LIVRE DEUXIÈME
monde politique : c'était pour lui un événement pire que la mort. » (I, 306.)
Le duc de Raguse s'exagère évidemment les conséquences que pouvaient avoir la démarche et le succès de la députation vénitienne pour l'avenir du général Bonaparte. Le traité de Campo-Formio n'était pas un traité secret dont la divulgation pût entraîner la honte et la mort politique de son auteur. S'il avait renfermé des clauses déshonorantes et flétrissantes, le déshonneur et la flétrissure auraient atteint le vainqueur d'Italie, sans que les députés de Venise eussent à s'en mêler. Il y avait alors une tribune et une presse qui disaient tout et ne nîénageaient rien. Elles n'épargnèrent pas en effet la critique et le blâme au traité qui sacrifiait Venise et d'autres contrées dont l'émancipation aurait été également désirable. Les publicistes et les orateurs plaidèrent aussi éloquemment que Dandolo et ses collègues auraient pu le faire pour l'afiranchissement de l'Italie et la liberté des peuples. Mais leurs eflbrts échouèrent devant l'objection tirée des difficultés attachées à la continuation de la guerre dans l'intérêt de la propagande révolutionnaire. L'opinion publique ne permit pas au Directoire , dont les instructions avaient été enfreintes par son redoutable négociateur, de refuser la ratification du traité, ce L'envahissement de la joie fut si prompt, dit M. Thiers, qu'il eût été bien difficile au Directoire
liO REFUTATION DES HEMOIRES DU DUC DE RAGUSE.
de la tromper en rejetant le traité de Campo-Formio. Ce traité était la suite d'une désobéissance formelle : ainsi le Directoire ne manquait pas d'excellentes raisons pour refuser sa ratification, et il eût été fort important de donner une leçon sévère au jeune audacieux qui avait enfreint des ordres précis. Mais comment tromper l'attente générale ? » (Histoire de la Bévolutian j IX, 357.)
Quelle influence les députés de Venise auraient-ils pu exercer, je le demande, en venant à la suite de Monge et de Berthier, porteurs du traité , pour s'opposer à une ratification que l'opinion nationale avait proclamée d'avance et imposée au Directoire ? ' En supposant que les premiers magistrats de la République, blessés d'avoir été désobéis, eussent dédaigné cette voix souveraine, accueilli les griefs des Vénitiens et désavoué le négociateur victorieux de Campo-Formio , il n'y aurait eu dans tout cela ni déshonneur, ni flétrissure, ni disparition politique, ni événement pire que la mort pour Bonaparte. Le seul danger qu'il put courir était celui d'une disgrâce passagère , comme celle qui l'atteignit après le 9 thermidor, et que l'impopularité du Directoire, accrue par la continuation de la guerre en Italie sans le conquérant de l'Italie, aurait fait vite cesser, à la honte de ses auteurs , sous la pression irrésis^ tible des événements et de la volonté nationale.
Les éventualités désastreuses redoutées après coup
UVRE DEUXIEME. ili
pour le général Bonaparte par son aide de camp ne furent donc jamais sérieusement à craindre ; et le duc de Raguse^ qui les signale de manière à faire croire qu'il éprouve quelque regret de leur non-accomplissement , ne fait que constater une fois de plus son obstination à mettre en doute, la solidité du piédestal sur lequel l'enthousiasme populaire éleva Bonaparte^ et à subordonner toutes les ressources du génie aux faveurs du destin.
Cependant, quoiqu'il n'eût pas à appréhender pour sa grandeur future l'échec ou l'avortement que Marmont a donné plus tard pour le résultat inévitable de l'accueil que le Directoire aurait pu faire aux doléances de Dandolo et de ses collègues , le général en chef de l'armée d'Italie ne devait pas négliger de prévenir un incident dont ses ennemis et ceux de la France auraient pu tirer avantage. Il dépécha Duroc à franc étrier derrière la députation vénitienne ) et la fit ramener devant lui à Milan»
« J'étais dans le cabinet du général en chef, dit Marmont, quand celui-ci les y regut; on peut deviner la violence de sa harangue. Ils Técoutèrent avec calme et dignité , et , quand il eut fini , Dandolo ré** pondit. Dandolo , ordinairement dénué de courage , en trouva ce jour-là dans la grandeur de sa cause* tl parlait facilement : en ce moment il eut de l'élo* quence. Il s'étendit sur le bien de l'indépendance et de la liberté , sur les intérêts de son pays et le sort
misérable qui lui était réservé , sur les devoirs d'un bon citoyen envers sa patrie. La force de ses raisonnements , sa conviction , sa profonde émotion , agirent sur l'esprit et sur le cœur de Bonaparte au point de faire couler des larmes de ses yeuœ. Il ne répliqua pas un mot, renvoya les députés avec douceur et bonté, et, depuis, a conservé pour Dandolo une bienveillance , une prédilection qui jamais ne s'est démentie; il a toujours cherché l'occasion de le grandir et de lui faire du bien , et cependant Diindolo était un homme médiocre; mais cet homme avait fait vibrer les cordes de son âme par l'élévation des sentiments, et l'impression ressentie ne s'efTaça jamais. Celui qui pouvait éprouver dépareilles émotions et garder de semblables souvenirs n'était pas assurément tel que tant de gens ont voulu le repré^ «enter. «(I, 306,307.)
Le maréchal Marmont se serait beaucoup honoré à multiplier de semblables traits de justice dans son livre, et à s'y montrer moins prodigue d'anecdotes suspectes et d'agressions inqualifiables. Mais il ne faut pas se méprendre sur la nature de la sensibilité qu'il accordait à Napoléon. Il y avait à ses yeux deux hommes dans son ancien général : l'un , possédant au plus haut degré les qualités privées et digne d'être appelé le meilleur des hommes ^'j l'autre,
' C^était ainsi en effet qu'il l'appelait dans ses conversations intimes avec les Français qui le visitaient pendant son séjour à l^Iorence.