‹ Réfutation de l'éelectisme: où se trouve exposée la vraie définition de la philosophie, et on lChapitre 27 sur 35 · VI · texte numérisé non relu

VI

De l'état actuel de l'hdmanité. — Ce morceau , assez étendu, ne nous a offert que peu d'intérêt. L'idée générale est assurément belle et grande; mais M. Jouffroy ne l'a pas

présentée sous une face assez neuve pour la rendre pénétrante et capitale.

M. Jouffroy , examinant l'état actuel de Thumanité , la divise d'abord en deux grandes sections : les peuples sauvages, et les peuples civilisés. Les peuples civilisés sont destinés à envahir et à s'assimiler les restes de peuples sauvages qui existent aujourd'hui sur la terre. « Cette soumission de la bar- » barie à la civilisation s'accomplit de deux manières , qui » prouvent également la supériorité invincible de la civilisa- » tion. Les sauvages , attirés à elle , se convertissent et vien- » nent se perdre dans son sein ; ou bien ils lui cèdent leur terre, *» pour se retirer dans des parties plus reculées. Cette terre , » elle n'est point embarrassée de la peupler. La civilisation a » cette propriété de produire d'autant plus d'hommes qu'elle » a plus de place à occuper, propriété que la barbarie n'a M point. Ainsi , soit qu'elle conquère des hommes et des ter- » res, soit qu'elle ne conquère que des terres, elle se recrute » toujours. »

Mais que faut-il entendre par sauvages et par peuples civilisés? « La différence profonde et vraie qu'il y a entre les saun vages et les peuples civilisés, c'est que ceux-là n'ont enn core que des idées très vagues sur les grandes questions n qui intéressent l'humanité , en sorte que ces idées n'ont »> pas pu se préciser assez pour se rallier et s'organiser en » système. »

Cela est vrai et profond; la déûnition suivante de ce que c'est qu'un système général d'idées, luie religion ou une philosophie , et de toutes les conséquences qu'un tel système d'idées entraîne après lui, ne Test pas moins : «^ Une véritable » religion n'est autre chose qu'une solution complète des » grandes questions qui intéressent l'humanité , c'est-à-dire n de la destinée de l'homme , de son origine , de son avenir , » de ses rapports avec ses semblables. Or c'est en vertu des » opinions que les peuples professent sur ces ques^tions , qu'ils M se donnent un culte , des lois , un gouvernement , qu'ils n adoptent certaines pensées , certaines habitudes , certaines » mœurs, qu'ils aspirent à un certain ordre de choses qui est » pour eux l'idéal du beau , du bon et du vrai en ce mondi*.

M Toute véritable religion entraîne donc nécessairement après » soi, non seulement un certain culte , mais une certaine or- » ganisation politique , un certain ordre civil , une certaine M politique, et de certaines mœurs. En un mot, toute religion » enfantt*. une civilisation tout entière , qui est à elle comme » Teffet est à sa cause , et qui tôt ou tard doit nécessairement » et inévitablement se réaliser. »

D'oùrauteurjconclut, en considérant l'aspect et les divisions fondamentales de Thumanité actuelle , que trois systèmes de civilisation la divisent aujourd'hui. « Ces trois systèmes de ci- » vUisation sont , en d'autres termes , trois religions , ou trois M philosophies différentes , la chrétienne , la mahométane, et » la brahminique.

» C'est, continue-t-il, parce que le Brahminisme, le Christia- » nisme, et le Mahomélisme, sont trois religions complètes et » vraiment originales, que les civilisations des peuples qui les » professent sont vraiment différentes. »

Ces prémisses une fois posées, M. Jouffroy recherche auquel de ces trois systèmes restera Tempire du monde. Dans cette recherche il s^appuie sur des faits et sur des conjectures. Plusieurs des fails qu'il met en avant sont négligemment étudiés. C'est ainsi qu'il afiirme que la propagande mahométane est nulle ou infiniment faible en Afrique , ce qui est contraire à tout ce que nous avons recueilli de la lecture des voyageurs. Mais nous passons sur les détails de son raisonnement. Son idée est que la victoire est incontestablement assurée au système chrétien , que « la civilisation chrétienne » est la seule des trois qui soit douée aujourd'hui d'une vertu » cxpansive , et que , si le monde doit tomber sous un seul sys- » lème de civilisation , c'est le système chrétien qui doit finir » par absorber les deux autres. »

Voilà à peu près tout ce qui ressort de cette analyse de l'humanité actuelle. M. Jouffroy l'a fait suivre d'une analyse correspondante du système chrétien lui-même , c'est-à-dire de la civilisation européenne. Là, de même que dans l'humanité totale il avait trouvé trois systèmes, le Brahminisme, le Mahométisme, leChrisiianisme, il trouve trois peuples, c'està-dire encore trois systèmes d'idées, la France, l'Angleterre,

et TAUemagne , autour desqûel» le reste de TEuropc et de TAmérique gravite suivant diverses proportions. Enfin , comparant entre eux ces trois centres d'attraction du monde européen, il arrive à mettre la France en tôte du mouvement fçénéral. Tout cela rappelle un peu le mot de cet ancien capitaine : <( C'est la Grèce qui gouverne le monde , Athènes la Grèce ; Je gouveri^ Attiènes , ma femme me gouverne , et ce petit enfant gouverne ma femme : donc ce marmot gouverne le monde. »

Sans contredit la France est en tête du mouvement de la civilisation européenne; et il y a long-temps qu'elle a pris cette initiative. Sans contredit encore la civilisation européenne prime les civilisations orientales , et tend à dominer le monde. Si , dans son beau et savant travail , M. Jouffroy n'a voulu prouver que cette vertu expanslve et cette vigueur supérieure de la civilisation européenne , il faut lui accorder qu'il a parfaitement démontré un fait évident de lui-même et dont tout le monde a conscience. Mais 11 nous semble qu'il se serait évité ce travail s'il n'avait pas voulu démontrer autre chose qu'une vérité si triviale. Il a été attiré par une autre espérance , et il a cru prouver beaucoup plus qu'il n'a prouvé en effet. Son article aurait une tout autre portée s'il avait pu démontrer ce qu'il a admis avec beaucoup trop de facilité dAs son début, savoir l'identité delà civilisation actuelle de l'Europe avec le Christianisme, et l'identité de la civilisation orientale avec le Brabminisme et l'Islamisme.

Yoilii ce qui valait la peine d'être étudié et prouvé. Et cela fait , M. Jouffroy aurait encore eu une autre tâche , celle de montrer que ces trois religions étaient ausni complètement différentes qu'il veut bien le supposer. Alors, on aurait pu admettre ce grand combat, cette lutte du dogme chrétien contre le dogme brahmlnique et le dogme musulmanqul fait la poésie de sou article, et qui en fait aussi l'erreur.

Malheureusement M. Jouffroy ne se donne pas môme la peine d'examiner les relations qui peuvent exister entre les trois religions; il les prend pour complétée et originales , aussi bien que pour complètement étrangères entre elles. Il ne songe pas , par exemple , qu'on a pu avec beaucoup de

probabililé considérer le Mabométisme comme une branche du Ghrislianisme et la continuation de l'hérésie arienne et pélagienne. 11 ne songe pas que le Christianisme lui-même a toutes ses racines dans TOrient , et que conséquemment il serait possible que les idées sorties de TOrient vinssent se rejoindre et se fondre dans une unité nouvelle qui ne serait pas plus ]e Christianisme que Tlslamisme ou le Brahminisme.

Mais si M. Jouffroy ne consid^re en aucune façon les relations des trois grands systèmes religieux qu'il met en opposition et en lutte , il ne considère pas davantage les modiôcations immenses que le temps leur a fait subir à tous les trois.

Sans doute la civilisation orientale est une descendance du Brahminisme; la civilisation d'une partie de FAsie et de l'Afrique est une descendance du Mabométisme ; la civilisation de l'Europe est une suite du Christianisme. Voilà le passé: mais est-ce l'état présent ? Avez-vous montré que les dogmes brahminique, musulman, chrétien, soient encore l'âme des civilisations orientale et européenne ?

Or, à priori , supposer cela , c'est la négation même du progrès.

Et si Ton vous affirme qu'en Orient , comme en Europe , par la suite des révolutions des siècles et par le choc môme des idées et des systèmes, le Brahminisme et le Mabométisme sont entrés en décomposition ;

Si l'on vous nie que la civilisation européenne d'aujourd'hui soit la déduction des solutions chrétiennes sur la destinée de l'homme et de l'humanité ;

Si l'on vous montre, entre le Christianisme et l'Europe actuelle quatre siècles de critique et de négation du Christianisme;

Si l'on va plus loin, si l'on affirme que Tidée du progrès, bien différente de l'idée de la chute, fondement du Christianisme , est le résumé actuel et l'idée même de la civilisation européenne , qu'aurez-vous à répondre ? et ne sera-t-il pas évident qu'en vous servant de ces formules, système chrétim, système brahminique y système mahométan , vous êtes dans le passé , et non dans le présent ; que par conséquent vous n'avez aucune clef pour pénétrer dans l'avenir?

Sans doute TËurope a été chrétienne , sans doute le moyenâge a cru à la chute , à la rédemption par Jésus fils de Dieu , au paradis et à Tenfer ; sans doute , de cette solution du problème de la destinée de Thumanité en général et de chaque homme en particulier, le moyen-âge avait , à la suite des chrétiens des premiers siècles, déduit, comme dit M. Jou£froy, non seulement un certain culte , mais une certaine organisation sociale , un certain ordre civil , une certaine politique , et de certaines mœurs. Il y a donc eu en Europe du sixième au dix-septième siècle un système chrétien , et en disant du sixième au dix-septième siècle nous lui faisons la mesure large ; car incontestablement ce système n'était pas formé au sixième siècle , au temps du pape saint Léon , et il était terriblement déformé au dix-septième siècle , après les insurrections , les luttes triomphantes , les exterminations guerrières, les actes d'émancipation de tout genre des quinzième et seizième siècles. Donc , s'il a existé un système chrétien , dont les croisades par exemple ont été une manifestation extérieure du genre de celles que M. Jouffroy recherche dans son article , ce n'est pas une raison pour qu'il existe aujourd'hui un système chrétien , après les trois siècles de la réforme et un siècle et demi de philosophie. Et de ce qu'il existe aujourd'hui un système européen , une civilisation européenne , il ne s'ensuit nullement que ce système européen soit un système chrétien. M. Jouffroy n'a oublié qu'une chose , le protestantisme et la philosophie.

Nous disons , nous , que la philosophie du dix-huitième siècle a été la négation du Christianisme, en tant que système dogmatique et religieux. Donc , si vous persistez à voir dans le système européen le système chrétien , par cela même vous niez l'influence et la vérité relative du protestantisme , l'influence et la vérité relative de la philosophie du dix-huitième' siècle. Nous disons qu'en fait, la civilisation européenne est, depuis le seizième siècle, animée d'un esprit qui n'est pas l'esprit du Christianisme. Nous disons que le système dogmatique chrétien est aujourd'hui ruiné de fond en comble (I); et pour

(i) Nous n'entendoDS point par là que la philosophie cachée au

526 APPRNDICB.

un homme qui a aussi nettement formulé Tempire d'un système général d'idées que Ta fait M. Jouffroy , nous ne concevons pas comment il pourrait échapper à ce raisonnement : « Le dogme de la chute et de la rédemption divine , qui fait le fondement du Christianisme, étant ruiné, comment se pourrait-il faire que des propositions et des idées directement contraires aux dogmes du Christianisme aient commencé à s'introduire dans toute TËurope depuis près de quatre siècles , sans qu'il en soit résulté, suivant l'expression même de M. Jouffroy , une civilisation différente de celle qui dérivait des dogmes du Christianisme? £t cela étant, comment M. Jouffroy peut-il s'abuser au point d'appeler encore système chrétien le système européen moderne ! »

Ceci , nous le répétons , touche au fond même de la question : car si M. Jouffroy n'a pas voulu dire autre chose skion que la civilisation européenne l'emporte et l'emportera sur la civilisation des Turcs et des Indiens , il n*a dit que la chose du monde la plus vulgaire ; mais s'il a voulu dire que le Christianisme est la synthèse de la civilisation européenne actuelle, que Vidée de la civilisation européenne, c'est Vidée chrétienne, et que nos efforts pour gouverner le monde et le changer ne sont qu'un véhicule de l'idée chrétienne qui est en nous Européens , et qui par nous triomphera du monde , il a dit la chose la plus fausse el la plus anti-philosophique.

Prendre pour type de la pensée et de l'activité de l'Europe

fond des dogmes du Cbristiauisme soit ruinée et puisse jamais être ruioée. Nous entendous par système dogmatique chrétien le dogme de l'iucaroatiou du Yerbe en la personne de Jésus, et tout ce qui aélé rattaché à cet anthropomorphisme du Verbe. C'est là, à proprement parler, ce qui constitue le Christianisme. Ce dogme du Yerbe fait homme ou du Messie sera expliqué; le véritable Yerbe, Pidéal , le progrès en Difu, sera compris; tous les dogmes secondaires du Christianisme seront par là même anéantis. L'essence pbiloso|>hlqiie du Christianisme revivra donc à titre de philosophie ou de religion ; mais ce ne sera plus le Christianisme, puisque le Christianisme fut la forme sous laquelle l'humanité à une certaine époque comprit Dieu, et que cette forme aura disparu.

la pensée et les efforts de quelques sociétés bibliques, et oublier la succession du protestantisme marchant toujours de plus en plus depuis sa naissance vers le pur déisme, et oublier encore les idées que la philosophie a jetées dans le monde, et qui , depuis qu'elles sont jetées dans le monde , vivifient le monde , en vérité c'est un singulier oubli pour un philosophe , et il y a là historiquement un hiatus effrayant qui aurait dû empêcher M. Jouffroy d'appeler aussi hardiment chrétien le système européen moderne.

Même oubli de la réalité actuelle qae de l'histoire. Est-ce l'influence du dogme chrétien , nous le demandons, qui dirige le gouvernement des Anglais dans l'Inde? Rapprochez leur conduite de celle des compagnons d'Albuquerque , et prononcez. Parce que nous avons transformé quelques mosquées d^Algeren églises, est-ce le Christianisme que nous voulons faire triompher du Mahométisme ? Bon pour Charles X de voir ainsi les choses; mais la France les voit-elle ainsi? Et de méine pour toutes les manifestations intérieures et extérieures de la civilisation européenne. Ce n'est pas la synthèse chrétienne , ce n'est pas la religion ou la philosophie chrétienne , ce n'est pas le dogme de la chute et de la rédemption , dans lequel se résume tout le Christianisme, qui préside aujourd'hui à notre industrie, à nos arts, à nos sciences, à nos mœurs , à notre gouvernement , à notre politique ; et voilà pourquoi aussi ce dogme n'a plus de culte : les prêtres chrétiens sont morts , parce que le Christianisme n'est plus qu'un souvenir de l'histoire.

Mais, dira M. Jouffroy, l'Europe n*a-t-elle pas été chrétienne, neconserve-t-elle pas du Christianisme une empreinte, des sentiments , une forme ; pourquoi m'empêcher de l'appeler chrétienne ?

Oh ! c'est que vous faites ainsi la plus cruelle injure à la philosophie , à la vraie religion ; c'est que vous anathématisez tout votre passé ; c'est que vous émigrez dans le camp de De Maistre ou de Lamennais ( I ) ; c'est que, d'ailleurs, n'étant pas

(i) Il ne s'agit ici, certes, ni de dédain oi de colère pour les inaitres actiieb de la doctrine chrétieDue. Nous concevons Tœuvre de

chrétien , toqs n'a?ez plus de tradition. Si l'Eorope est le système chrétien , montrez-moi donc le Christianisme régnant an miliea d'elle, et expliquez-moi alors pourquoi Widef , Jean Uuss et Jérôme de Prague , pourquoi Luther et Calvin » pourquoi Descartes et Bacon , pourquoi Voltaire , Diderot et Jean- Jacques, pourquoi tous les philosophes du dix-huitième siècle , pourquoi la révolution française. Si l'Europe est le système chrétien et doit rester le système chrétien, expliquez-moi comment et pourquoi vous n*étes pas vous-même chrétien , puisque vous ne croyez ni à la divinité de Jésus, ni à la chute, ni à la rédemption , et qu'au contraire vous paraissez croire au progrès. Imaginez-vous que l'Europe ne s'élèvera jamais à votre niveau philosophique , que Tenceinte des écoles ne sera pas brisée, et que la philosophie , c^est-à-dire la religion, ne descendra pas dans le peuple , ou plutôt que le peuple , Thumanité , ne s'élèvera pas au niveau de toutes les idées?

De Maistre et de M. de Lamennais. Nous avons souvent rendu hommage à ces hommes de géuie, venus pour remuer et transfigorrr ee qui reste du Christianisme. Mais à M. Jouffroy et à tons les édediques nous dirons : Soyez chrétiens ou soyez philosophes ; Tun ou Tautre. Aspirez, par la tradition du Christianisme ou par la tradition de la Philosophie , à la tradition universelle. Pas de doctrine possible, ni même concevable , hors de ces deux tendances, qui embrassent tout, passé, présent, avenir, et qui, hostiles entre elles jusqu*à ce qu*elles se soient bien expliquées, se rejoindront un jour (*).

( *) Il y a à peine six ans que nons écrlyions cela. Alors M. de Lamennais était véritablement le chef vivant du Catholicisme : aujourdliai il est philosophe, sans cesser d'être homme religieux. D*an autre côté* sans cesser d'être fidèles à l'inspiration de la Philosophie du dix-huitième siècle , ne sommes-nous pas arrivés à comprendre , mieux encore que nons ne le faisions alors , le vrai Christianisme , son dogme d'unité di- TÎae , d'unité de l'esprit humain, de solidarité mutuelle, de fraternité, d'égalité ! Ainsi la forme erronée du Christiauisme est abandonnée ]>ar les uns : la forme erronée de la Philosophie est délaissée par les autres. Ah ! le moment de la concorde approche ! Il approche ce moment dont nous parlions , el on tous les cœurs sincères se réoniroat dans une même foi religieuse.

C'est pour s*être arrêté et embarrassé dans cette vieille phraséologie de système chrétien , qui a l'air d'être profonde , et qui est fausse et vide , que M. Jouffroy n*a pu résoudre ni même poser aucune des questions que son esprit pressentait, et qui auraient pu donner à son article de Tampleur et de l'im- I>ortance.

Evidemment M. Jouffroy était préoccupé de jeter quelque lumière sur l'avenir de Thumanité. Une fois enfermé dans son idée que TËurope actuelle c'était le Christianisme , il n'a pu le faire ; il s'était enchaîné lui-même. £n effet comment oser croire que les dogmes chrétiens triompheront dans les Indes » à la Chine , dans TAsie tout entière ! Comment nier ce qui est certain , savoir que tous les efforts des missionnaires de cette religion sont vains , absolument vains ? M. Jouffroy n'a donc pu poursuivre son idée; il n'y avait plus jour à sortir de là. Il s'est donc borné, par un pur abus de mots, à mettre sur le compte du système chrétien tous les travaux et tous les progrès de la civilisation européenne.

Que si M. Jouffroy, au contraire, avait eu la vraie tradition de la vie actuelle de TËurope, s'il avait compris la valeur du protestantisme et de la philosophie , il aurait pu poser le problème de Taction civilisante de l'Europe sur TAsie, et montrer comment une croyance supérieure au Christianisme , comme le Christianisme lui-même était supérieur au Polythéisme , pourrait un jour réunir le monde dans son sein , et comment les enfants de Brahma , de Bouddlia , de Mahomet , pourraient faire alliance avec ceux de Moïse et de Jésus. Mais ce n'est ni dans le sein du Brahminisme, ni dans le sein de Ilslamisme , ni dans le sein du Judaïsme , ni dans le sein du Christianisme , qu'une telle alliance sera possible.

La question se serait alors présentée tout autre aux regards de Técrivain. Il ne se serait pas demandé comment le système chrétien absorberait le système brahminiqne et le système mahométan ; mais il aurait vu , comme une étude immense , et qu'il n'est possible à personne de faire aujourd'hui , qu'il y aurait à examiner par quelle suite de progrès et de transformations les religions orientales et le Christianisme , qui en est

sorti , feroni place à une grande et nouvelle synthèse de toute la connaissance hnmaine.

Alors la philosophie et le dogme fondamental de la perfectibilité lai auraient apparu comme le germe encore faible et naissant qui conduira Thumanité à formuler sa croyance sur la destinée de l'homme , son origine , son avenir, ses rapports avec Dieu et ses semblables; d'où résultera, comme dit M. Jouflroy, une véritable religion , qui, comme il dit encore, entraînera nécessairement après soi non seulement on certain cuite, mais une certaine organisation sociale , un certain ordre civil, une certaine politique, et de certaines mœurs, en un mot ime civilisation tout entière.

§ VII

RbPLBX10?IS SDR LA PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRB. — NouS

avons réservé , pour en parler en dernier lieu', ce morceau publié pour la première fois aujourdliui par M. Jouffroy. C'est sans contredit Tarticle le plus important de son livre, II ne s'agit plus ici de questions particulières , il s'agit de la loi même du développement de l'humanité. Voici comment M. Jouffroy pose la question :

« La grande différence qui sépare l'homme du reste des ani- » maux , c'est que la condition de ceux-ci ne change pas avec » les siècles , tandis que celle de l'homme est dans un mou- )> vement perpétuel de transformation.

» La condition des castors et des abeilles est aujourd'hui ce }> qu'elle était le lendemain de la création ; la condition de » l'homme en société change tous les siècles , se modifie toutes » les années , s'altère en quelques points tous les jours.

» L'histoire recueille ces changements ; c'est là sa mission. » Elle enregistre ce qui se passe , afin que le souvenir en dc- » meure. La philosophie de l'histoire néglige les changements » eux-mêmes , et ne voit que le fait général de la mobilité hu- » mai ne dont ils sont la manifestation. Elle cherche la cause » et la loi de cette mobilité.

» En effet, à ce mouvement qni fait de l'homme nne chose » ondoyante , il y a nécessairement un principe ; et , comme n ]*cffet est spécial à Thomme , un principe qui n*agit que sur n lui : ce principe , quel est-il ? où faut-il le chercher ?

» Ce n'est point dans le théâtre sur lequel l'homme est ap- » pelé à se développer. Ce théâtre , qui est la nature , lui est » commun avec les bêtes qui ne changent point ; ce théâtre , » d'ailleurs , est aujourd'hui ce qu'il était hier , ce qu'il sera » toujours. La mobilité humaine ne peut venir de là.

» SI elle ne vient point du théâtre , elle vient donc de l'ac- » teur. Il y a donc dans l'homme un principe de changement n qui n'existe point dans la béte.

» Deux mobiles intluent sur la conduite de l'homme , et la » déterminent : les tendances de sa nature , et les idées de son » intelligence sur les différents buts auxquels aspirent ces ten- » dances.

» Quand il obéit à la première de ces influences, qui est ins- » tinciive et aveugle, il agit passionnément; quand il obéit à M la seconde , qui est éclairée et réfléchie , il agit raisonnable- » ment. La première domine dans l'enfance , la seconde dans » l'âge mûr et dans la vieillesse.

V Les tendances de la nature humaine sont invariablescomme » elle ; elles sont les mêmes à toutes les époques et dans tous » les lieux. Les idées de Tintelligence humaine varient d'un » ti'mps à un autre temps , d'un pays à un autre pays; elles » varient comme la connaissance humaine , et la connaissance » humaine croît et décroît.

» Si la condition des bêtes ne change point , c'est que leur » condnite est exclusivement déterminée par les tendances de » leur nature, qui sont invariables. Si la condition de l'homme » varie d'un pays à un autre pays , d'une époque à une autre » époque , c'est que la condvtte de l'homme n'est pas seule- » ment déterminée par les tendances de sa nature , qui sont » invariables, mais encore et principalement par les idées » de son intelligence , qui sont essentiellement changeantes » et mobiles.

» Le principe de la mobilité des choses humaines est donc » dans la mobilité des idées de Tintelligence humaine.

SSi APPENDICE.

» Tons les cbangemeDts qai s^opèrent dans la condition de

• riiomme , toutes les transformations qu'elle a subies , déri- » vent donc de Tintelligence , et en sont reflet ; Tbistoire de » ces changements n*est donc, en dernière analyse , que This-

• toire des idées qui se sont succédé dans Tintelligence bu* n maine , ou , si Ton aime mieux « Tbistoire du développement » intellectuel de rbumanité. »

Ce début rappelle le beau morceau de Pascal que nous citions dernièrement (I) comme la première formule explicite et claire qui ait été donnée du progrès de Fbumanité. Mais, sous le rapport de l'exactitude et de la vérité , aussi bien que pour le bonbeur et la hardiesse de l'expression , nous préférons les pages de Pascal.

M. Jouflroy dit : « La condition des castors et des abeilles M est aujourd'hui ce qu'elle était le lendemain de la création ; » la condition de l'homme en société change tous les siècles , M se modifie toutes les années , s'altère en quelque point tous » les jours. L'histoire recueille ces changements.... »

Pascal était plus hardi que M. Jouflroy ; il avait buriné bien plus vigoureusement l'idée du progrès humain. Où M. Jouffroy ne voit que des changements j Pascal voit du premier coup le progrèft; il n'est frappé que du progrès ; ce n'est pas le changement , c'est le progrès, c^est la perfectibilité, qu'il oppose à la nature animale. C'est , comme il le dit, rm/?ne7^ de l'esprit humain qui le frappe en opposition de l'éternel fini de l'instinct des animaux. Ecoutons encore une fois Pascal :

« Les effets du raisonnement augmentent sans cesse, au lieu » que l'instinct demeure toujours dans un état égal. Les ru- » ches des abeilles étaient aussi bien mesurées il y a mille ans » qu'aujourd'hui , et chacune d'elles forme cet hexagone aussi » cxailemcnt la première fois que la dernière. Il en est de » njôme de tout ce que les animaux produisent par ce mou- » venicnt occulte. La nature les instruit à mesure que la né- » cessilé les presse ; mais celle science fragile se perd avec les

(i) Dans un article sur la Loi de Continuité qui unit le Dijc-huitihne Siècle au Dix-^eptième ^ inséré liaus la Hfvue Ericjclapédi^

» besoins qu'ils en ont : comme ils la reçoivent sans étude , ils n n'ont pas le bonheur de la conserver; et toutes les fois qu'elle » leur est donnée , elle leur est nouvelle , puisque la nature » n'ayant pour objet que de maintenir les animaux dans un » ordre de perfection bornée , elle leur inspire cette science • simplement nécessaire et toujours égale , de peur qu'ils ne » tombent dans le dépérissement , et ne permet pas qu'ils y » ajoutent , de peur qu'ils ne dépassent les limites qu'elle leur » a prescrites. Il n'en est pas ainsi de l'homme , qui n'est pron duit que pour Tinfinité...* »

Mais à part cette supériorité de l'expression , cette assurance de coup d'œil , et cette affirmation positive , que nous ne retrouvons pas chez M. Jouffroy, l'identité de son raisonnement fondamental et de celui de Pascal est complète.

Tous les deux partent de cette idée , que la nature extérieure à l'humanité est immuable , tandis que l'homme , doué de la faculté de raisonner , est muable ; à quoi Pascal ajoute , beaucoup plus positivement que M. Jouffroy , que l'homme est par là même et nécessairement progressif.

Nous n'accordons pas que la nature extérieure à l'homme soit immuable , et , pour prendre l'exemple de Pascal et celui de M. Jouffroy , nous ne croyons pas que la nature des animaux , castors ou autres , qui vivent aujourd'hui sur la terre , soit identiquement la même que celle des animaux qui vivaient il y a deux ou trois mille ans. Les changements de la nature extérieure sont longs à se produire , et l'homme , dans son extrême petitesse et dans sa durée fugitive , serait inhabile non seulement à les mesurer, mais même à les soupçonner, si d'un côté il ne modifiait pas lui-même , par une action directe , Tinstinct de ses animaux domestiques aussi bien que leurs formes corporelles , et si d'un autre côté la terre n'avait pas ouvert à ses regards le vaste théâtre de ses transformations, et des transformations de tous les êtres qu'elle a nourris.

L'assertion tranchante de Pascal sur l'immuabilité de la nature était permise alors que la géologie et plusieurs autres sciences naturelles n'existaient pas. Ce qu'il faut faire aujourd'hui, ce n'est pas de répéter l'assertion de Pascal , mais d'afiirmer au contraire le progrès et le changement partout où il

534 APPB?IDICE.

y a Tie y dans le monde extérieur à Th amanite , comme dans rhumanité elle-même.

Quoi qu'il en soit, M. Jouffroy, dans le travaU que nous examinons , n'a fait que généraliser Tidée de Pascal.

Et voilà pourquoi à Terreur du cercle immuable et étemel dans lequel , pour lui comme pour Pascal , tourne la nature extérieure à Thumaniié , il a joint une autre erreur toatà-fait capitale sur le développement de Thumanité elle-même.

Pascal oppose aux êtres privés de raison Thomme capable de raisonnement, et de là il déduit le progrès; il semble donc qu*il base sur le raisonnement, ou , comme dit M. Jouffroy , sur le changement des idées , le progrès quMl constate dans rbumanité. Mais il faut soigneusement remarquer deux choses. D'abord Pascal ne considère que le progrès des sciences exactes et d'observation. Il est donc parfaitement logique lorsqu'il attribue plus spécialement au raisonnement celte partie du développement de l'humanité, puisque évidemment les sciences exactes et d'observation sont plus spécialement le fruit direct de notre faculté de raisonner. Et en second lieu, Pascal ne cherche en aucune manière à expliquer comment la nature humaine est capable , à l'aide du raisonnement , de marcher de vérités en véritt^s , et de s'avancer de découveries en découveries. Il constate seulement qu'il y a dans l'homme des facultés, des puissances, qui lui permettent d'ajouter, de génération en génération, ses connaissances et ses découvertes ; mais il n'entre pas dans l'analyse de ces facultés; il prend l'homme synthétiquement , doué de mémoire , d'imagination , de jugement , de sensibilité : à plus forte raison, n'affirme-t-il pas , comme M. Jouffroy, que c'est à une seule de ces puissances qu'est dû le développement de riiumanité. M. Jouffroy répète donc Pascal; mais il ne se borne pas comme Pascal.

Ce qu'il y a de vrai dans son article est de Pascal; l'erreur esl dans ce qu'il a ajouté à l'idée de Pascal.

Je le répète, tout est clair et vrai dans le morceau de l^ascal : seulement Pascal ne voit le progrès que dans les sciences exactes et d'observation ; c'est sous ce rapport unique qu'il le considère. Ne lui demandez pas si les facultés

ArPBVDIGB. 555

humaines changent ^ si les sentiments, si les passlmis changent, si les corps changent, ni les cerveaux des hommes et tout leur (itre enfln se modlHent dans le cours des siècles. Ce sont des questions qu'il n*a pas considérées, et qui sont en dehors de son but; il ne s'occupe même pas du progrès dans IVxpression des sentiments, c'est-A-dire dans les arts; il ne considère pas davantage les mœurs, les lois, la politique: toute son attention est concentrée sur les sciences exactes et d'observation , et sur ce phénomène que les hommes, par la mémoire , la parole, l'écriture, l'imprimerie , ajoutent continuellement à leurs acquisitions, et conservent toujours les découvertes des hommes qui les ont précédés ; d'où il conclut le progrèi et la perfectibilité de l'esprit humain sous le rapport des sciences exactes et d'observation. C'est par cette veine seulement qu'il découvre et formule le progrès humain; mais, restreint A cette limite et à cette seule considération , le morceau de Pascal , que les pages de M. JouflRroy rappellent, est d'une admirable pureté.

£t c'est précisément ce qui fait, suivant nous, que M. Jouffroy étant sorti, quant à l'objet qu'il se proposait de résoudre, des limites de Pascal, et n'en étant nullement sorti, quant aux moyens de le résoudre, est, au contraire de Pascal, tombé dans Terreur.

M. Jouffroy considère le développement total de Thumanité : moeurs, lois , politi((ue , sciences , arts , industrie , tout est compris dans les conditions de son problème ; c'est l'humanité tout entière , c'est le développement do toute l'humanité , c'est tout le développement de l'humanité qu'il veut expliquer, et c'est tout cela qu'il explique par ce qu'il nomme la mobilité des Idées de l'intelligence humaine.

Sans contredit les idées de rintelligence humaine changent, et non seulement elles changent , mais elles se développent. Mais vouloir , comme M. Jouffroy l'a fait dans tout ce morceau , qu'il s'opère une sorte de développement abitraît des idées, indépendamment de tout changement et de tout progrès ' dans la nature humaine, et faire de ce développement abêlraU ^ des idées la cause du changement de l'humanité , c'est se payer ' d'abstractions, et c'est ne rien expliquer ; car on demandera

JS56 APPENDICE.

à anssi bon droit à M. Jouffroy : D'où vient la mobilité des idées de l'intelligence humaine ?

Gela est tellement vrai que , retournant complètement la solution de M. Jouffroy , nous imaginerions plutôt de cherclier dans la nature humaine , dans ses besoins , dans ses passions, dans ses tendances , la cause de la mobilité des idées de son intelligence , que de faire , comme M. Jouffroy , de cette mobilité même , la cause de tous les changements qui s'observent dans l'humanité.

Mais afin de rendre saisissables et évidentes les divergences qui existent entre nous et M. Jouffroy sur tous les points , nous commencerons par énoncer nos propositions , qui sont directement contraires à celles qu'il a émises. Gela rendra plus intelligible la discussion que nous allons faire d'un travail remarquable par sa subtilité , et qui d'ailleurs roule sur les questions les plus hautes et les plus importantes de la philosophie.

4 o Nous soutenons donc, contradictoirement à M. Jouffroy, que la condition de l'homme et de l'humanité n'est pas particulière et spéciale à ce point, que le monde extérieur à l'humanité ne change pas, tandis que l'humanité change.

2" Nous ne saurions regarder l'univers comme un théâtre, où l'homme seul est acteur.

Nous nions cette séparation absolue que M. Jouffroy établit entre le monde et l'humanité , cette muraille d'airain qu'il élève entre l'homme seul acteur , et le reste de l'univers , théâtre de l'homme. Tous les êtres doués de la vie nous paraissent des acteurs dans l'univers , et , considérés en tant que doués de vie , ils sont acteurs au même titre que Thomme (1).

(i) Cela ne veut pas dire que nous assimilions rhomme à tous les autres êtres doués de vie , que nous dïods le pouvoir personnel dans rhomme, et que nous mettions au même niveau la liberté, la personnalité de 1 homme et les instincts des animaux. Mais seulement nous regardons qu'il y a un lien entre toutes les manifestation» de la vie ; que , sous le rapport de création , les êtres inférieurs à rhomme sont des échelons qui conduisent à lui, de même que, sous le rap-

De plas» nous croyons au changement dans la nature extérieure à Thumanité, comme au progrès de Thumanité elle-même. Nous ne croyons pas à une création une fois faite , et dont Tœuvre tourne ensuite dans un cercle éternel , remuant toujours sans avancer. Nous croyons à une création continue.

5"" Quant à Thomme et à Tliumanité , nous ne sommes pas en moindre désaccord avec M. Jouffroy.

Nous n'admettons pas sa division absolue entre les idées de rintelligence et les tendances de la nature humaine. Nous ne croyons pas que Thomme soit placé entre les deux mobiles que M. Jouffroy lui donne : les tendances de sa nature , ou les passions , d'un côté , et , de l'autre , les idées. L'homme est un être à la fois intellectuel, moral, et physique. Gassendi répondait admirablement à Descartes , qui lui avait reproché de n*être que chair : « Vous n'êtes pas tellement esprit que vous ne soyez chair, de même que je ne suis pas tellement chair que je ne sois esprit. » C'est cette unité de la nature humaine qu'il faut toujours avoir devant les yeux, si l'on ne veut pas tomber dans l'abstraction et dans Terreur qu'elle engendre. Vauvenargues ne faisait que répéter le mot de Gassendi lorsqu'il écrivait sa belle phrase : « Les grandes pensées viennent du cœur, m L'homme , dans tous ses actes et dans tous les mouvements qui les provoquent , est toujours à la fois chair et esprit , suivant le mot de Gassendi , cœur et

port de la simultanéité d'existence, il y a un lien harmonique entre lui et tous les antres êtres doués de vie. Poussez plus loin la distinctioa de M. Jouffroy ; appliquez-la à la foule des hommes , qui , en géuérdl, suivent la voiz de leurs penchants et de leurs besoins, tout en obéissant presque aveuglément aux lois de la société , et vous arriverez à cette opiniou, que l'humanité elle-même n'est qu'un théâtre où s'exercent les grands hommes et les hommes de génie : maxime adoptée par plusieurs, et qui nous parait la plus audacieuse et la plus funeste des impiétés. Combien il est plus religieux de ne point séparer les grands hommes de l'humanité, ni la vie de l'bumauité de la vie répandue dans l'univers sous d'autres manifestations, ni enfin Dieu de l'univers!

pensée , siitrant le mot de Yanvenargues. CTest une fatfsse psychologie qae celle qui fait de rbomme deux parts , met' tant les tendances de sa nature d'an côté , et les idées de son intelligence de Tantre. L'homme est toujours entre des sentiments et des idées d'un côté , et des sentiments et des idées de l'autre (I).

À<* Enfin nous ne croyons pas que les tendances de la nature humaine soient constantes et iuTariables.

Non, les tendances de la nature humaine ne sont pas invariables. Ce principe est la négation de tout ce que la science anthropologique a constaté; et il est d'autant plus étonnant que M. Jouffroy l'ait adopté , qu'il suffisait de considérer les extrêmes de la nature humaine pour en voir la parfaite fausseté (2). Les tendances de la nature humaine chez le sauvage de la Nouvelle-Hollande , dont l'aspect et toutes les passions rappellent la nature animale, sont-elles les mêmes que les tendances de la nature humaine cbez les peuples les plus civilisés? Le crâne d'un tel sauvage ressemble-t-il à celui d'un Européen ; et , si ce crâne annonce le peu de développement de l'intelligence , ou le défaut des idées , n'annonce-t-il pas au même titre le peu de développement des affections généreuses et une énorme activité de certaines affections ou passions brutales et égoïstes ? Prenez, au contraire, en Europe,

(i) Prenez l^acte le plus sublime; prenez Régulus, ou Socrate, ou Jésus. Sont-ce des idées seules qui les déterminent à briser leur corps pour la pairie ou pour l'humanité? Non, ce sont des sentiments et des idées : c'est que Régulus aime les Romains , c'est qu'il aime sa patrie, comme on aimait alors la patrie; c'est aussi qu'il apprécie Tutilité de son sacrifice ; c'est que Socrate et Jésus aiment l'humanilé ; c'est qu'élevés vers Dieu, ils aiment sa loi , qui s*est révélée à eux par la justice et la vérité. J'ai nommé Jésus : est-ce donc mie idée que ce mot qui a fait de Jésus un Dieu pour l'humanité pendant deux mille ans : Aimez votre prochain comme Dons-méme! Ce mot, qui a changé en partie la face du monde, n'est-il pas plutôt un sentiment qu'une idée?

(a) Il ne fallait qu'ouvrir les planches de Péron ou de tel autre voyageur.

un «nfaot au berceau , et transportez-le chez les sauvages : ses instincts , ses tendances seront-elles les mêmes plus tard , et jusqu'à Tâge le plus avancé , que les tendances des enfants de la tribu où il aura vécu ? Croire quMl en puisse être ainsi , c'est adopter le futile système d'Helvétius sur Tégalité absolue des hommes et Tinfluence absolue de l'éducation. Il semblait que jamais si léger paradoxe ne pourrait être reproduit , après les travaux et les observations si multipliées de toutes les sciences naturelles sur Finnéité des penchants et de l'intelligence.

Or ceci n'est pas , dans l'ouvrage de M. Jouffroy , une erreur de détail ; c'est le fond même de sa pensée , et la base de son système. Ënlevez^lui cela , et ce roman , si habilement combiné, si artistement écrit , tombe et s'en va en fumée. Il suffira, pour le démontrer, que nous en exposions la suite et la texture.

M. Jouffroy fait donc consister très positivement et uniquement le phénomène de la mobilité des choses humaines ( ce que , nous , nous appelons le progrès ) , dans la mobilité des idées de l'intelligence humaine : a Les tendances de la na- » ture humaine sont invariables comme elle ; elles sont les » mêmes à toutes les époques et dans tous les lieux. Les idées » de l'intelligence humaine varient d'un temps à un autre » temps , d'un pays à un autre pays ; elles varient comme M la connaissance humaine, et la connaissance humaine croit » et décroit. »

Ainsi , pour M. Jouffroy, les idées ne s'incarnent pas , Tesprit ne se fait p^s chair , pour employer l'expression chrétienne.

M. Jouffroy a, d'une part, les idées, et de Tautre le monde, c^est-à-dire les êtres divers qui composent la nature extérieure à l'humanité et l'humanité elle-même.

D'un côté sont , pour lui , les idées , c'est-à-dire » à son point de vue même, je ne sais quelles abstractions sans réalité comme sans manifestation, des entités sans corps, sans sentiment, sans existence, que personne n'a jamais vues, que ceux mêmes qui en parlent reconnaissent bien ne pas être; purs résultats de notre intellect, auxquels les philosophes ont de temps en temps

donné la vie , par une sorte d'illusion , et pour la facilité de leurs systèmes et de leurs explications (4 ).

De Tautre côté , pour M. Jouffroy , est le monde , c'est-àdire les êtres divers. Or, selon M. Jouflfroy, ces êtres ne changent pas ; la nature roule dans un cercle éternel et immuable. D'abord le monde physique ne change pas; le monde des minéraax, des plantes, et des animaux, ne change pas; ensuite les hommes eux-mêmes ne changent pas. Il n'y a que les idées qui changent.

Or, dit-il , une vérité étant donnée, entraîne après elle une autre vérité, et celle-ci a également ses conséquences , et toujours ainsi ; de sorte qu'en définitive , le développement de l'humanité, ou plutôt des idées deThumanilé, est absolument fatal , semblable à une géométrie invisible qui se développerait de théorème en théorème , depuis l'axiome fondamen-

(i) C'est le poÎDt de vue de M. Jouffroy que uous. indiquons là, et non pas le nôtre. Pour nous les idées n*ont, certes, pas d'existence indépendamment de TÊtre universel et des êtres particuliers. Mais Dieu , l'Être universel , par une création continue , manifeste au sein des êtres particuliers les idées conçues éternellement en lui. Ces idées, avant de se manifester, ont donc un snbstratu/rif qui est Dieu. Conçues par les êtres particuliers, elles ont, dans Tordre fini, un autre substratum; ce sont les créatures qui les conçoiveut. Il y a donc, à chaque manifestation de la vie, incarnation de l'idée au sein des créatures. Mais M. Jouffroy, qui n'admet pas que Tidée s*iucame, et qui ne voit aucun rapport, soit antérieur, soit postérieur, entre Tétre qui conçoit une idée« et cette idée, nie par là même que Vidée ait an sein des êtres un substratum ; et comme, d'un autre côté, il fait des idées la cause de tout le développement de Phumanité, il s'ensuit donc qu*il nomme idées de pures abstractions, des entités sans corps, sans sentiment, sans existence; et c'est à ces abstractions, qui ne répondent à aucune force, à aucun être, qui n'ont pour cause et pour représentants ni l'Être universel ni les êtres particuliers, qu'il donne le gouvernement absolu du monde. C'est pis que la vieille doctrine du Fatum antérieur et supérieur au Dieu 'vivant; être abstrait, sans existence, et qu'on supposait néanmoins gouverner les dieux et les hommes.

tal jusqu'aux propositions les plus compliquées et les plus lointaines.

Traitant alors la question de la liberté humaine, en présence de ce développement fatal de l'humanité , M. 'Joufiroy résout ce problème en éliminant les passions , comme un géomètre élimine d'une équation des quantités égales et contraires; puis, poursuivant , par-dessus la tête de Thumanité qu'il a à peine légèrement effleurée , le développement des idées, il fait continuer à Tesprit humain sa marche invariable et géométrique. C'est un véritable escamotage, où M. Jouffroy ne fait intervenir un instant les hommes que pour les faire à l'instant disparaître ; car, dans son hypothèse, ce sont toujours les idées qui vont , qui marchent , qui se développent , mais sans qu'on voie quel changement l'humanité elle-même ( le substratum des idées ) a subi.

Oh ! les idées ! les idées! On sent , dans toute cette analyse de M. Jouffroy , le psychologue qui , occupé des idées , a pris son idole pour en faire la reine du monde. Oui , dans cette explication du développement de l'humanité , les idées sont des espèces d'idoles que chaque génération , à son tour, vient encenser sur leur autel ; mais les froides divinités ne rendent pas à leurs adorateurs un seul souffle), un seul regard. Les générations se succèdent, en élevant leur piédestal; mais, pendant que l'idole s'embellit et s'élève , l'humanité reste la même , elle ne s'embellit ni ne s'élève , elle est sacrifiée aux idées.

M. Jouffroy n'a pas vu qu'en abstrayant ainsi , il n'avait oublié qu'une chose , le développement de l'humanité ellemême.

Encore une fois, il n'y a pas d'êtres qui s'appellent les idées. Il y a des hommes et des générations successives d'hommes qui ont des idées.

Quand je vous accorderais que les idées se développent d'elles - mêmes , vous auriez le développement des idées de l'humanité , mais non pas le développement de l'humanité. Votre humanité , pour employer votre expression , aurait remué sans avancer , ou plutôt elle n'aurait pas même remué.

54S APPBNDICB.

Et si par malheur ub déluge , une commotion de la nature , ou la guerre , ou le feu, venait à lui enlever ses bibliothèques, elle se retrouverait pdongée d l'instant même dans sou état originel (4). *

Telle est la subtile théorie contenue dans ce long travail de M. Jottffi-oy , le plus important néanmoins et le plus hardi de tous ses essais , sans aucun doute. Si je suis parvenu à la bien faire comprendre. Terreur qu'elle recèle doit être évidente pour tout le monde. Au surplus, M. Jouffroy, avant de publier cette théorie, en avait fait, d'une manière détournée, Tessai et l'expérience; expérience , il est vrai, qui ne fut pas heureuse. On se rappelle ses articles sur misiriss Trollope, dans la Revue des Deux-Mondes. On s'étonna qu'un si grave philosophe eût pris tant de goût pour le bavardage anti-répuUicain d'une lady. Mais on fut courroucé , quand on sut à quelle fin il avait pris tous ces petits soins , et qu'on le vit se servir de l'occasion pour appuyer l'immobilité politique en vertu de cet axiome : « Les idées font toutes seules leur chemin ; les M hommes n'ont pas besoin de s^en mêler. » Plusieurs alors ne purent se contenir, et reprochèrent rudement à l'auteur son singulier quiétisme. Mais enfin on avait pris cela pour une pure distraction, un trait humoristique, un caprice d'écrivain. C'était chez M. Jouffroy une idée profonde. En effet , le résultat de tous ses travaux sur la philosophie de l'histoire, c'est , nous venons de le voir, que les idées font toutes seules

(i) Certes on a vu des peuples tomber de la civilisation dans la barbarie; on a vu les Grecs, par exemple, devenir les Maïnotes et les Pailicaresde nos jours: mais d'abord leur nature, tout inférieure qu'elle soit à celle du petit nombre d'hommes libres qui existaieut autrefois dans les républiques grecques, est-elle inférieure à ce qu'était le terme moyen de la nature humaine dans la Grèce antique, en y comprenant les esclaves, qui étaient aossi des hommes? Athènes comptait trente mille citoyens et quatre cent mille esclaves. Voilà pourquoi , cet ordre social factice étant détruit, la Grèce a pu ne pas rétrograder, et être cependant la misérable Grèce des Maïnotes cl des Fallicares. Ajoutons qu'il a fallu des siècles do malheur et d'oppression pour dégrader aiusi la Grèce.

APPENDIGB. 545

leur chemin. L*axiome des articles sur mistrlss TroUopc se trouve démontré dans l'article sur la loi du développement de riiumanité. La chose était grave , comme on voit, plus grave qu'elle ne le paraissait ; et ceux qui se courroucèrent à ce propos dans les journaux et les revues ne se doutaient pas à quoi ils avalent affaire. Ce petit axiome, qui eut un si mauvais sort , n*cst rien moins que Texplication de la plus grande chose du monde, savoir de la mobilité des choses humaines, en d'autres termes du progrès et de la perfectibilité. C'est même à ce principe que M. Jouffroy réduit absolument et uniquement le progrès et la perfectibilité.

Cyrano, pour voyager à la lune, avait inventé un moyen : il avait un ballon de fer, et il portait avec lui un aimant; Taimant, lancé, attirait le ballon, et le voyageur, exhaussé par là , lançait de nouveau sa boule d'aimant ; et ce fut ainsi qu'il parvint jusqu'à la lune. Les idées sont la boule d'aimant de M. Jouffroy. Pour lui , l'humanité , immobile dans sa nature et immuable dans ses tendances, n'a pas plus en elle-même la faculté de s'élever et de grandir, que le ballon de Cyrano de Bergerac n'avait en lui-même la faculté de voyager; mais les idées, lancées par je ne sais quelle main inconnue, avancent, avancent toujours et Thumanité suit ; tellement que si l'aimant qui gravite si mystérieusement vers le ciel venait à disparaître, l'humanité, loin de s'élever vers les astres, retomberait à l'instant même , par son propre poids , à son niveau primitif, au niveau de la terre.

Encore, dans le voyage iunahre de Cyrano , je vois le ImUoq avancer, parce que je vois un attrait qui le pousse vers l'aimant , et la force active et intelligente qui lance devant lui cet aimant. Mais dans le voyage de l'humanité à travers les siècles , tel que M. Jouffroy l'explique , je ne vois pas même l'humanité marcher.

Il implique même qu'elle marche, dans le système de M. Jouffroy; car serait-ce marcher que de rester toujours identique à elle-même , immuable dans sa nature et dans ses tendances ?

Pour un ballon , pour une voiture , avancer, c'est se mouvoir d*un point à un autre dans l'espace. Pour l'humanité ,

avancer, n'est pas seulement passer d*ane idée à une autre idée.

La voiture elle-même n'avance qu'en vertu d'une force vive qui lui est communiquée. £n bornant à un déplacement d'idées le progrès de l'humanité, M. Jouffroy ressemble, d fortiori y à un homme qui prétendrait expliquer le mécanisme d'un cheval ou d'une voiture à vapeur, en affirmant simplement qu'il existe un terrain continu par lequel ce cheval ou cette voiture passe , et en montrant ainsi qu'il y a une terre pour les porter,

£h! sans doute, il y a une terre pour les porter; mais la force vive qui les anime et qui les fait passer d'un point à un autre de cette terre , voilà ce qu'il faut avant tout reconnaître et expliquer, s'il se peut. Là est la source du mouvement : le terrain , le sol , l'espace parcouru , peut servir à mesurer la vitesse ; mais ce n'est pas la vitesse , ce n'est pas la force , ce n'est pas la puissance , ce n'est pas la vie.

£t de même pour l'humanité : vous prétendez expliquer sa marche , et vous me montrez la terre des idées qu'elle parcourt , en d'autres termes le lieu de sa marche ; vous me montrez qu'elle passe d'une idée à une autre idée , que les idées en elles-mêmes, et dans Vàbsolu, s'enchaînent et s'engendrent les unes les autres, qu'elles se suivent, se tiennent, on en d'autres termes se développent : belle découverte I Mais vous bornez là votre vue, et vous affirmez que vous avez expliqué la marche de l'humanité , que tout le mystère consiste à ce. qu'après une idée il y a une autre idée. C'est comme si vous me disiez qu'après un point de l'espace il y a un autre point!

§ VIII

D'où est venue à M. Jouffroy cette subtile et vaine explication du progrès de l'humanité ? Le dix-septième et le dix-huitième siècles avaient parlé de progrès, de perfectibilité; tout le monde en parle aujourd'hui. Une école, à laqueUe nous

nous faisons gloire d'avoir appartenu { I ) , a récemment fait irruption partout avec ces deux grands mots; elle a troublé et déconcerté les éclectiques eux-mêmes. M. Jouffroy ne pouvait rester indifférent à cette proclamation du progrès , si importante que , selon nous, c'est par là que la philosophiçlest enfin arrivée à se comprendre, à pouvoir se formuler et se définir, et à se poser religieuse au milieu de la société , où la religion du passé fait si évidemment défaut. Mais , au lieu de rendre hommage à tous ceux qui ont érigé dans le monde cette doctrine de la vie et du progrès , et de se demander comment ils ont entendu que s'opérait le progrès soit dans la nature, soit dans rhumanité, M. Jouffroy a voulu procéder tout seul; et, habitué , comme nous Tavons vu , à l'analyse , à la solitaire analyse du psychologue , il n'a réussi qu'à faire un chef-d'œuvre de fausse analyse.

Décomposant l'univers , il a séparé d'une manière absolue l'humanité de la nature , et il a osé déclarer la nature extérieure à l'humanité immobile et immuable.

Décomposant ensuite la nature humaine , il a osé déclarer les besoins, les instincts, les passions , les sentiments , tout ce qui se rapporte au c(èur, à l'amour, dans le sens le plus général, immobile et immuable. Il ne lui restait donc plus que sa chimère des idées se développant toutes seules. C'est-àdire qu'il a pris pour un des éléments du progrès , et pour l'unique élément du progrès , ce qui , dans son abstraction , ne serait que le lieu du progrès; car, nous le répétons encore , les idées, ainsi abstraites, ne sont que le champ que l'humanité parcourt.

Oh ! ce n'est pas ainsi , quant à nous , que nous comprenons le progrès. Lorsque notre pensée s'arrête à contempler le problème que M. Jouffroy a cru résoudre, en mettant partout l'immobilité à la place de la vie , la nature et l'humanité nous apparaissent vivantes , et partout nous sentons la force divine et infinie qui change et modifie tout par une crécUion éternelle et continue.

Oui , il est bien vrai que l'humanité suit un idéal , et gra-

(i) L'école de Saiot-SimoD.

vite en le suivant vers le cid ; mais ce que M. Jouffiroy n'a pas vu et ce qu'il a nié, c'est que Thumanité se transforniÊ à mesure qu'elle avance, recevant sans cesse en elie-méme et dans sa nature une nouvelle puissance, une nouvelle tite8s^ C'est là le mystère quUI faut reconnaître , quand même on ne saurait l'expliquer. C'était , dans le Christianisme , le mirade de l'esprit qui se fait chair, du Dieu fait honune, du Verbe qui vivifie et qui s'incarne. La philosophie serait-elle aujourd'hui tellement humble , qu'elle ne comprit pas ce qu'ellemême autrefois voila au vulgaire , encore attaché et asservi aux mythes , sous le mystère redoutable et profond de l'EucharisUe ( I ) ?

(i) Il y avait plusieurs idées dans l'EudurîMie : i^ l'idée du festio égalitaire , du repas commun , symbole et réalisation de la fraternité humaine, ou en d^autres termes de l'unité de l'espril humain et de la solidarité réciproque des hommes ; a** une idée encore plus profonde, source et fondement de la première, savoir l'idée que les hommes vivent tous de la même vie , que les idées des uns servent à nourrir les autres, et qu'ainsi la vie du genre humain consiste daos une assimilation véritable que les générations nouvelles font des produits des générations antérieures, se nourrissant pour ainsi dire de la vie et de la substance de leurs pères; 3<* une généralisation encore phis grande de cette même idée, savoir que c'est là la loi générale de manifestation et de nutrition de la vie, au sein de toutes les créatures; 4<* enfin la deinière généralisation possible de la même idée, savoir que Dieu, TÊtre universel, est le milieu de cette manifestation de la vie au sein de toutes les créatures, et que c'est de lui pour ainsi dire qu'elles vivent et se nourrissent , puisqu'il intervient dans toutes à trois titres, comme créateur, comme vivificateur, et comme lien qui les unit çt les rapproche. De ces quatre idées corrélatives les unes aux autres, et qui durent se rencontrer nécessairement au fond de ce mystère ou sacrement de l'Eucharistie, parce que l'une ne pouvait pas être aperçue sans que les autres le fussent, deux surtout furent développées sous le règne du Christianisme , la première et la dernière. Après avoir été surtout, pendant tous les premiers siècles, le repas des agapes, le repas de Tunion, de la communion, rEucbarislie devint surtout, au moyen-âge, le symbole de riucarnalion de

Bien différent donc de M. Jonffroy, nons sentons, sous récorce de ce problème , d'infinies profondeurs » et ce qui lui a paru si simple nous entraîne aux plus hautes questions religieuses. Il est en effet facile de conclure , de ce que la religion n^aspira jamais qu'à s'élever vers la source de toute vie , que cette question du développement de Thumanité est le fonds même sur lequel la religion a toujours travaillé. Nous en sommes si profondément persuadé , que nous essaierons , dans un autre article , de démontrer que le dogme du progrès et de la perfectibilité , aujourd'hui si évident pour tous , est bien en effet du même ordre métaphysique que les plus saints mystères des antiques religions, et qu^il selle , par une chaîne historique non interrompue aussi bien que par une déduction logique incontestable , au fondement même de ces religions , voilé successivement sous différents symboles (I).

ridée divine ou du Yerbe divin dans la créature. La présence réelle dii Yerbe ou de Dieu dans rEucharistie ne fut décidée positivement que très tard , après avoir occupé les esprits du neuvième au onzième siècle; ce qui prouve bien évidemment qu*une grande obscurité avait été laissée sur ce symbole. Mais les prémisses de cette décision étaient certainement posées; et Jésus lui-même, dans l'Évangile, les avait posées. Quant aux deux autres idées, bien qu'elles aient dû apparaître confusément avec celles que je viens de dire, elles furent négligées et à peine remarquées. Et véritablement, elles ne devaient pas^tre développées et comprises sous Tempire du Christianisme ; car, développées et comprises, elles conduisent plutôt à la doctrine d*un progrès incessant et d*une perfectibilité indéfinie, qu'à la théorie purement chrétienne ( * ).

(i) Nous avons commencé cette démonstration dans un article sur les mystères du Christianisme inséré dans la Revue Encyclopédique ( i834 ) sous ce tilre : Des Rapports du Christianisme avec la Doctrine philosophique du progrès. Nous espérons un jour achever de mettre cette vérité à l'abri de toute controverse.

(* ) Nous avons commencé à traiter ce grand snjet de l'Eacharistie et des idées qui y sont incluses dans divers articles de V Encyclopédie Nouvelle. Voyez en particulier rarlicle Conscience et Tarticle Égalité,

Ainsi , pour nous , la philosophie , quand elle a à expliquer le progrès, se trouve au centre même de la religion; et, comme cet empereur romain mourant disait : « Je sens que je me fais Dieu , » elle peut dire : « Je sens que je me fais religion. » Quelle que soit notre faiblesse, c'est avoir, nous Faffirmons, le sentiment religieux, que de comprendre le progrès comme nous le comprenons : ce serait avoir la mort dans Tâme et le néant dans la pensée, que de le comprendre comme voudrait le faire M. Jouffroy. Qu*il nous pardonne donc , si nous avons mis sur ce point quelque âpreté dans notre critique. Lui qui , sans être chrétien , a tant de faible pour les chrétiens, ne leur pardonnerait-il pas un peu de fanatisme contre celui qui , sans avoir la grâce , viendrait parler des clioses saintes, et qui , n'ayant le sens ni de là tradition ni de la prophétie , donnerait hardiment de puériles interprétations des grandes vérités cachées sous leurs symboles ou enseignées sans voUe par leur religion ? £h bien , c'est ce qu'il a fÎEiit pour la Doctrine du progrès et de la perfeciibilité. 11 a voulu, par imprudence sinon par mauvais vouloir , s'en approcher pour l'expliquer ; et , n'ayant pas encore la grâce de la comprendre, il est arrivé qu'au lieu de l'expliquer , il l'a niée, sans même s'apercevoir qu'il la niait

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