LIVRE DOUZIEME
inévitable. « La campagne de 1 81 3 , dit-il , dont la fin a été si désastreuse pour nous, a été cependant bien près d'être couronnée par des triomphes. » (V, 99.) Cette remarque prouve que, pendant toute cette campagne, le duc de Raguse fut loin de croire la cause de l'Empereur et de l'Empire fatalement et irrévocablement perdue. Cependantil fait apparaître un nouveau signe d'abattement et de désespoir au milieu des triomphes qui auraient dû relever les courages et raviver les espérances. C'était après Lutzen et Wurtzen , où nos troupes s'étaient montrées si dignes de soutenir la vieille réputation de l'armée. Un combat brillant à Reichenbach venait de coûter la vie au général Bruyère. Marmont causait de la mort de ce brave avec Duroc , quand la figure de son ami prit une expression de tristesse qu'il ne lui avait jamais vue. « Les circonstances qui suivirent immédiatement, dit-il, l'ont gravée profondément dans ma mémoire, et pourraient faire croire à la vérité des pressentiments. Duroc donc, triste et préoccupé , montrait une sorte de découragement et d'abattement dans toute sa personne. Je marchai quelque temps en causant avec lui; il me dit ces projpres paroles : « Mon amiy l'Empereur est insatiable de combats; nous y resterons tous^ voilà notre destinée. » (V, 109.)
Ainsi, le meilleur ami, le plus sincère admirateur, le serviteur le plus dévoué de Napoléon , en le voyant
Zn RÉFUTATIOX' DES UEMOIRES DU DIG DE RAGUSE.
lutter glorieusement contre l'inconstanoe de la fortune et l'abandon de ses alliés et conjurer héroïquement l'abaissement de la France ^ Duroc l'aurait accusé à!être insatiable de combats, c'est-à-dire de faire la guerre pour la guerre , de répandre le sang sans nécessité , d'exposer la vie de tant de braves sans raison et sans but. Personne ne connaissait mieux que Duroc la pensée de Napoléon et les obstacles de toutes sortes que ses ennemis opposaient à ses vues conciliatrices; personne ne savait mieux qu'il combattait pour une grande cause dont le triomphe pacifique lui eût paru certainement préférable , si l'opiniâtreté des coalitions et la fréquence des trahisons ne l'avaient pas rendu impossible. Duroc n'a pas pu laisser tomber de sa bouche le mot accusateur, le reproche injuste et cruel que le duc de Raguse lui impute. C'est la pensée même de Marmont que Marmont lui fait exprimer , se servant du nom de l'ami pour donner plus de crédit à la parole du traître.
Napoléon perdit ce noble et véritable ami dans la campagne de 1813. « L'Empereur ^ dit Marmont, montra de la douleur, et passa quelque temps avec Duroc dans la baraque où il fut déposé. Il parait qu'il se justifia auprès de l'Empereur de je ne sais quels torts que celui-ci lui avait imputés sans fondement et dont l'accusation l'avait profondément blessé. Le lendemain, je le vis de très-bonne heure»