LIVRE QUATORZIEME
méchant; mais sa bonté n'était plus active, elle était toute passive. Son esprit était toujours le même , le plus vaste , le plus étendu , le plus profond , le plus productif qui fut jamais ; mais plus de volonté, plus de résolution et une mobilité qui ressemblait à de la faiblesse.
» Le Napoléon que j'ai peint d'abord a brillé jusqu'à Tilsitt. C'est l'apogée de sa grandeur et l'époque de son plus grand éclat. L'autre lui a succédé j et le complément des aberrations de son orfgueil a été la conséquence de son mariage avec Marie-Louise. » (VI, 274, 275, 276.)
Est-ce là le double portrait que le duc de Raguse a fait passer rapidement sous les yeux du duc de Reichstadt pour rendre plus saillante la distinction qu'il avait établie entre les deux hommes dont se composait , à son avis , la carrière prodigieuse de Napoléon? Cette distinction était peu flatteuse pour le prince à qui elle enlevait la paternité du grand homme primitif, et dont elle ne faisait plus que le fils d'un Napoléon gras et lourd , sensuel et occupé de ses aises, blasé sur tout et indifférent à tout, d'un orgueil satanique , et ayant trouvé le complément des aberrations de cet orgueil dans son mariage avec Marie-Louise.
Malgré l'extrême audace que le maréchal Marmont a étalée dans ses Mémoires^ et dont il a tant abusé pour se mettre au-dessus de toutes les con-
438 RÉFUTATION DES IIÉlfOiaES DU DUC DE RAGUSE.
yenances, y compris celles que les devoirs sacrés de la famille lui commandaient de respecter ^ nul ne jcroira que cet opiniâtre détracteur de toutes les réputations contemporaines , si hardi et si intrépide qu'il fût, ait poussé la méchanceté et l'effironterie jusqu'à essayer de prouver à Napoléon II que son père n'avait été qu'un demi-grand homme ^ produit du temps et de chacun.
Mais alors pourquoi s'attribuer faussement une franchise qui aurait été une indélicatesse , une insolence j une cruauté ?
Ce dernier calcul , ce dernier mensonge du duc de Raguse complète dignement la tâche détestable qu'il a poursuivie depuis les premières lignes de son premier volume jusqu'aux dernières pages du huitième.
Il avait dressé , pour le faire accepter par la postérité j un jugement tout nouveau sur Napoléon , et il l'avait appuyé sur des motifs longuement, patiemment et parfois habilement développés. Les générations contemporaines y étaient sévèrement condamnées pour avoir couru, dans un accès de superstition injustifiable , aux autels d'un faux dieu. Napoléon n'avait été grand que jusqu'à Tilsitt, et
* Les quelques lignes que le maréchal Marmont a consaerées an souvenir de son mariage avec mademoiselle Perregaux indiquent suffisamment qu'il était bien décidé à ne s'arrêter devant aucune considération dans la poursuite de ses vengeances et la satisfaction de ses ressentiments.