IV
BossuRT, Vico , Uerdi u. — Six belles pages , artistemei>t jetées et parfaitement écrites. Mais elles montrent à quel point on ignorait il y aquelques années l'histoire delà philosophie française. M. Jouffroy commence par celte phrase : m Le Discours n sur 1 histoire universelle de Bossuet est le premier ouvrage » où Ton ait cherché les lois selon lesquelles rhumanité s'est » développée; l'ouvrage de Vico est le second. Bossuet avait n trouvé dans la Bible la solution du problème ; Vico la cher- » cha dans Thistoire. Si donc Bossuet eut la gloire de poser la » question, Vico eut celle de la débattre le premier d'une ma- » nière philosophique. » Ainsi Vico, pour M. Jouffroy, est le père de la philosophie de l'histoire , et après Vico il ne voit plus que Herder qui ait cherche la loi du développement de l'humanité. « L'un (Vico) a cherché cette loi dans le déve- » loppement même de la pensée humaine , indépendamment >»de la nature extérieure; l'autre (Herder) a fait Thomme » esclave de la nature extérieure , qui lui imprime dans les di- » verses contrées des développements différents. »
Ainsi tous les travaux de la France relativement à cette grande et souveraine question de la loi du développement de l'humanité étaient ignorés ou plutôt restaient inaperças à ce point , il y a à peine six années , que M. Jouffroy a pu ne voir dans le dix-septième et le dix-huitième siècles que Vico qui s'en soit
518 APPENDIGR.
*capé f et dans notre temps que Herder. Il n*a pas même cité Tvirgot, Condorcet, Saint-Simon, qui avaient fait de cette ques^ tion de la vie de 1 humanité le sujet de toutes leurs méditations, qui avaient écrit là-dessus des volumes , qui avaient non seulement posé la question dans vingt écrits , mais qui l'avaient résolue par la solution de la perfectibilité et du progrès. M. Jouffroy a pu les omettre, ne pas les nommer, ne pas en faire plus mention que 8*ils n'avaient jamais existé ; il a pu ainsi passer sous silence Tessence même de la fin du dernier siècle , Técole dont l'esprit plane sur la révolution française comme les dieux dans Homère planent sur les armées qu'ils conduisent et animent au combat. M. Jouffroy a pu de même , tant le sens du dix-huitième siècle était perdu sous la restauration, supposer que toute la philosophie française était restée étrangère à cette question de la loi du développement de Thumanité ; il a pu ne pas songer à ces cinquante ans de querelle sur les anciens et les modernes , où Ton ne s'occupa pas d'autre chose que de la loi du développement de Thumanité. Enfin il a pu ne pas soupçonner la moindre trace de toute la tradition philosophique de la doctrine du progrès depuis le seizième siècle jusqu'à nous. Ce n'est pas pour faire un reproche à M. Jouffroy que nous faisons cette remarque , mais pour constater dans quelle fausse route la réaction de M. Cousin contre la philosophie du dix-huitième siècle avait engagé ses disciples.
Du RÔLE DE LA GkÈCB DA^S LE DEVELOPPEMENT DE
l'hdmanité. — Pour faire mieux ressortir le rôle de la Grèce dans le développement de l'humanité , M. Jouffroy, dans ce morceau, a trop sacrifié l'Asie. 11 en fait un portrait imaginaire et tout-à~fait de fantaisie; il ne lui accorde que d'avoir, par l'influence de son climat , « éveillé dans le cœur de l'homme » rinstinctde la civilisation. » Une telle opinion sur l'Orient ne supporte pas l'examen. Mais nous ne pouvons nous empêcher de citer la page admirable où , développant une pensée
déjà merveilleusement mise en relief par Montesquieu sur le sens et la valeur de Texpédition d'Alexandre , M. Jouffroy arrive à la conception d'une unité nouvelle de l'espèce humaine , d'un monde qu'il appelle le monde total et définitif, le véritable monde , le monde de l'humanité. Puisque nous cherchons tous les points de contact et toutes les différences qui existent entre nos opinions philosophiques et l'écrit de M. Jouffroy, nous devons citer avec empressement ce passage où l'auteur arrive, par un pronostic tiré de l'histoire^ au principe de Vassociation universelle :
* « L'expédition d'Alexandre mit en contact, mêla
» et jeta dans un même système toutes les nations de l'Orient. » Par elle, les idées de toutes ces nations firent connaissance ; » elles se comprirent, se contrôlèrent, se rallièrent au flambeau » de l'esprit grec ; et de cette union intellectuelle résulta le » premier monde civilisé , le monde grec ou oriental, du sein » duquel sortit le Christianisme. Le Christianisme, comme la » 4>hilosophie , fut le résumé populaire de tout ce que la sa- » gesse de ce premier monde avait trouvé de vrai sur la des- » tinée de l'homme. Les religions précédentes, filles des sens » et de l'imagination, n'avaient été que des religions d'enfants » et de barbares ( 4 ) : elles étaient toutes d'une date antérieure B à la civilisation. Le Christianisme fut la première religion » réfléchie , la première religion d'hommes. Il fut le produit, » l'expression et le couronnement du premier âge de la civi- » lisation , et, par cela même, le principe et l'âme du second. )i Ainsi s'accomplit le rôle immortel de la Grèce dans les des- » tinées de l'humanité. Dès lors la civilisation forma sur la » terre un corps puissant , et désormais invincible. La boule » de neige était faite, il ne lui restait plus qu'à tourner sous la » main du temps pour ramasser l'humanité. Une fille de la » Grèce , Rome , réunissait alors sous son empire les nations » de l'Occident. Quand cet empire fut grand , il se jeta sur le » monde oriental ; et du mélange se forma un monde plus
(i) Il est clair que, pour citer avec apprc^ation ce passage, nous n^approuvons pas ces assertions légères et , on peut le dire , puériles, sur les religions antérieures au Christianisme.
» vaste, le monde des rives de la Méditerranée, le monde mé- » ridional ou romain. Alors le midi et le nord se mirent en » communication , le midi civilisé et le nord barbare , et une » nouvelle agglomération se prépara. Quand on jette une » brassée de bois vert sur un feu bien allumé, d'abord ce nou- » vel aliment semble Tétouffer ; à Téclat pur qu'il répandait , » succèdent tout à coup des torrents de fumée : mais à la fin , » Teau s'évapore , les fibres se dessèchent et s'embrasent ; la » flamme se fait jour, et le foyer resplendit d'une clarté non- » velle et plus puissante. C'est l'image de ce qui arriva quand » les populations sauvages du nord vinrent se fondre dans lés » populations policées du midi. L'équilibre s'établit pour ainsi » dire entre la barbarie des uns et la civilisation des autres , » et ii en résulta une civilisation moyenne qui devint celle du » mélange. A ce prix seulement, les races nouvelles pouvaient » être assimilées aux races anciennes et élevées à leur niveau. » Mais la barbarie est un élément inerte , au lieu que la civili- » sation est un principe actif. En fermentant ensemble , la » civilisation devait done, peu à peu et à la longue , absorber »> la barbarie. Cette opération chimique s'accomplit lentement » durant le moyen-âge, du sein duquel sortit à la fin le troi- » sième monde civilisé, le monde européen, plus vaste que le » monde romain , comme celui-ci avait été plus vaste que le » monde grec. Ce troisième monde , qui est à peine achevé , » a déjà commencé à en enfanter un quatrième , le monde » américo-européen , qui étend ses bras en Asie par le nord » et le sud , enveloppe l'Afrique , prend position dans la » Nouvelle-Hollande , possède ou surveille toutes les îles de » la terre , et deviendra avec le temps le monde total et dé- » finitif, le véritable monde, le monde de l'humanité. »