LIVRE TROISIEME
pressentiments et les honteuses espérances dont il avait également le secret ne purent ébranler une résolution qu'il avait prise , non par le seul désir de faire retentir son nom, mais surtout dans Tespoir de faire respecter au loin celui de la France et de porter jusqu'au berceau de la civilisation antique les bienfaits et l'influence de la civilisation moderne. La passion du bruit et la perspective de grandir dans les esprits sur de nouveaux champs de bataille n'auraient pas suffi à l'entraîner dans une entreprise que tant de gens considéraient comme le terme fatal de sa carrière. S'il n'eût voulu que préparer son avènement et se mettre en mesure de recueillir la succession du Directoire, il eût tenu à se rapprocher le plus possible du théâtre des grands changements politiques, au lieu de s'en éloigner pour aller risquer sa vie, tous les jours et à chaque heure , dans des contrées inconnues et à travers une mer rigoureusement gardée par les Anglais. S'il n'eût songé qu'à accroître son renom de soldat dans l'unique intérêt de son ambition et en ajoutant de nouveaux exploits à ses premiers triomphes, il ne se fût pas préoccupé de préparatifs tout à fait étrangers aux besoins de l'armée et donné pour auxiliaires et pour conseillers des hommes qui n'avaient nul concours à lui prêter à la guerre, des savants dont les pacifiques campagnes n'avaient pour but que les conquêtes de l'intelligence. La composition de ce double état -major
d'illustrations guerrières et de célébrités scientifiques indiquait la véritable pensée du général en chef, celle que le conquérant de l'Italie, nommé membre de l'Institut , avait exprimée , le lendemain de son élection , dans une lettre adressée au président Camus.
a Les vraies conquêtes , disait-il , les seules qui ne donnent aucun regret, sont celles que l'on fait sur l'ignorance.
» L'occupation la plus honorable comme la plus utile pour les nations, c'est de contribuer à Vextenlion des idées humaines.
» La vraie puissance de la République française doit consister désormais à ne pas permettre qu'il existe une seule idée nouvelle qui ne lui appartienne. »
Quelques mois après le général Bonaparte partait pour l'Orient, et il emmenait avec lui noii pas seulement une phalange de braves des armées républicaines, Desaix, Kléber, Murât, Lannes, etc., etc., mais une cohorte d'infatigables et illustres soldats de la science, Monge, BerthoUet, Denon, Fourier, etc., etc., et, après avoir pris soin, dans sa première proclamation , de mettre son titre de membre de l'Institut avant celui de général en chef, il signalait ainsi à l'armée le but de l'expédition :
tf Vous allez entreprendre une conquête dont les effets sur la civilisation et le commerce du monde