LIVRE DOUZIKME. SiO
opinion , et qu'il était au fond d'accord avec eux sur l'avenir social de la France et du monde?
L'empereur Napoléon n'avait pas ceué de prétendre à la représentation suprême de la démocratie française I au moment môme où il exhumait l'éti-» guette et le blason. Mais il se sentait appelé à jus-^ tifier ce mandat souverain en s'appliquant à faire concourir l'organisation de la démocratie avec la pacification de la société; en poursuivant la régénération intime du pays, sans rompre trop brusquement avec les traditions et les habitudes dans les choses purement superficielles et externes, et en donnant une satisfaction passagère aux exigences et aux susceptibilités conservatrices, partout où elles pouvaient être ménagées sans danger réel et sans préjudice sérieux pour les principes et les intérêts progressifs. Pour gouverner le monde, la démocratie devait se montrer gouvernementale, c'est-à-dire habile à régner sur tous et pour tous , à élever graduellement les minorités arriérées au niveau des majorités avancées , sans les opposer incessamment les unes aux autres , sans donner à celles-ci l'apparence d'un droit de conquête sur celles-là. Quand un ancien régime est supprimé politiquement, tout n^est pas fini avec lui ; il a ses racines sociales dont il faut tenir compte. S'il n'est plus qu'une abstraction pour les historiens et les publicistes , il se présente encore aux hommes d'État comme l'expression
320 RÉFljTATlOX DES MÉMOIRES DU DUC DE RAGUSE.
de réalités vivantes; et c'en est assez pour que le régénérateur qui édifie , et dont la tâche et les devoirs sont autres que ceux du tribun qui démolit , comprenne la nécessité de faire un pont d'or aux anciens régimes vaincus et en pleine retraite ,et de procéder envers les classes et les populations , gardiennes inoffensives de mœurs ou d'idées surannées, par voie d'extinction successive des préjugés, et non par vpie de contrainte , de gène ou de froissement pour les hommes.
L'Empereur n'avait pas trop présumé , du reste , de lui-même et de la France, quand il s'était montré, plein de confiance et d'espoir, au duc de Raguse. En peu de mois une nouvelle armée se trouva réorganisée et prête à entrer en campagne. Marmont suivit Napoléon en Allemagne , et commanda le sixième corps de la grande armée.
Les rapides et étonnants succès de nos armes ne confirmèrent pas les appréhensions que le duc de Raguse semblait éprouver quand il signalait un affaiblissement et un commencement de déclin dans le moral de l'armée française , non-seulement en Espagne, mais dès la campagne même de Wagram.
Ces succès le frappèrent assez pour rendre encore incertaine à ses yeux la ruine de Napoléon , qu'il avait été disposé bien des fois à considérer comme