‹ Réfutation des Mémoires du maréchal Marmont, duc de RaguseChapitre 73 sur 189 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

paraissait une chose impossible. On s'était pourvu d'un grand nombre de mulets; on avait fabriqué une grande quantité de petites caisses pour contenir les cartouches d'infanterie et les munitions des pièces. Ces caisses devaient être portées par les mulets, ainsi que des forges de campagne , de sorte que la difficulté réelle à vaincre était le transport des pièces. Mais on avait préparé à l'avance une centaine de troncs d'arbres, creusés de manière à pouvoir recevoir les pièces , qui y étaient fixées par les tourillons; à chaque bouche à feu ainsi disposée, cent soldats devaient s'atteler ; les affûts devaient être démontés et portés à dos de mulets. Toutes ces dispositions se firent avec tant d'intelligence par les généraux d'artillerie Gassendi et Marmont , que la marche de Tartillerie ne causa aucun retard. » (Jlf^moires de NapoUm, VI, 20a, 204.)

C'est ainsi que l'Empereur trahi retraçait à Sainte- Hélène le passage du Saint-Bernard , et qu'il s'honorait en glorifiant les anciens services du général qu'il avait dû accuser ensuite de trahison. Napoléon, digne, impartial, magnanime, est dans son rôle; Marmont, se montrant dépourvu, en parlant de Napoléon, de toutes les qualités qui distinguaient le grand homme, est dans le sien.

« Le Premier Consul , ajoutent les Mémoires de

Sainte-Hélhne j déjà arrivé à Aoste , se porta aussitôt

devant Bard; il gravit, sur la montagne de gauche^

le rocher Âlbaredo , qui domine à la fois et la ville et le fort, et bientôt reconnut la possibilité de s'emparer de la ville. Il n'y avait pas un moment à perdre. Le 25, à la nuit tombante, la 58* demi-brigade, conduite par le chef Dufour, escalada l'enceinte et s'empara de la ville, qui n'est séparée du fort que par le torrent de la Doria. Vainement toute la nuit il plut une grêle de mitraille, à une demi -portée de fusil , sur les Français qui étaient dans la ville ; ils s'y maintinrent , et enfin , par considération pour les habitants, le feu du fort cessa, u L'infanterie et la cavalerie passèrent un à un par le sentier de la montagne de gauche qu'avait gravie le Premier Consul , et où jamais n'avait passé aucun cheval ; c'était un sentier connu seulement des chevriers.

» Les nuits suivantes, les oflSciers d'artillerie, avec une rare intelligence, et les canonniers, avec la plus grande intrépidité, firent passer leurs pièces par la ville. Toutes les précautions avaient été prises pour en cacher la connaissance au commandant du fort; le chemin avait été couvert de matelas et de fumier, etc., etc.

» Cet obstacle , dit Napoléon , fut plus considérable que celui du grand Saint-Bernard lui-même , et cependant ni l'un ni l'autre ne retardèrent d'un seul jour la marche de l'armée. Le Premier Consul connaissait bien l'existence du fort de Bard, mais tous les plans et tous les renseignements à ce sujet

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permettaient de le supposer facile à enlever. Cette difficulté, une fois surmontée, eut un effet avantageux.

» S'il eût été tout à fait impossible de faire passer Tartillerie par la ville de Bard, Tarmée française aurait- elle repassé le grand Saint -Bernard? Non; elle aurait également débouché jusqu'à Ivrée , mouvement qui eût nécessairement rappelé Mêlas de Nice. Elle n'avait rien à craindre , même sans artillerie , dans les excellentes positions que lui offrait l'entrée des gorges, d'où, protégeant le siège du fort de Bard, elle en eût attendu la prise. — Ce fort est tombé naturellement au pouvoir des Français le 4 •' juin ; mais il est probable qu'il eût été pris plus tôt, s'il avait arrêté le passage de l'armée, et qu'il en eût attiré tous les efforts , au lieu de ceux d'une brigade de conscrits, commandée par le général Chabran, qui avait été laissée pour en faire le siège. Ce dernier corps avait passé par le petit Saint-Bernard. » {Mémoires de Napoléon, YI, 207, 208, 209, 210.)

Que devient , en présence de ce témoignage , la prétention de Marmont d'avoir empêché la campagne d'échouer, en levant par la hardiesse de ses conceptions et la promptitude de son initiative des obstacles que le chef de l'armée n'avait su ni prévoir ni écarter? Le Premier Consul connaissait parfaitement l'existence du fort de Bard et du passage praticable du petit Saint-Bernard ; et la prise de ce

fort ne pouvait être, en aucun cas, assez difficile ni assez retardée pour déranger les plans dé Napoléon et compromettre les succès des troupes françaises.

Mais le blâme de l'orgueilleux artilleur ne s'arrête pas là. Marmont s'est bien promis de ne laisser aucun répit au héros qu'il surveille , et il ne cessera pas d'opposer la sagesse de ses propres vues, et l'habile et heureuse conduite de ses opérations personnelles y aux fautes et aux imprudences du grand capitaine.

Cependant , avant d'aborder la critique des dispositions du Premier Consul dans les plaines de l'Italie , il profite de l'entrée des Français à Milan pour faire acte de courtois ennemi , sinon de prévoyant ami , envers les proconsuls de l'Autriche en Lombardie.

« Le gouvernement autrichien, dit-il, si doux, si paternel , a toujours été accusé , mais à tort , par les Italiens, d'être dur et fiscal pour l'Italie. C'est un fait dont depuis j'ai constaté la fausseté; mais le peu de sympathie existant entre le caractère des Allemands et celui des Italiens suffit pour expliquer l'injustice et la mauvaise foi de leurs plaintes. » (II, 122.)

Bien que cette flatterie adressée au gouvernement autrichien ait été mêlée aux souvenirs des demiei*s

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