‹ Réfutation des assertions de M. Itard sur le traitement des sourds-muets, sur le perfectionnement de l'ouïe et sur l'étude du langage parléChapitre 3 sur 3 · C. « Pour que notre éducation se fasse par l’oreille · texte numérisé non relu

C. « Pour que notre éducation se fasse par l’oreille

« il faut que cet organe soit parfait ; médiocre , il « est comme s’il n’existait pas. M. Itard donne pour « exemple un enfant de l’Institution des Sourds-Muets , « qui ne diffère de ceux qui entendent et qui parlent, que « parce qu’il confond YE muet avec la voyelle é et la « diphtongue eu. » Malheureux enfant, te voilà relégué parmi les sourds-muets et condamné à jouer la pantomime ta vie entière , pour n’avoir pu imiter, dans ta plus tendre jeunesse, le son le plus muet de la langue française !

Cette observation me conduit naturellement à examiner l’influence du langage mimique sur la langue parlée.

D. M. Itard a dit, et on a répété : «Deux méthodes se « présentent pour amener l’enfant atteint d’une surdité « congéniale, à entendre la parole, et à la faire servir à la

« libre circulation de ses pensées ; elles consistent à opérer « le développement de l’intelligence , l’une par la parole « et l’autre par les signes manuels combinés avec la pa- « rôle, toutes les deux d’ailleurs ayant pour auxiliaire « V écriture, comme représentation de la pensée. »

Si je puis prouver par des faits positifs que le langage des signes tend à rendre muettes les personnes mêmes qui entendent parfaitement, il est clair que ces méthodes combinées, comme le dit leur auteur, sont éminemment contradictoires. Pour que la parole puisse librement servir à l’impression de la pensée , il faut que les idées se rattachent directement aux sons qui composent une langue, il faut que le principe intelligent ait fait de cette combinaison une habitude assez intime pour que l’attention ne soit nullement appelée à y présider, sinon on ne s’exprime qu’avec une extrême lenteur et avec dès difficultés qui fatiguent et rebutent. Nous avons des exemples de cette vérité chez tous les étrangers qui étudient notre langue ; nos assemblages de sons devenant pour eux des signes de rappel de ceux qu’ils ont appris dès l’enfance, leur esprit est obligé d’opérer un double travail : de là celte pose qui précède leurs réponses, et cette attention qu’ils semblent apporter dans leurs questions.

L’adolescent que l’on veut apprendre à parler, habitué à rattacher ses idées aux signes qu’il s’est créés, et qui en général ne sont que l’écriture figurative des objets et des actions, se trouve obligé non-seulement de traduire des sons par son langage naturel, mais encore il est forcé, parla nouvelle instruction qu’on lui donne, d’opérer une double traduction , d interposer entre les sons et ses signes conducteurs de sa pensée depuis son enfance,

nos lettres, notre écriture alphabétique. Cet infortuné est donc obligé de se livrer à un travail d esprit plus compliqué que ne l’est celui de l’étranger que j’ai cité. Voilà sans contredit de grandes difficultés à vaincre, et certes on pouvait bien en rester là. M. Itard ne pense pas comme moi, l’écriture va devenir, par sa méthode , et c’est lui-même qui nous le dit (Voyez D. ), écriture idéologique ; elle représentera la pensée! Et comme il l’emploie aussi pour rendre ses élèves à la société, pour leur inculquer la parole, il opérera , il faut en convenir, une métamorphose que personne ne lui contestera : elle demeurera sa découverte , car je ne pense pas qu’on ait jamais eu l’idée de rendre l’écriture, qui n’est pour nous que la peinture des sons , tout à la fois signes conventionnels du langage mimique ( ce qu’elle est pour tous les sourds-muets ), écriture idéologique \ ce qu’elle peut être pour quelques sourds-muets très-instruits), et -écriture phonographique.

Cette triple innovation pourrait être utile aux Chinois, qui, comme tout le monde le sait, ont recours à deux écritures , l’une qui représente les idées, et l'autre qui rappelle les sons. En attendant que M. Itard leur communique ses vues, voyons si ce peuple ne nous fournira pas quelques renseïgnemens sur l’influence des signes idéologiques sur la parole, et si leur propre expérience, qui date des siècles les plus reculés , ne nous aidera pas à présager les résultats de la nouvelle méthode , propre à développer l’intelligence et à apprendre à parler.

« Les signes de l’écriture des Chinois, pris en gé- « néral, n’expriment pas des prononciations , mais des « idées. » ( Abel-Rémusat. )

« De là, il résulte évidemment que l’essence même

« de l’écriture idéologique est en opposition avec Vessence « des langues parlées.

« Lorsqu’on examine avec quelque attention la struc- « ture de la langue chinoise, on croit s’apercevoir que « ce qu’il y a eu de plus difficile dans le travail de ceux « qui l’ont formée , a été de vaincre le mutisme inhérent à « l’écriture idéographique , et que leur plus grand ema barras a été de la faire parler.

« Il est donc permis de conclure, que l’écriture » idéologique se rapportant par son essence aux idées « et non aux sons , tend continuellement vers le mutisme. »

( Le baron Massias. )

Que répondra M. Itard , aux expériences d’un peuple entier, et aux observations faites par des sa vans aussi recommandables ?

Je n’avais pas besoin de ces autorités pour réfuter cet honorable médecin, il me suffirait de faire remarquer que l’enfant qu’il a cité ( paragraphe C. ), et qui entend tous les sons de la parole, excepté e, é, eu, n’a pas appris le langage articulé, parce qu’étant élevé parmi les sourds-muets , il s’est habitué à penser avec les signes les plus directs de ses idées, plus tard son esprit n’étant p’oussé ni par la nécessité, ni par l’exemple, n’a fait aucun effort pour changer son mode de perception et ses organes d’expression.

C’est dans ce travail intellectuel, n’en doutons pas, autant que dans les obstacles qu’on rencontre pour faire mouvoir avec art les organes de la parole que gît toute la difficulté que l’on éprouve pour déterminer les sourdsmuets qui recouvrent l’ouïe dans un âge avancé, à s’exprimer par la parole.

Cette proposition est aujourd’hui une vérité fondée

sur des faits que tous les raisonnemens possibles ne peuvent plus combattre. En voici deux qui seront développés plus tard : Mullener ( 1 ) ( voy. observ. 17 e ) entend très-bien depuis près d’un an; elle éloigne une montre à trois pieds de son oreille, et elle en perçoit le battement; elle apprécie et répète parfaitement tous les sons de la langue française, elle sait lire ; enfin elle habite avec des individus ordinaires d’âges et de sexes différens ; hé bien, elle ne veut pas parler, parce qu’on la laisse libre d’employer son premier langage, ses signes mimiques î

D’autres enfans au contraire qui entendent moins bien qu’elle, élevés sous mes yeux, conversent maintenant par la parole comme les enfans qui entendent depuis le bas âge, parce qu’on a eu soin de donner une nouvelle direction à leur organe de perception, et de changer le rapport de leurs idées ; voilà donc enfin cette controverse décidée : Honoré Trezel, lui seul, réfutera la critique dont il a été l’objet, et il prouvera que j’ai su répondre à l’honorable confiance de l’Institut. Je vais terminer ces notes par un extrait de l’ouvrage de M. de Gérando sur les sourds-muets.

« Lorsque, d’une manière quelconque, le sourd « muet recouvre l’ouïe, et par suite la faculté d’ar- « ticuler, a-t-il besoin cependant encore d’une édu- « cation spéciale ? »

M. Itard répond négativement, M. de Gérando dit au contraire (Éducation des sourds-muets, 2 e vol. pag. 635 . ) : « Trois genres d’éducation spéciale sont

CO Jeune personne ancienement sourde-muette. (Yoyez mon Rapport a F administration des kospices de Paris.'

« encore nécessaires au sourd-muet qui vient de re- « couvrer l’ouïe : le premier aura pour objet i éduca- « lion du sens de l’ouïe; le second, l’art d’articuler;

« le troisième, l’intelligence des valeurs de la langue....

« Il doit être plus difficile d’apprendre à écouter que « d’apprendre à regarder; la première de ces deux « études doit exiger plus de temps.

« Il ne suffit pas d’entendre les sons articulés pour « savoir les reproduire... ; il faut des années à un en- « fant, dont les organes sont encore si souples, pour x '« atteindre complètement à imiter les sons recueillis « par l’ouïe. Lorsqu’un adulte veut apprendre à parler « une langue étrangère, il n’y réussit qu’avec du temps,

« des efforts; quelquefois il n’y réussit qu’imparfaite- « ment. Telles, mais bien plus nombreuses et plus fortes,

« seront les difficultés qu’éprouvera, suivant l’âge au- « quel il sera parvenu, un sourd-muet qui aura re- « couvré l’ouïe ; car il n’aura pas, comme l’enfant, un « organe encore flexible, il n’aura pas, comme l’adulte,

« l’habitude d’articuler déjà d’autres sons; l’organe « vocal assoupi , engourdi chez lui par une longue in- « action, sera comme frappé d’une sorte de paralysie « dont il devra triompher....

« Notre ancien sourd-muet sait actuellement écouter « et articuler. Gela suffit-il?.... Apprendra-t-il main - « tenant, par l’usage , la valeur des mots de la langue et « les règles du discours ?.... Un Français qui se rend en « Angleterre, s’abandonne-t-il à l’usage pour en étudier « la langue ? Ne prendra-t-il pas en même temps un « maître de langue ?

« Cependant il sait déjà le français langue artificielle , « construite sur le même type que l’anglais, entretenant

« avec cette langue d’étroites analogies; il trouve en « Angleterre beaucoup de personnes qui, connaissant le v français, lui aideront à traduire l’une dans l’autre. Telle « ne sera point la position du sourd-muet, qui, ayant « recouvré l’ouïe, se trouverait au milieu de nous ; nôn- « seulement il n’a point de langue propre qui soit « semblable à la nôtre , mais il n’a pas même en com- « mun avec nous le fonds d’idées exprimées par le dic- « tionnaire de notre langue, ni la manière de concevoir « sur laquelle se règle notre syntaxe. Si cétte troi- « sième éducation est entièrement abandonnée aux inet fluences de l’usage et des circonstances, elle sera donc « et très-longue et très-imparfaite. »

On voit que je ne suis pas le seul en opposition avec les idées de M. Itard; on ne peut donc, dans la thèse que j’ai soutenue contre ses écrits , supposer de ma part aucun motif d’intérêt ou d’amour-propre.

D’ailleurs, si les questions agitées n’ont pas été bien comprises (1) faute d’avoir été bien posées, ou plutôt parce qu’elles ont été disséminées dans des journaux, des brochures et des mémoires lus dans les académies, je vais en donner un résumé exact.

i° Les causes de la surdité de naissance et du bas âge sont-elles les mêmes que celles que l’on rencontre chez les adolescens et chez les adultes ? ont-elles quelquefois leur siège dans l’oreille moyenne ?

2 0 Ces causes prochaines peuvent-elles affecter plus ou moins cette partie cle l’organe auditif, de manière à déterminer, dans certains cas , des surdités complètes , et dans d’autres des surdités moins intenses ?

(i) De Gératuio; ouvrage cité, page 638.

5 ° Peut-on établir leur diagnostic avec certitude et sans avoir recours à des opérations ou à des traitemens explorateurs ?

40 Le médecin peut-il, par des opérations ou des soins raisonnés, diminuer ou guérir ces causes de surdité ? Par exemple, des sourds-muets qui n’entendent absolument aucun son peuvent-ils guérir assez complètement pour comprendre la parole ? quelques-uns peuvent-ils recouvrer une ouïe parfaite? enfin les individus que l’on nomme demi-sourds-muets jouiront-ils du même bienfait?

5° Dans le cas de l’affirmative, quelle est l’éducation convenable pour amener l’oreille à comprendre la parole ? Ce premier pas fait, les organes vocaux ont-ils besoin eux-mêmes d’être dirigés pour acquérir cet art?

6° Afin de déterminer le mode de soins qui sera le plus prompt et le plus parfait pour éduquer les organes de la parole , quelle est la meilleure méthode pour mesurer l’ouïe ?

7 o Enfin, les expériences tentées jusqu’à ce jour par les médecins et les guérisons de surdi-mutité dues à des causes fortuites sont-elles suffisantes pour empêcher de se livrer à de nouvelles recherches?

Il existe assez de conjectures sur ces questions importantes ; il est temps que l’expérience vienne enfin prendre leur place. Mes travaux de cette année auront pour but d’opérer ce changement.

DELEAU jeune,

Médecin de l’Hospice des Orphelins pour le traitement des maladies de l’oreille.

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