LIVRE DIXIEME
dentielle, et que le duc de Raguse a incessamment confondue avec la prétention à une origine céleste ^ .
Il fallait ce sublime et religieux orgueil pour oser ' entreprendre de discipliner le génie des révolutions et de le faire marcher triomphalement à sa suite , de capitale en capitale , à l'extirpation du vieux tronc féodal, sur toute la surface du sol européen, sans respect pour les préjugés des nations , pour les privilèges des castes et pour les titres des dynasties.
Cette tâche ne pouvait certainement s'accomplir qu'au prix de profonds déchirements , d'immenses dévastations et d'incalculables sacrifices pour le peuple régénérateur et pour les Etats régénérés. Il est regrettable sans doute que la civilisation, dans ses luttes avec la barbarie, soit ainsi réduite à se faire barbare elle-même. Mais sous l'armure du héros dont le glaive porte l'effroi et la mort dans les rangs ennemis , il faut voir le propagandiste , l^initiateur, qui ne se montre terrible dans le combat que pour faire servir la victoire au renversement des institutions oppressives ou des superstitions barbares qui dégradent les vaincus en même temps qu'elles affligent l'humanité. C'est là toute l'histoire
* « On retrouve sans cesse , dit Marmont, comme je Pai remarqué et comme je le remarquerai encore , le besoin qu'avait Napoléon de chercher à rattacher au ciel son origine. Le jour même où cette scène eut lieu (la scène de Fontainebleau), Duroc, qui en avait été témoin, me la raconta, et j'eus la pensée que Decrès pouvait bien avoir raison, « (ni,34o!)
des expéditions de Charlemagne contre les derniers gardiens du paganisme sauvage de l'antique Germanie. On a bien qualifié ce grand homme de brigand (et la qualification est venue de haut^)^ parce qu'il avait fait massacrer des hommes qui ccm^^ battaient pour leur liberté et pour leurs lois. Mais cette accusation du génie sceptique contre le génie croyant n'a pas troublé le héros civilisateur du moyen âge dans la possession paisible de son immortalité. L'histoire vraiment philosophique dira toujours que ce grand homme ne fut impitoyable pour ridolâtrie que parce que l'idolâtrie était ellemême féroce, et qu'elle perpétuait les sacrifices humains dont le conquérant, en soldat et en lé^slateur chrétien, fit cesser l'usage par des lois qui rendirent le baptême obligatoire et qui punirent de mort les sacrificateurs.
Ce sera aussi le jugement que portera la postérité sur les guerres et les expéditions du Charlemagne moderne. Au souvenir de Napoléon s'attaquant à l'ancien régime européen, en Espagne, en Portugal, en Italie, en Hollande, en Suisse, en Allemagne, en Pologne, elle ne lui demandera pas quels princes il a détrônés, quelles dynasties il a remplacées, combien de sang et de larmes ses travaux herculéens ont coûté ; elle ne songera qu'à per-
4 Voltaire, Essai svr les mceurs, etc. — DvLàimEy HisMre eri'
tique de la noblesse.