'est la perfectibilité, qu'il oppose à la nature animale. C'est , comme il le dit, l'infinilédeVesprit humain qui le frappe en opposition de l'éternel fini de l'instinct des animaux. Ecoutons encore une fois Pascal :
" Les effets du raisonnement augmentent sans cesse, au lien » que l'instinct demeure toujours dans un état égal. Les ru- » ches des abeilles étaient aussi bien mesurées il y a mille ans » qu'aujourd'hui , et chacune d'elles forme cet hexagone aussi » exactement la première fois que l;i dernière. Il en est de » même de tout ce que les animaux produisent par ce inou- » vement occulte. La nature les instruit à mesure que la né- » cessité les presse ; mais cette science fragile se perd avec les
(i)D;iiis un article sur /a Lui de Co'iti/iidlc r/iii nuit !<■ Dlx-fiuilièine Siècle au Dix-it/iCicinc , iiiièic dans la lit-t'itc Enciv/i'/'cdi- 'jue, i833.
API'liMJlCE. 535
» besoins qu'ils en ont : comme ils la leçoivcnt sans élndc , ils » n'ont pas le bonheur de la consciver; cl toutes les fois qu'elle «leur est donnée, elle leur est nouvelle, puisque la nature » n'ayant pour objet que de maintenir les animaux dans un X ordre de perfection bornée , elle leur inspire cette science " simplement nécessaire et toujours égale, de peur qu'ils ne ') tombent dans le dépérissement , et ne permet pas qu'ils y " ajoutent , de peur qu'ils ne dépassent les limites qu'elle leur » a prescrites. Il n'en est pas ainsi de l'homme , qui n'est pro- I) duit que pour Tinlinité.... »
Mais à part cette supériorité de l'expression, celte assurance de coup d'œil , et cette alTirmation positive, que nous ne retrouvons pas chez M. JouflVoy, ridenlilé de son raisonnement fondamental et de celui de Pascal est complète.
Tous les deux parlent de cette idée , que la nature extérieure à riuimanilé est immuable, tandis que l'homme, doué de la faculté de raisonner , est muai)le ; à quoi Pascal ajoute , beaucoup plus positivement que M. Jouirroy,que l'homme est par lu même et nécessairement progressif.
Kous n'accordons pas que la nature extérieure à l'homme soit immuable, et , pour prendre l'exemple de Pascal et celui de M. JouflVoy, nous ne croyons pas que la nature des animaux , castors ou autres, qui vivent aujourd'hui sur la terre, soit identiquement la même que celle des animaux qui vivaient il y a deux ou trois mille ans. Les changements de la nature extérieure sont longs à se produire, et l'homme, dans son extrême petitesse et dans sa durée fugitive , serait inhabile non seulemonl à les mesurer, mais même à les soupçonner, si d'un cùlé il ne modifiait pas lui-même , par une action directe , l'inslinct de ses animaux domestiques aussi bien que leurs formes corporelles , et si d'un autre côté la terre n'avait pas ouvert à ses regards le vaste théâtre de ses transformations, et des transformations de tous les êtres qu'elle a nourris.
L'assertion tranchante de Pascal sur l'immuabilité de la nature était permise alors que la géologie et plusieurs autres sciences naturelles n'existaient pas. Ce qu'il faut faire aujourd'hui, ce n'est pas de répéter l'assertion de Pascal , mais d'aflirmer au contraire le progrès et le changement partout où il
y a vie, dans le monde cxtéiiour à riiumanilé , comme dans riiiimanité elle-même.
Quoi (jii'il en soit, M^ Joiiffroy, dans le travail que nous examinons, n'a fait que généraliser l'idée de Pascal.
Et voilà pourquoi à Terreur du cercle immuable et éternel dans lequel , pour lui comme pour Pascjd , tourne la nature extérieure à l'humanilé , il a joint une autre erreur tuutà-fait cnpilale sur le développement de l'humanilé elle-même.
Pascal oppose aux êtres privés de raison l'homme cajjable de raisonnement, et de là il déduit le progrès; il semble donc qu'il h;isc sur le raisonnement, ou , comme dit M. Jouflioy , sur le changement des idées , le progrès qu'il constate dans l'humanité. Mais il faut soigneusement remarquer deux choses. D'abord Pascal ne considère que le progrès des sciences exactes et d'observation. Il est donc parfaitement logique lorsqu'il attribue plus spécialement au raisonnement celte jiarlie du développement de l'humanité, puisque évidemment les sciences exacies et d'observation sont plus spécialement le fruit direct de notre faculté de raisonner. Et en second lieu, Pascal ne cherche en aucune manière à expliquer comment la nature humaine est capable , à l'aide du raisonnement , de marcher de vérités en vérités , et de s'avancer de découvertes en découvertes. Il constate seidement qu'il y a dans l'homme des facultés, des puissances, qui lui permettent d'ajouter, de génération en génération, ses connaissances et ses découvertes; mais il n'entre pas dans l'analyse de ces facultés; il prend l'homme synthéliquement , doué de mémoire, d'imagination, de jugement, de sensibilité: à plus forte raison, n'aflirme-t-il pas, comme M. JouiTroy, que c'est à une seule de ces puissances qu'est du le développement de l'humanité. M. Joullroy répète donc Pascal; mais il ne se borne pas comnie Pascal.
Ce qu'il y a de vrai dans son article est de Pascal; l'erreur est dans ce qu'il a ajouté à l'idée de Pascal.
Je le répète , tout est clair et vrai dans le morceau de Pascal : seulement Pascal ne voit le progrès que dans les sciences exactes et d'observation ; c'est sous ce rapport unique qu'il le considère. Is'e lui demandez pas si les facultés
APriùNDICE. 335
humaines cliangcnt, si les soiuiments, si les passions clian- };('ut, si les corps cliaii'^cnt, si les cerveaux dos liomines el lout leur (Hre culin s(> inodilicnl dans lo cours des sirclcs. Le sont des questions qu'il n'a pas consid(hées, cl qui sont en deliors de son but; il ne s'occupe mémo pas du piogros dans l'expression des senlimcnls, c'est-à-dire dans les arts; il ne ccmsidôre pas davantage les mœurs, les lois, la politique; toute son attention est concentrée sur les sciences exactes et d'observalion , el sur ce piiénomèno que les hommes, par la mémoire , la parole, l'écrilure, l'imprimerie , ajoutent conlinut'IlenuMit à leurs acquisiiidiis, et conservent toujours les découvertes des hommes ([ui les ont précédés ; d'où il conclut le progrès et la perfectibilité de l'esprit humain sous le rapport des sciences exactes et d'observation. C'est par celte veine seulement qu'il découvre el formule le progrès humain; mais, restreint à celle limite et à celte seule considération, le morceau de Pascal , que les pages de M. Joull'roy rappellent, est d'une admirable pureté.
El c'est précisément ce qui fait, suivant nous, que ]\I. Jonffroy étant sorti, quant à l'objet qu'il se proposait de résoudre, des limites de Pascal, el n'en étant nullement sorti, quant aux moyens de le résoudre, est, au contraire de Pascal, tombé dans l'erreur.
M. Jouffroy considère le développement total de l'humanité ; mœurs, lois, politique, sciences, aris, industrie, tout est compris dans les conditions de son problème; c'est l'humanité tout entière , c'est le développement de toute l'humanité , c'est tout le développement de l'humanité ([u'il veut expli(iuer, el c'est tout cela qu'il explique par ce qu'il nomme la mobilité des idées de rinlelligence humaine.
Sans ((tnlredil les idées de rinlelligence humaine changent, et non seulement elles changent, mais elles se développent. Mais vouloir, comme jM. Jouffroy Ta fait dans tout ce morceau , qu'il s'opère une sorte de développement abstrait des idé'es, indépendamment de tout changement et de tout progrès dans la nature humaine, et faire de ce développement abstrait des idées la cause du changement de l'humanité , c'est se paver d'absiractinns, et cVst ne rien expliquer ; car on demandera
à aussi bon droit à INI. Jouffroy : D'où vient la mobililé des idées de rintelligence-humaine ?
Cela est tellement vrai que , retournant complètement la solution de M. Jouffroy , nous imaginerions plutôt de chercher dans la nature humaine , dans ses besoins , dans ses passions, dans ses tendances, la cause de la mobilité des idées de son intelligence , que de faire , comme M. Jouffroy , de cette mobilité même , la cause de tous les changements qui s'observent dans l'humanité.
Mais afin de rendre saisissables et évidentes les divergences qui existent entre nous et M. Jouffroy sur tous les points , nous commencerons par énoncer nos propositions , qui sont directement contraires ù celles qu'il a émises. Cela rendra plus intelligilile la discussion que nous allons faire d'un travail remarquable par sa subtilité , et qui d'ailleurs roule sur les questions les plus hautes et les plus importantes de la philosophie.
i° Nous soutenons donc, contradictoirement à M. Jouffroy, que la condition de l'homme et de l'humanité n'est pas particulière et spéciale à ce point , que le monde extérieur à l'humanité ne change pas, tandis que l'humanité change.
2° Nous ne saurions regarder l'univers comme un théâtre , où l'homme seul est acteur.
Nous nions cette séparation absolue que M. Jouffroy établit entre le monde et l'humanité , cette muraille d'airain qu'il élève entre l'homme seul acteur, et le reste de l'univers, théâtre de l'homme. Tous les êtres doués de la vie nous paraissent des acteurs dans l'univers , et , considérés en tant que doués de vie , ils sont acteurs au même titre que l'homme {]).
(i) Cela ne veut pas dire (jiie nous assimilions Ihomme à tous les autres êtres doués de vie , que nous uïons le pouvoir personnel dans l'homme, et que nous mettions au même niveau la liberté, la personnalité de riiomme et les instincts des animaux. Mais seulement nous regardons qu'il y a un lien cuire toutes les nianifestalions de la vie ; que , sous le rappoit de création , Us êtres inférieurs à lliomme sont les échelons qui conduisent à lui, de même que, sous le rap-
De plus, nous croyons au changement dans la nature cxtt'ricure à l'Iiumanilt-, comme au progrès do riiumanité clle-mOuu'. Nous ne croyons pas à une création une fois faite, et dont l'œuvre tourne ensuite dans un cercle (-ternel, remuant toujours sans avancer. Nous croyons à une création continue.
5" Quant à riiommc et à riiumanité , nous ne sommes pas en moindre désaccord avec M. JoulHoy.
Nous n'admettons pas sa division absolue entre les idées de l'inlellisence et les tendances de la nature humaine. Nous ne croyons pas que l'homme soit placé entre les deux mobiles que M. Joullroy lui donne : les tendances de sa nature, ou les passions , d'un côté , et , de l'autre , les idées. L'homme est un être à la fois intellectuel , moral , et physique. Gassendi répondait admirablement à Descartes, qui lui avait reproché de n'être que chair; « Vous n'êtes pas tellement esprit que vous ne soyez chair, de même que je ne suis pas tellement chair que je ne sois esprit. » C'est cette unité de la nature humaine qu'il faut toujours avoir devant les yeux, si l'on ne veut pas tomber dans l'abstraction et dans l'erreur qu'elle engendre. Vauvenarfruesne faisait que répéter le mot de Gassendi lorsqu'il écrivait sa belle phrase : " Les grandes pensées viennent du creur. » L'homme, dans tous ses actes et dans tous les mouvements qui les provoquent , est toujours à la fois chair et esprit , suivant le mot de Gassendi, cœur et
port delà simultanéité d'existence, il y a un lien harmonique entre lui et tons les autres êtres doués de vie. Poussez plus loin la distinction de M. Jouffroy ; applinuez-la à la foule des hommes, qui, en général, suivent la voix de leurs penrlianls et de leurs besoins, tout en obéissant pres([ue aveujjlémenl aux lois de la société, et vous arriverez à celte opinion, que I humanité elle-même n'est qu'un théâtre où s'exercent les grands hommes et les hommes de génie : maxime adoptée par plusieurs, et qui nous paraît la plus audacieuse et la plus funeste des impiétés. Combien il est plus religieux de ne point séparer les grands hommes de l'humanité, ni la vie de l'huniauité de la vie répandue dans l'univers sous d'autres manifestations, ni iiifin Dieu de l'univers!
ag
pensée , suivant leinol do Vauvenargues. C'est une fausse psyc'.iologie que celle qui fait de l'homme deux paris, mettant les tendances de sa nature d'un côté , et les idées de son inlciiigencede l'autre. L'homme est toujours entre des sentiments et des idées d'un côté , et des sentiments et des idées de l'autre ( I ).
4° Enfin nous ne croyons pas que les tendances de la nature humaine soient constantes et invariables.
Non, les tendances de la nature humaine ne sont pas invariables. Ce principe est la négation de tout ce que la science anthropologique a constaté; et il est d'autant plus étonnant (jue INl. Joulfroy l'ait adopté , qu'il suffisait de considérer les extrêmes de la nature humaine pour en voir la parfaite fausseté (2). Les tendances de la nature humaine chez le sauvage de la Nouvelle-Hollande , dont l'aspect et toutes les passions rappellent la nature animale, sont-elles les mômes que les tendances de la nature humaine chez les peuples les plus civilisés? Le crâne d'un tel sauvage ressemble-t-il à celui d'un Européen ; et , si ce crâne annonce le peu de développement de l'intelligence , ou le défaut des idées , n'annonce-t-il pas au même titre le peu de développement des affections généreuses et une énorme activité de certaines affections ou passions brutales et égoïstes ? Prenez, au contraire, en Europe,
(i) Prenez l'acte le plus sublime; prenez Régulus, ou Sonate, ou Jéi^us. Sonl-ce des idées seules qui les déterminent à briser leur corps pour la patrie ou pour l'iiumanilé? Non, ce sont des sentiments et des idées: c'est que Régulus aime les Romains, c'est qu'il aime sa patrie, comme on aimait alors la patrie-, c'est aussi qu'il apprécie l'utilité de son sacrifice; c'est que Socrate et Jésus aiment l'hiimanilé; c'est qu'élevés vers Dieu, ils aiment sa loi, qui s'est révélée à eux par la justice et la vérité. J'ai nommé Jésus : est-ce donc une idée que ce mot qui a fait de Jésus un Dieu pour l'humanité pendant deux mille ans : Aimez votre. prochain comme -vous-même ! Ce mol , qui a changé en partie la face du monde, n'est-il pas plutôt un sentiment qu'une idée?
(a) Il ne l'allail qu'ouvrir les planches de Péron ou de tel autre \o\a''iur.
AI'PE.NDICK. 55î)
un enfant au berceau , ot transportez-le chez les sauvages : ses instincts , ses tendances seront-elles les mêmes plus tard , et jusqu'à Teige le plus avancé, que les tendances des enfants de la tribu où il aura vécu ? Croire qu'il en puisse être ainsi, c'est adopter le futile système d'IIelvétius sur IVgalilé absolue des hommes et l'influence absolue de l'éducation. Il semblait que jamais si léger paradoxe ne pourrait être reproduit , après les travaux et les observations si multipliées de toutes les sciences naturelles sur l'innéité des penchants et de rintelligence.
Or ceci n'est pas, dans l'ouvrage de M. Joufl"roy , une erreur de détail ; c'est le fond même de sa pensée , et la base de son système. Enlevez-lui cela , et ce roman , si habilement combiné, si ariistement écrit, tombe et s'en va en fumée. Il suffira, pour le démontrer, que nous en exposions la suite et la texture.
M. Jouiïroy fait donc consister très positivement et uniquement le phénomène de la mobilité des choses humaines ( ce que , nous , nous appelons le progrès ) , dans la mobilité des idées de l'intelligence humaine : « Les tendances de la na- » lure humaine sont invariables comme elle; elles sont les » mêmes à toutes les époques et dans tous les lieux. Les idées » de l'intelligence humaine varient d'un temps à un autre » temps , d'un pays à un autre pays; elles varient comme « la connaissance humaine, et la connaissance humaine croit » et décroît. »
Ainsi , pour M. JoufTroy, les idées ne s'incarnent pas, l'esprit ne se fuit pas chair , pour employer l'expression chrétienne.
jNI. Jouiïroy a, d'une part, les idées, et de l'autre le monde, c'est-à-dire les êtres divers qui composent la nature extérieure à l'humanité et l'humanité elle-même.
D'un côté sont , pour lui , les idées , c'est-à-dire , à son point de vue même, je ne sais quelles abstractions sans réalité connue sans manifestation, des entités sans corps, sans senliment, s;ins existence, que personne n'a jamais vues, que ceux mêmes (jui en parlent reconnaissent bien ne pas être ; purs résultais dt notre intellect, auxquels les philosophes ont de temps en temps
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donné la vie , par une sorte d'illusion , et pour la facilité de leurs systèmes et de leur» explications ( l ).
De l'autre côté, pour M. Jouffroy , est le monde, c'est-àdire les êtres divers. Or, selon M. Jouffroy, ces êtres ne changent pas ; la nature roule dans un cercle éternel et immuable. D'abord le monde physique ne change pas; le monde des minéraux, des plantes, et des animaux, ne cliange pas; ensuite les hommes eux-mêmes ne changent pas. Il n'y a que les idées qui changent.
Or, dit-il, une vérité étant donnée, entraîne après elle une autre vérité , et celle-ci a également ses conséquences , et toujours ainsi; de sorte qu'en définitive, le développement de l'humanité, ou plutôt des idées dei'humanité, est absolument fatal , semblable à une géométrie invisible qui se développerait de tliéorème en théorème , depuis l'axiome fondamen-
(i) C'est le point de \ue de M. Jouffroy que nous indiquons là, et non pas le nôtre. Pour nous les idées n'ont, certes, pas d'existence indépendamment de l'Être universel et des êtres particuliers. Mais Dieu, l'Êlre universel, par une création continue, manifeste au sein des êtres particuliers les idées conçues éternellement en lui. Ces idées, avant de se manifester, ont donc un substratum, qui est Dieu. Conçues par les êtres particuliers, elles ont, dans Tordre fini, un autre substratum ; ce sont les crcalure.s qui les conçoivent. Il y a doue, à chaque manifestation de la vie, incarnation de l'idée au sein des créatures. Mais M. Joulfroy, qui n'admet pas que l'idée s'incarne, et qui ne voit aucun rapport, soit antérieur, soit postérieur, entre l'être qui conçoit une idée, cl cette idée, nie par là même que l'idée ait au sein des êtres un substratum ; et comme, d'un autre côté , il fait des idées la cause de tout le développement de l'humanité, il s'ensuit donc qu'il nomme idées de pures absiractious , des entités sans corps, sans sentiment, sans existence; et c'est à ces abstractions, qui ne répondent à aucune force, à aucun être, qui n'ont pour cause et pour représentants ni l'Ktre univeisel ni les êtres particuliers, qu'il donne le gouvernement absoln du monde. C'est pis que la vieille doctrine du Fatum antérieur et supérieur au Dieu vivant; être abstrait, sans existence, et qu'on supposait néanmoins gouverner les dieux et ks hotumes.
t;il jusqu'aux propositions les plus compliquées et les plus lointaines.
Traitant alors la qucstiondcla liberté humaine, en présence de ce développement fatal de l'humanité, M. Jouffroy résout ce problème en éliminant les passions, comme un géomètre élimine d'une é(|ualion des quantités égales et contraires; puis, poursuivant , par-dessus la tète de Thumanité qu'il a à peine légèrement effleurée , le développement des idées, il fait continuer à l'esprit humain sa marche invariable et géométrique. C'est un véritable escamotage, où M. Jouffroy ne fait intervenir un instant les hommes que pour les faire à l'instant disparaître ; car, dans son hypothèse, ce sont toujours les idées qui vont , qui marchent , qui se développent , mais sans qu'on voie quel changement l'humanité elle-même ( le subslratum des idées ) a subi.
Oh ! les idées ! les Idées! On sent , dans toute cette analyse de M. Jouffroy , le psychologue qui , occupé des idées , a pris son idole pour en faire la reine du monde. Oui , dans cette explication du développement de l'humanité , les idées sont des espèces d'idoles que chaque génération , à son tour, vient encenser sur leur autel ; mais les froides divinités ne rendent pas à leurs adorateurs un seul souffle), un seul regard. Les générations se succèdent, en élevant leur piédestal; mais, pendant que l'idole s'embellit et s'élève , l'iiumanité reste la même , clic ne s'embellit ni ne s'élève, elle est sacrifiée aux idées.
M. Jouffroy n'a pas vu qu'en abstrayant ainsi, il n'avait oublié qu'une chose , le développement de l'humanité cUcnième.
Encore une fois, il n'y a pas d'êtres qui s'appellent les idées. 11 y a des hommes et des générations successives d'homnaes qui ont des idées.
Quand je vous accorderais que les idées se développent (relies - mêmes , vous auriez le développement des idées de l'humanité , mais non pas le développement de l'humanilé. Votre humanité , pour employer votre expression , aur.iii remué sans avancer, ou plutôt elle n'aurait pas mêmt remué.
Et si par malheur un déluge , une commotion de la nature , ou la guerre , ou le feu, venait à lui enlever ses bibliollièqucs , elle se retrouverait plongée à l'inslanl même dans son éiat originel (j).
Telle est la subtile théorie contenue dans ce long travail de M. Joufîroy , le plus imporlant néanmoins et le plus hardi de tous ses essais , sans aucun doute. Si je suis parvenu à la bien faire comprendre, l'erreur qu'elle rectle doit être évidente pour tout le monde. Au surplus, M. Joiiffroy, avant de publier celte théorie, en avait fait, d'une manière détournée, l'essai et l'expérience; expérience, il est vrai, qui no fut pas heureuse. On se rappelle ses ariicles sur mislriss TroHope, dans la Revue des Deux-Mondes. On s'étonna qu'un si grave philosophe eût pris tant de goût pour le bavardage anti-républicain d'une lady. Mais on fut courroucé , quand on sut à quelle fin il avait pris tous ces petits soins, et qu'on le vit se servir de l'occasion pour appuyer l'immobilité politique en vertu de cet axiome : « Les idées font toutes seides leur chemin ; les M hommes n'onl pas besoin de s'en mêler. » Plusieurs alors ne purent se contenir, et reprochèrent rudement à l'auteur son singulier quiétisme. Mais enfin on avait piis cela pour une pure distraction, un trait humoristique, un caprice d'écrivain. C'était chez M. Joull'roy une idée profonde. En effet , le résultat de tons ses travaux sur la philosophie de l'iiisloire , c'est , nous venons de le voir, que les idées font toules seules
(i) Certes on a vu des peuples tomljcr de la civilisation daus la harbario; on a vu les Grecs, par exemple, devenir les Maïnotes et les Pailicaies de nos jours : mais d'uliord leur nature, tout inlérieure qu'elle soit à celle du petit nombre d'hunitnes /ilf/es qui exislaieul autrefois dans les républiques fji'ecques, est-elle inférieure à ce qu'était le terme moyen de la nature humaine dans la Grèce antique, en y comprenant les esclaves, qui étaient aussi des hommes? Athènes tom|)lait trente mille citoyens «t quatre cent mille esclaves. Voilà pourquoi , cet ordre social farlice étant déli uit, la Grèce n pu ne p;is rétrograder, et être cependant la misérable Grèce des IVIaïnotes il des l'allicares. Ajoutons ipi'il a fallu des siècles de malheur et d'op- . pression pour dégrader ainsi la Grèce.
APPIÎ.NDlCi:. Oi.")
leur clicniin. I/axiome des articles sur mistriss TroUope se Inmvf (It-mouin"' dans l'arlicle sur la l(ti du di-vcloppcim'iil de riiuiuaaité. La cliose Otait t;rave, comme ou voit, plus {j;ra\e qu'elle ne le paraissait ; et ceux qui se courroucèreul à ce propos dans les journaux et les revues ne se doutaient pas à quoi ils avaient allaire. Ce petit axiome, (jui eut un si mauvais sort , n'est rion moins que rexplication de la plus prande cliose du monde, savoir de la moljililé des choses liurnaiues , ou d'auhTs icrmes du proi^rC-s et de la porlVclibilité. d'sl môme à co principe (pie M. JoullVoy rédiiil absohimenl el uni(|uement le i)rof;rès el la iierleclihilili'.
Cyrano, poiu" vo\aj;er à la lune, aVail iiivenl(5 un mnjen : il avait un ballon de fer, et il portait avec lui un aimant; l'aimant, lancé, attirail le ballon, et le voya|j;eur, exiuuissé par là, lançait de nouveau sa boule d'aimant; et ce fui ainsi (|u'il pirvint jusqu'à la lune. Les Ulcex sonl la boule d'aimant de M. JoullVoy. l'our lui, l'humanité, inuuobile dans sa n.ilure el inuuuable dans ses tendances, na pas plus en elle-même la laculté de s'élever el de grandir, ([ue le balUui de Cyrano île I{ert;erac n'avait en lui-même la faculté de \o\aj,'er; mais les idées, lancées par je ne sais quelle main inconnue, avancent, avancent louj(uirs et l'humanité suit; tellement que si l'aimanl qui jj;ravile si mystérieusement vers le ciel vciuiit à disparaître, l'humanilé, loin de s'élever vers les astres, retomberait à l'instant ujème , par son propre poids, à son ni\eau primitif, au niveau de la lerre.
llncore, dans le voya;;e lunaire de Cyrano, je vois le ballon avancer, parce (pie je vois un allrait qui le pousse vers l'aimanl ,et la force active et inleliii;enle (pii lance devant lui cet aimant. Mais dans le voyaj;e de riinmanité à travers les siècles, tel (|ue M. JoullVoy rexpli([ue , je ne vois pas même l'humanité marcher.
il im|)li(pie même qu'elle marche, dans le système de ISI. JoullVoy; car serait-ce mai cher que de rester toujours idenli(iue à elle-même , immuable dans sa nature el dans ses tendances?
Tour un ballon , pour une voilure , avancer, c'est se uTt^ivoir il'un point à un autre dans l'espace. IVuir l'humanité.
avancer, n'est pas seulement passer d'une idée à une autre idée.
La voiture elle-même n'avance qu'en vertu d'une force vive qui lui est communiquée. En bornant à un déplacement d'idées le progrès de l'humanité, M. Jouffroy ressemble, d fortiori, à un homme qui prétendrait expliquer le mécanisme d'un cheval ou d'une voiture à vapeur, en affirmant simplement qu'il existe un terrain continu par lequel ce cheval ou cette voilure passe , et en montrant ainsi qu'il y a une terre pour les porter.
Eh ! sans doute , il y a une terre pour les porter ; mais la force vive qui les anime et qui les fait passer d'un point à un autre de cette terre , voilà ce qu'il faut avant tout reconnaître et expliquer, s'il se peut. Là est la source du mouvement : le terrain , le sol , l'espace parcouru , peut servir â mesurer la vitesse ; mais ce n'est pas la vitesse , ce n'est pas la force , ce n'est pas la puissance , ce n'est pas la vie.
Et de même pour l'humanité : vous prétendez expliquer sa marche, et vous me montrez la terre des idées qu'elle parcourt , en d'autres termes le lieu de sa marche ; vous me montrez qu'elle passe d'une idée à une autre idée, que les idées en elles-mêmes, et dans l'rtft.wiw, s'enchaînent et s'engendrent les unes les autres, qu'elles se suivent, se tiennent, ou en d'autres termes se développent : belle découverte ! IMais vous liorncz là voire vue, et vous affirmez que vous avez expliqué la marche de l'humanité , que tout le mystère consiste à ce qu'après une idée il y a une autre idée. C'est comme si vous me disiez qu'après un point de l'espace il y a un autre point !