LIVRE TROISIEMK. îtT
poir devant l'obstacle, et qui communique à l'héroïsme des conquérants aussi bien qu'à la hardiesse des régénérateurs y la force supérieure, l'énergie sublime I sans laquelle toute grande conception , toute vaste entreprise , serait entièrement livrée aux mille chances de l'imprévu , aux mille caprices du sort , aux mille faiblesses de l'individu. C'est le sentiment de la grandeur dans ses desseins et dans ses actes qui amène l'homme à se croire l'émissaire, le protégé d'uue puissance surhumaine. Cette foi soutient les bienfaiteurs des nations, le scepticisme encourage les traîtres.
Marmont , après les réflexions que lui a suggérées la branche d'arbre de Roquevaire et qui rappellent si bien celles que lui inspira l'aventure de Yalleg^ô, signale les difficultés et les périls de l'expédition à laquelle il allait concourir. A ses yeux , Bonaparte n'avait pas d'autre pensée que de chercher des occa* siom de faire retentir son nom et de se grandir dans les esprits (I, 355); et, dans ce but tout personnel, il exposait le sang et l'or de la France , sans profit présumable pour la France , à travers les sinistres éventualités d'une expédition dont il n'avait pas môma assuré l'armement convenable. « Toutes les probabilités, dit Marmont, étaient donc contre nous, il n'y avait pas une chance favorable sur cent : ainsi nous allions de gaieté de cœur à une perte presque certaine. Il faut en convenir, c'était jouer un jeu
128 REFUTATION DES MEMOIRES Dt DUC DE RAGUSE.
extravagant j et le succès même ne saurait le justifier. » (1, 156.)
Bonaparte proposant et prédisant la conquête de la haute Italie au Directoire , après l'occupation de Milan, avait paru pre^^ue fou à Marmont : Bonaparte portant le drapeau du tour du monde en Orient pour y relever l'influence civilisatrice de la France et menacer les intérêts britanniques dans le Levant ' , jouait un jeu extravagant ^ au dire de Marmont. C'était toujours dans l'aide de camp même besoin de déprimer ou même défaut de comprendre son général. Mais si Bonaparte conduisait son armée à une perte presque certaine , ne devait-il pas avoir sa part des périls que les officiers de son entourage prévoyaient et à travers lesquels ils allaient se jeter de gaieté de cœur ? Il connaissait mieux que personne toute la gravité de ces périls ; il savait même que ses ennemis n'avaient pressé son départ que parce qu'ils espéraient qu'il serait sans retour. Mais les sinistres
' « Les Anglais, disait Napoléon à Sainte-Hélène , ont frémi de nous voir occuper PÉgypte. Nous montrions à PEarope le Trai moyen de les priver de PJnde. Si quarante ou cinquante mille familles européennes fixent jamais leur industrie, leurs lois et leur administration en Egypte , PInde sera aussitôt perdue pour les Anglais, bien plus encore par la force des choses que par la force des armes. » (Mémorial,)
Ce qui se passe aujourdliui à Constantinople au sujet du percement de l'isthme de Suez justifie les vues profondes de Napoléon , en démontrant que certains hommes d'État de la vieille école anglaise n'ont pas cessé de considérer tout établissement de la civilisation européenne en Egypte comme menaçant pour les intérêts britanniques dans les Indes.