S III
L'Empereur, dans son entrevue avec Marmont à Ostende, lui confia ses desseins sur la Hollande, si Ton peut du moins ajouter foi au récit que fait le duc de Raguse d'un incident qui aurait contribué à graver cette confidence dans sa mémoire.
« Je vais raconter, dit-il , une chose peut-être un peu niaise, mais qui cependant peint l'état de la société d'alors. L'Empire était établi depuis plusieurs mois; nous étions faits aux titres qu'il consacre : eh bien , l'Empereur, en causant avec moi de la Hollande et de ses destinées, me dit : « Il n'y a que » deux choses à faire : ou la réunion à r Empire j ou » lui donner un prince français. » Cette expression nouvelle me frappa, et je fus un instant à me demander ce que c'était qu'un prince français. Il faut du temps pour qu'après un tel changement toutes les sensations se mettent en harmonie. » (II, 228.)
Cette promptitude à s'émouvoir de la résurrection d'un titre et cette lenteur à comprendre le mot de prince^ sont difficiles à expliquer chez un soldat qui avait servi la République sans cesser d'incliner vers la monarchie , et qui , la veille du départ de Napoléon pour l'Egypte, prédisait son couronnement, qu'il fixait même au lendemain de son retour.
Mais une réflexion va frapper tout le monde , et
donner une idée exacte de la nature et de la portée de l'esprit de Marmont.
Quoi! il a l'insigne honneur et l'inappréciable avantage de causer longuement avec Napoléon , vainqueur et mattre de l'Europe ; il peut entendre cet homme prodigieux développant ses grandes vues sur la prépondérance universelle à donner à la France, et expliquant la position qu'il désire assurer à la Hollande dans le plan général de sa politique; et, à l'issue de ces entretiens où le génie a dû l'envelopper plus d'une fois de ses éclairs, pour l'initier à ses vastes desseins et l'élever à la hauteur de ses magnifiques aperçus, il n'a rien gardé, rien retenu des inspirations et des confidences du grand homme ; et, s'il trouve un jour quelque importance au souvenir de cette entrevue, et s'il juge convenable d'en parler dans ses Mémoires^ ce sera tout simplement pour dire l'effet singulier que produisit sur lui le mot de prince dans la bouche de Napoléon I
Marmont quitta la Hollande pour assister au couronnement de l'Empereur, fixé au S décembre. « Bien de plus majestueux, dit^il, rien de plus imposant; cette réunion des grands corps de l'État, cette assemblée de tout ce que la France possédait d'illustre et de puissant; cette élite de la nation , composée de toutes les capacités , de toutes les gloires , à la tête de laquelle se trouvait /'homme le plus marquant