‹ Réfutations des mémoires du maréchal Marmont, duc de RaguseChapitre 169 sur 207 · LIVRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DOUZIÈME

favorable de repasser l'Elbe , et de porter le grand coup qui pouvait en un jour relever la fortune de la France.

Les censeurs du quartier général repoussèrent ce plan. Leur opposition fit hésiter l'Empereur, qui se trouvait alors au château de Duben , où il séjourna quatre jours (du 1 1 au 1 5 octobre). Il se tint presque toujours renfermé dans sa chambre avec ses cartes, a Le prince de la Moscowa et le prince de Neufchàtel , dit le baron Fain, y entrent souvent, vont, viennent, et paraissent fortement préoccupés. Si l'on veut apprécier à leur juste valeur les accusations de despotisme, de tyrannie et d'entêtement dont tant de libelles cherchent à noircir le caractère de Napoléon, il faut le considérer dans ce moment. Voilà trois jours qu'il se laisse arrêter par les observations de quelques-uns de ses compagnons. Il discute, il refait avec eux tous ses calculs. » {Manuscrit de 1813, II, 375.)

Le duc de Raguse, bien qu'il n'ait pas été nommé par le baron Fain , fut de ceux qui mirent à profit le séjour de Duben pour voir et pour entretenir longuement l'Empereur. A l'entendre , il ne ménagea ni les avertissements ni le blâme à Napoléon* Il lui fit remarquer d'abord que les pertes énormes essuyées par l'armée française , indépendamment de celles éprouvées sur le champ de bataille i venaient essentiellement du manque de soins ^ de vivres et de

secours de toute espèce qui avaient été refusés aux soldats. Il établit ensuite que si Dresde avait contenu les approvisionnements nécessaires pour nourrir l'armée , si les hôpitaux avaient été pourvus de tout ce dont ils avaient besoin pour que les malades et les blessés reçussent des secours convenables , son armée serait plus forte de cinquante mille hommes , et ce résultat, d'après Marmont , pouvait être obtenu avec une somme de vingt-cinq millions. « Je lui fis cette démonstration la plume à la main, dit-ih Vaincu par l'évidence, il me répondit avec humeur : <c Si j'avais donné cette sonune , on me l'aurait volée , et les choses seraient dans le même état. » (V, 274.)

Napoléon n'a jamais fait, n'a jamais pu faire une semblable réponse. Il était trop sûr de l'esprit qu'il avait imprimé à son gouvernement et à toutes les parties de l'administration impériale pour croire et pour dire qu'une somme donnée pour être appliquée à une dépense nécessaire dût être considérée d'avance comme volée. Le potentat qui écrivait à Marmont lui-même du milieu des graves préoccupations des affaires d'Espagne pour lui demander compte, à différentes reprises, d'une somme de quatre cent mille francs irrégulièrement détournée , et qui déclarait exiger de tous les comptables une justification de l'emploi de leurs fonds jusqu'au dernier sou , n'était pas homme à laisser sa suprématie

LIVBE DOUZIÈME. 357

indifférente et inactive en face d'une administration militaire qu'il aurait pu renouveler et briser d'un mot, et qui n'aurait obéi à ses prescriptions rigoureuses de délicatesse et de probité qu'en prenant le vol pour programme et pour habitude.

Mais le duc de Raguse, avait besoin du mot qu'il prête à Napoléon , et qui renferme un double outrage envers l'Empereur et l'administration de l'armée, pour y ajouter les réflexions suivantes : « Il n'y avait rien à répliquer à cette étrange réponse qu'une chose , c'est qu'il fallait alors renoncer à gouverner et à administrer. Napoléon a toujours été dans l'usage de prodiguer les moyens pour créer de nouvelles forces; mais jamais il n'a voulu faire le moindre sacrifice pour entretenir celles qui existaient, et sans doute la raison commande une marche in« verse. » (/rf., 274, 275.)

Sans doute il aurait fallu renoncer à gouverner et à administre!' si le gouvernement et l'administration n'avaient été possibles à l'Empereur qu'à la condition d'abandonner le trésor public aux dilapidateurs. Mais nul chef d'État n'a mieux prouvé que Napoléon , général , consul ou empereur, l'incompatibilité absolue d'un pareil abandon avec ses principes et son caractère. Quand il s'attachait avec tant de ténacité au suprême pouvoir, c'est parce qu'il se sentait la volonté et la puissance de l'exercer dignement, selon les intérêts généraux du pays, et d'en

358 RÉFUTATION DES MÊMOIIIES DtJ DUC DE RAGUSE.

faire le gardien et le vengeur de la probité administrative et de la morale publique.

Mais le duc de Raguse ne borne pas , là ses souvenirs de la conversation nocturne qu'il eut avec l'Empereur au château de Duben. Il met dans la bouche de Napoléon des paroles non moins étranges que celles que je viens de citer. « Il se plaignait ^ dit Marmont, de l'abandon de ses alliés. Il disait qu'ils lui avaient manqué de parole en cette occasion ; il fit la distinction de ce qu'il appela l'homme d'honneur et l'homme de conscience, en donnant la préférence au premier, parce que avec celui qui tient purement et simplement sa parole et ses engagements , on sait sur quoi compter, tandis qu'avec l'autre on dépend de ses lumières et de son jugement. « Le second, dit-il, est celui qui fait ce qu'il croit devoir faire, ce qu'il suppose être le mieux. » Puis il ajouta : « Mon beau-père , l'empereur d'Autriche, a fait ce qu'il a cru utile aux intérêts de ses peuples. C'est un honnête homme , un homme de conscience , mais ce n'est pas un homme d'honneur. Vous ^ par exemple y si rennemi ayant envahi la France et étant sur les hauteurs de Montmartre, vous croyiez , même avec raison j que le salut du pays vous commande de m' abandonner et que vous le fissiez ^ vom seriez un bon Français^ un brave homme, un homme de conscience, et non un homme d'honneur. » Ces paroles , prononcées par Napoléon , et adressées à

Page 1