LIVRE DEUXIEME. lii
pour le général Bonaparte par son aide de camp ne furent donc jamais sérieusement à craindre; et le duc de Raguse^ qui les signale de manière à faire croire qu'il éprouve quelque regret de leur non-accomplissement , ne fait que constater une fois de plus son obstination à mettre en doute la solidité du piédestal sur lequel l'enthousiasme populaire éleva Bonaparte, et à subordonner toutes les ressources du génie aux faveurs du destin*
Cependant) quoiqu'il n'eût pas à appréhender pour da grandeur future l'échec ou l'avortement que Marmont a donné plus tard pour le résultat inévitable de l'accueil que le Directoire aurait pu faire aux doléances de Dandolo et de ses collègues ^ le général en chef de l'armée d'Italie ne devait pas négliger de prévenir un incident dont ses ennemis et ceux de la France auraient pu tirer avantage. Il dépécha Duroc à franc étrier derrière la députation vénitienne ) et la fit ramener devant lui à Milan é
« J'étais dans le cabinet du général en chef, dit Marmont , quand celui-ci les y reçut ( on peut deviner la violence de sa harangue. Ils l'écoutèrent avec calme et dignité , et , quand il eut fini , Dandolo ré** pondit* Dandolo , ordinairement dénué de courage , en trouva ce jour-là dans la grandeur de sa cause» 11 parlait facilement t en ce moment il eut de l'élo'' quence. Il s'étendit sur le bien de Tindépendatice et de la liberté , sur les intérêts de son pays et le sort
misérable qui lui était réservé, sur les devoirs d'un bon citoyen envers sa patrie. La force de ses raisonnements , sa conviction , sa profonde émotion , agirent sur l'esprit et sur le cœur de Bonaparte au point de faire couler des larmes de ses yeuœ. Il ne répliqua pas un mot, renvoya les députés avec douceur et bonté, et, depuis, a conservé pour Dandolo une bienveillance , une prédilection qui jamais ne s'est démentie; il a toujours cherché l'occasion de le grandir et de lui faire du bien , et cependant Dandolo était un homme médiocre; mais cet homme avait fait vibrer les cordes de son âme par l'élévation des sentiments, et l'impression ressentie ne s'effaça jamais. Celui qui pouvait éprouver dépareilles émotions et garder de semblables souvenirs n'était pas assurément tel que tant de gens ont voulu le représenter, ^^{l, 306,307.)
Le maréchal Marmont se serait beaucoup honoré à multiplier de semblables traits de justice dans son livre, et à s'y montrer moins prodigue d'anecdotes suspectes et d'agressions inqualifiables. Mais il ne faut pas se méprendre sur la nature de la sensibilité qu'il accordait à Napoléon. Il y avait à ses yeux deux hommes dans son ancien général : l'un , possédant au plus haut degré les qualités privées et digne d'être appelé le meilleur des hommes * ; l'autre ,
' C'était ainsi en effet qu'il Pappelait dans ses conversations intimes avec les Français qui le visitaient pendant son séjour à Florence.