VI PRÉFACE
problèmes philosophiques , qu'on s'en remet facilement sur ce sujet , le plus important néanmoins pour FEtat et pour les particuliers, à ceux qui sont officiellement chargés de professer sur ces matières. Or si ces philosophes accrédités et investis d'une certaine autorité dans TEtat n'ont pour toute philosophie , sous les grands mots dont ils s'abritent , qu'un déplorable pyrrhonisme , voyez quel dommage en résulte ! Bacon disait du scepticisme : Le sceptique été à notre âme toutes ses forces, et le vrai philosophe lui en rend Vusage.VoWh le tort que, suivant nous, l'éclectisme fait à la France : il enchaîne les esprits, il ôte à Fintelligence ses forces, comme dit Bacon ; il empêche tout sentiment religieux , social , patriotique , de germer et de croître ; il jette dans la société et dans le gouvernement de la société non pas seulement de la léthargie et une lâche torpeur, mais le principe de la démoralisation et de la corruption. En sorte que nous dirions volontiers de l'éclectisme ce que Bacon disait encore du scepticisme : La patrie et l'humanité réclament contre cette philosophie oiseuse.
Au surplus nous nous sommes déjà expliqué sur les raisons qui nous ont fait entreprendre cette réfutation de l'éclectisme. Qu'on nous permette de répéter ici le préambule dont nous avions fait précéder l'artide de V Encyclopédie:
(( Du moment où nous abordions ce sujet, nous devions
» nous expliquer franchement et complètement. Nous l'avons » fait, mais nous avons hésité long-temps. Il nous a fallu con- » sidérer comme un devoir rigoureux l'obligation de combat- » tre , aussi énergiquement qu'il était en nous, et l'éclectisme » et l'inventeur de l'éclectisme.
» Notre Encyclopédie n^est pas , de sa nature , consacrée à » la polémique. Nous cherchons à établir plutôt qu'à renver- » ser, persuadés qu'une vérité solidement établie suffit pour » faire crouler à la longue une multitude d'erreurs. A plus
PRÉFACB. VU
» farte raison évitons^noas en général la polémique contre les » hommes. Occupés de la recherche de la vérité, les questions » de personnes ne nous intéressent guère. Nous nous dirons » donc : A quoi bon , dans un livre de la nature de celui-ci , » introduire une telle discussion , qui semblera à bien des gens » dirigée principalement contre un homme et contre Topinion • d'un homme ? Mais nous nous sommes dit aussi : 11 est trop »> vrai que , par un certain concours de circonstances , Tab- » sence et la négation de toute philosophie a pris aujour- M d*hui la place de la philosophie sous le nom d'éclectisme, » et que Taffaiblissement ou plutôt la destruction de toute » conviction sincère et généreuse est la suite de cette usur^ » pation. £t nous avons écrit.
» Comme ces plantes parasites qui ne Jettent pas dans la » terre de racines, mais qui s^élèvent en grimpant après » Tarbre dont elles vivent , et en s'y cramponnant depuis le » tronc jusqu'aux derniers branchages, le sophisme que nous » combattons s^est cramponné à l'arbre entier de la philoso-* » phie depuis la base jusqu'au sommet. De là l'étendue obli- » gée de notre réfutation.
i> Après tout , nous croyons que cette polémique ne sera » pas sans fruit. Renverser l'erreur, c'est, jusqu'à un certain » point, établir la vérité. Car en vertu de quoi renverse-t-on » l'erreur, sinon en vertu d'une intuition plus ou moins claire » de la vérité? Nous n'aurons pas combattu l'éclectisme sans » poser en même temps plusieurs vérités utiles.
» Qu'on veuille bien considérer d'ailleurs que l'histoire » entière de la philosophie est pleine de polémiques. Il est » impossible de travailler à l'édification des doctrines que » l'on croit vraies sans sentir le besoin d'anéantir celles que » l'on croit fausses. Il y a des opinions qui ont accompli leur » œuvre , et avec lesquelles il est temps d'en finir. Les er- » reurs gênent les vérités, et les empêchent de se rapprocher,
vni PRéFACF.
» de se condenser, de triompher. Voilà pourquoi ceux qiri » sont le plus occupés d'élaborer leurs propres idées et de » rassembler toutes leurs forces pour arriver à rétablisse- » ment systématique des vérités qu*ils possèdent déjà ou «qu'ils entrevoient, sont cependant forcés quelquefois de 3» se détourner de ce travail intérieur, pour critiquer les au- » très. Il en a toujours été ainsi dans la religion et dans la » philosophie ; et c'est bien à tort qu'on a quelquefois at- » tribué à de misérables passions, ou regardé comme vaines, M toutes les utiles et nobles polémiques dont tous les siècles » nous ont légué des exemples. Il serait bien plus vrai de » reconnaître que si Dieu a livré le monde aux controverses » des hommes 9 comme dit FÉcriture juive, c'est qu'il a » voulu faire avancer l'humanité par le moyen même de ces » controverses. »
Ce serait peut-être ici le lieu de montrer qu^en effet nous avons établi dans ce livre un certain nombre de vérités neuves et utiles» Mais si nous avons clairement exposé nos pensées, le lecteur saura bien de lui-même remarquer ce que BOUS pouvons avoir ctit de bon, et recueillir ce qui méritera la peine d'être recueilli.
Toutefois, si Ton désirait avoir,, dans un résumé concis et sans explication^ le nœud des idées au moyen desquelles nous avons combattu l'éclectisme et l'avons poursuivi jusque dans ses derniers retranchements, nous commencerions par dire que c'est la Doctrine du progrès et de la perfectibilité, la Doctrine de l'idéal, qui nous a constamment inspiré, et que si , dans cette espèce de combat , nous avons l'avantage sur nos adversaires, c'est à cette Doctrine, qui n'est pas de nous, mais qui nous a été enseignée et transmise ( I } , et qui
(i) Nous croyons avoir démontré solidement ailleurs qne le dix' huitième siècle n'est pas venu aboutir à un pur criticbme , à nue