‹ Réfutation de l'éelectisme: où se trouve exposée la vraie définition de la philosophie, et on lChapitre 16 sur 35 · MOI, LE NON-MOI, ET LEUR RAPPORT · texte numérisé non relu

MOI, LE NON-MOI, ET LEUR RAPPORT

Ce sera peut-être un jour le plus grand honneur de

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M. Cousin d^avoir rédigé en ces termes, sans le bien com« prendre il est vrai, le résultat final de la métaphysique depuis Descaftes, et d'avoir ainsi reproduit, sans s'en rendre compte, la découverte de Lcibnitz, vérifiée par Kant, par Schelling, et par Hegel. Mais cette phrase écrite par lui et oubliée de lui est en même temps la condamnation absolue de tout ce qu*fl a écrit ailleurs ou professé sur la psychologie.

Je voudrais donc que sur toutes les chaires où Ton enseigne aujourd'hui en France ce que Ton appelle la psychologie, on inscrivit cette formule. C'en serait fait , à Finstant même, de Fabsurde méthode de l'observation directe des faits de conscience. Les professeurs seraient obligés de se taire ou de rétléchir. On ne tuerait pas la vie intellectuelle et morale dans son germe chez tous les enfants que la France confie à son Université.

Professeurs et élèves essaieraient de comprendre cette formule. La phrase de M. Cousin serait comme le Sphinx mystérieux qui propose un problème et révèle la vie dans une énigme.

Sans doute beaucoup de ces jeunes esprits que Fon aveugle aujourd'hui en leur enseignant un faux spiritualisme , désavoué il y a deux siècles par Bossuet {\) , arriveraient à s'emparer du sens de celte formule , à en comprendre la valeur. Dès lors ils ne seraient pas exposés à tomber dans le scepticisme, ou dans le matérialisme, ou dans le mysticisme, à la première attaque. La vie subjective leur apparaîtrait aussi évidente que la vie objective ; mais réciproquement ils comprendraient que la vie subjective a un but, et que la philosophie doit nous conduire à Dieu par l'humanité , par le monde , à travers la vie humaine et la nature.

Mais ce n'est pas tout : éclairés de la lumière que cette formule , à notre avis , répand sur toute chose , ils se poseraient des questions subséquentes, et pourraient se frayer un chemin , avec l'aide de cette formule , vers une philosophie générale.

En effet , nous pouvons affirmer que la philosophie a dé-

(i) Voy. le Traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même.

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passé aujourd'hui Thorizon de la psychologie. Maîtres de ce grand r^ultat acquis à Tesprit humain , nous avons commencé déjà à porter nos regards sur autre chose.

Je n'en veux pour preuve que les problèmes métaphysiques posés aujourd'hui en France. Je n'en veux pour preuve que les problèmes dont nous avons nous-même essayé la solution dans YEncyclopédie Nouvelle,

Par exemple , nous nous sommes posé pour notre compte et nous avons proposé aux philosophes deux questions , à la fois métaphysiques et historiques , mais dont la première est plus directement métaphysique, la seconde plus directement historique.

La première peut s'énoncer ainsi : Si tout phénomène de la vie présente les trois termes reconnus et distingués par Leibnitz dans tout fait psychologique , n'en peut -on pas déduire une loi générale de manifestation de la vie , et quelle est cette loi ? En outre , la vie non seulement se manifeste , mais se développe ; car, après s'être manifestée , elle se manifeste encore , et , dans cette nouvelle manifestation , elle emploie ses manifestations antérieures. Quelle est donc la loi qui unit ensemble les manifestations successives de la vie ; c'est-à-dire comment la vie, à mesure qu'elle se manifeste, emploie-t-elle à cet usage ses précédentes manifestations; en d'autres termes, comment la vie se développe-t-elle et se nourrit-elle ? Nous avons abordé ce problème , et essayé de ramener directement le développement du monde intellectuel à la loi générale qui préside aux phénomènes du monde physique (1). Or le développement de l'humanité nous apparaît, dans l'humanité et dans l'individu même, sous l'aspect de progrès et de perfectibilité. Nous croyons donc fermement que désormais la notion du progrès et de la perfectibilité est fondée sur une démonstration métaphysique.

La seconde question que nous avons essayé de résoudre est plus directement historique. Il s'agit de savoir si cette formule psychologique de Leibnitz est pr^^cisément nouvelle , ou si elle n'a pas été antérieurement connue sous une forme ou sous une

(x) Voy, l'article Conscience de YEncyclopédie Nouvelle,

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autre. Nous avons également embrassé cette recherche ayec ardeur, et nous croyons ôlre arrivé à une solution hautement importanlc pour Tesprit humain, à savoir que cette formule, à quelque époque de l'histoire qu*on se reporte, se retrouve, et que non seulement elle se retrouve , mais qu'elle a toujours formé le fonds et pour ainsi dire le trésor saint des grandes religions. Kn un mot, cette formule psychologique n'est autre qu'un aspect restreint de la TRINITÉ du Christianisme , de l'Egypte, et de l'Inde (0. La plus haute vérité, suivant nous, à laquelle l'antiquité soit parvenue , c'est ce que les platoniciens et les chrétiens ont appelé la Trinité, La trinité résumait pour eux la psychologie , comme elle résumait la théologie. Dieu est un et triple à la fois , voilà le résumé de la théologie. L'homme est un et triple à la fois , voilà le résumé de la psychologie.

11 est évident que ces questions, dont l'une tend à lier le monde moral au monde physique, en nous montrant tous les phénomènes de la vie universelle comme un seul fait, une seule loi , un seul principe , et dont l'autre tend à lier l'histoire eutière de l'esprit humain en un seul faisceau, transportent la philosophie sur un théâtre tout nouveau.

Or, il est infiniment remarquable , ce me semble , que le point de départ de pareilles recherches se trouve avoir pour fondement et pour appui les découvertes psychologiques de rAllemagne.

Quel admirable synchronisme ! et que la volonté divine , qui conduit l'esprit humain comme elle conduit les événements de la terre, se montre bien réellement en ces choses I

Nous avions eu aussi , nous , au dix-septième siècle , nos métaphysiciens; nous sommes le peuple qui a produit Descartes, IVIalebranche , Arnauld : mais Leibnitz nous avait enlevé cette couronne, et avait transporté la métaphysique aux Allemands. Nous nous étions faits, au dix-huitième siècle, de l'école do Locke ; et nous avions même rétréci encore , en l'altérant poiu* le simplifier, le système de cette école. Nous avions

(i)Voy. les articles ConJciV/tc'tf, Christiuniime , Brahmanisme, Baptême , etc. , de XEnc/tlopedie Aottvflle,

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produit le. Gondillacisme , qui est la négation même de toute métaphysique.

Oui , il est bien sûr, au dix-huitième siècle nous délaissâmes la trace de la véritable science ; et il n'y eut pas en France de successeurs aux Descartes, aux Arnauld, aux Malcbranche. Nous nous embarquâmes avec une erreur pour révolutionner le monde. Nous renversâmes le passé tout entier, religion et politique, n*ayant pour arche de salut qu'un absurde matérialisme.

Et cependant que faisait FAllemagne ? Elle qui avait fait la Béforme, elle se contentait alors de faire en secret et en silence une psychologie.

Une psychologie , une formule, une phrase que Ton peut écrire en une ligne , trois mots enfin , voilà à quelle œuvre TAlIemagne consacrait un siècle de son existence. Tandis que nous agissions, elle méditait. Elle qui avait tant remué et tant agi, elle philosophait maintenant, tandis que nous, qui n'avions point passé par Luther, mais qui avions sauté par-dessus la Réforme , nous nous enrôlions , sous Voltaire et Jean- Jacques , pour la grande croisade d'une destruction encore plus complète du passé que celle qu'avait autrefois accomplie TAllemagne.

Trois mots, je le répète, voilà ce que cherchaient les enfants de Leibnitz ; voilà où ont abouti les abstraites réflexions du solitaire Emmanuel Kant, les élans poétiques de Técole de Jacobi , le stoïcisme de Fichte , tout l'enthousiasme et toute la profondeur de cette race également naïve et réfléchie; voilà où le sentiment de la nature et le sentiment divin , si exaltés chez cette race , l'ont conduit ; voilà où , après un long repos , la postérité de Luther est arrivée.

Mais nous, à défaut de psychologie , étions-nous réellement dépourvus de toute métaphysique? Est-ce réellement avec le sensualisme , le matérialisme , que nous prétendions sauver le monde ? Est-ce le sensualisme , le matérialisme , qui constituaient vraiment le fond de notre moralité et de notre intelligence ? Non , mille fois non. Nous laissions à l'Allemagne , il est vrai , la gloire de faire la psychologie, et nous nous déguisions à nous-mêmes notre ignorance sur ce point avec un faux

système : mais nous apportions au monde une autre formule non moins précieuse que la formule du moi; nous apportions la formule du nous, la formule de Thumanité.

Tandis que TAllemagne produisait une psychologie, nous, la France , nous produisions la doctrine de la perfectibilité.

Tandis que Leibnitz, Wolf, Kant, se succédaient dan l'étude de la force qui constitue Thomme , en France Turgot, Condorcet , Saint-Simon , résumaient toutes les tendances du dix-buitième siècle par le mot de progrès. Puis les hommes de notre révolution essayaient de réaliser ce mot sur la terre.

Quel rapport en apparence entre ces deux mouvements de TAIlemagne et de la France? quel rapport entre la pensée de Condorcet, de Saint-Simon, qui^ certes, ne sont pas de grands psychologues , et la pensée de Kant et de ses disciples qui semblent uniquement plongés dans la psychologie?

Ce rapport , nous le voyons aujourd'hui , et je viens même de l'indiquer. Mais il est resté long-temps incompris. Qu*on remonte seulement à dix ans en arrière, et qu'on me dise si entre l'esprit philosophique de la France et l'esprit philosophique de l'Allemagne, quelqu'un au monde apercevait aucun lien. Aussi que vit-on alors ? des dédains réciproques , de mutuelles attaques, la guerre des esprits ; il semblait que l'Allemagne et la France voulussent mener le monde en sens directement contraires. L'intelligence de l'Allemagne nous échappait, de même que l'intelligence de la grande école française manquait aux Allemands.

Or voici, quant à nous du moins, ce qui est arrivé. Disciples de Voltaire , de Rousseau , de Diderot, de Turgot , de Condorcet, de Saint-Simon, nous avons arboré et soutenu à leur suite , nourris que nous étions de leur esprit , la sainte bannière de la perfectibilité. Mais , religieusement émus par leur parole , aussi bien que par les exemples , les enseignements et les espérances de la grande révolution que suscita cette parole , nous n'avons pas tardé à voir dans la doctrine du progrès une religion. Nos pères nous avaient donné une formule de l'humanité, nous nous sommes épris de cette formule. Cette formule était plutôt objective pour nos pères que subjective. Ils n'avaient subjectivement que le fier sentiment de

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sérénité dédaigneuse que leur inspirait le mépris du passé. Du reste, ils avaient surtout conçu la perfectibilité objectivement , c^est-à-dire comme une accumulation de connaissances et pour ainsi dire de mobilier s'augmentant de siècle en siècle. Lp sentiment a produit en nous d'autres effets. Nous nous sommes interrogés solennellement nous-mêmes sur les ruines dont la fougue de nos pères avait semé le monde. Ciel et terre, tout nous manquait. Le Christianisme était détruit, la société aussi. Rien qu'un stupide égoïsme , sans certitude d'autre vie que le jour ou plutôt l'heure présente , ne surnageait sur les ruines du monde. Nous étions prêts , de désespoir, à nous coucher dans le tombeau , si un rayon de lumière ne venait pas nous éclairer. Une intuition s'empara de nous. Nous eûmes foi en Dieu présent dans l'humanité. Dans ce progrès dont nous parlions, nous reconnûmes l'Idéal , dans l'Idéal le Verbe des antiques religions. Puis nous descendîmes dans notre cœur, pour nous demander si tout ce que nous apercevions dans l'histoire avait un fondement en nous ; et , à la lueur de ce que nous avions découvert dans l'antique théologie , nous retrouvâmes en nous-mêmes la vérité métaphysique qui a donné lieu à cette théologie. 11 fut évident pour nous que la philosojphie , en scrutant le problème du moi , aspirait à devenir religion. 11 fut évident pour nous que la philosophie et la religion n'ont qu'un but, celui de formuler la vie. El , de nouveau considérant ces choses Thistoire à la main , nous avons prouoncé le mot de Trinité ; et nous avons dit : La Trinité du Christianisme est la formule même de la vie.

Et maintenant , fouillant ce que l'Allemagne a élaboré en psychologie , que trouvons-nous ? Rien autre chose , en effet , qu'une démonstration psychologique de la Trinité.

Nous étions arrivés là nous-mêmes. Mais quelle magnifique confirmation! Ce que l'Allemagne, préoccupée du moi, appelle Idéalisme s'accorde avec ce que nous-mêmes, préoccupés du nous , nous avons nommé Idéalisme.

Ayons donc bon courage et ferme espoir en Dieu ; car voilà que quelque lumière perce au sein du chaos !

Du treizième au seizième siècle , le catholicisme arrêta l'essor de la pensée en interdisant h la philosophie l'explication

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de ses symboles. La religion constituée força ainsi la philosophie à marcher. seule. La philosophie s'est mise en route; et, fièrement , elle s'est adressée au plus difficile des problèmes , celui de la nature de notre esprit. Elle a prétendu poser le moi^ et elle Ta posé ; voilà le pas qu'elle a fait.

Mais elle a fait ce pas , et nous voilà sûrs de la réalité subjective de notre être.

Elle a fait ce pas , et nous voilà sûrs de notre immortalité.

Elle a fait ce pas , et voilà que la vie du monde extérieur à nous n'est plus un abime où notre esprit se perd ; car nous retrouvons hors de nous la même loi de manifestation de la vie qu'en nous.

Elle a fait ce pas , et voilà que tout scepticisme tombe devant la conception du fonds métaphysique de toute religion ; car, vérifiant en nous la loi générale de la vie , nous concevons par là même la théologie de toutes les grandes religions; et ce qui précédemment a toujours été plus ou moins couvert de ténèbres se révèle clairement pour nous. La philosophie comprend à présent les dieux sauveurs de l'Inde et de l'Egypte , et le dieu sauveur de FOccident. La philosophie embrasse donc les reUgîons dans une tradition vraiment universelle , et se fait par là même religion.

Un pas , je le répète , lui a suffi pour la conduire à tous ces grands résultats. Elle a fait un seul pas, et, comme si elle était montée sur le char ailé des dieux d'Homère , la voilà qui a franchi les bornes de la terre, et qui se ^ ent emportée vers Dieu au sein de l'infini sur les ailes de ses propres pensées.

Mais en même temps que la métaphysique posait ainsi le moi, la philosophie posait également la certitude du nous. C'est là l'œuvre spéciale de la France , comme l'autre œuvre appartient plus spécialement à TAllemagne.

Avec la France, la religion redescend sur la terre sans cesser d'être religion. L'homme , dans l'avenir, aura donc deux pôles directeurs, la connaissance de la vie subjective en nous et la connaissance de la vie collective , le moi et Vhumanilé,

Et voilà pourquoi rAllemague aujourd'hui s'arrête, comme si elle était fatiguée et qu'elle voulût changer de route. Elle semble demander à ses philosophes : Que voulez-vous que je

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fasse de votre mi^taptaysique? tout cela n'est bon qae pour nous conduire vers le ciel. Et l'esprit métaphysicien a commencé à se tarir en Allemagne.

Et de même la France s*est arrrêtée , et a dit à ses novateurs : Que voulez-vous que je fasse de votre philosophie? tout cela ne conduit qu'à la terre. Et l'esprit philosophique a paru se tarir en France.

L'avenir associera les deux tendances , unira les deux résultats; ridéaiisme, basé à la fois sur la science du moi et sur la science du nous, deviendra la religion et la loi pratique du monde.

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