LIVRE DËUXIëMë
dur, injuste , inexorable , selon les exigences de sa politique. Marmont n'a éprouvé aucune répugnance à louer la bonhomie^ la douce familiarité (I, 297), le caractère équitable du premier, dont il n'avait pas eu à se plaindre , et il s'est autorisé de cette apparence d'impartialité pour se déchaîner plus à l'aise contre le second, qui s'est fait son impitoyable ac- • cusateur devant les contemporains et la postérité.
Marmont n'entendait pas certainement appliquer à l'homme politique la sensibilité dont il avait surpris les témoignages non équivoques sur la figure de Bonaparte, pendant l'allocution pathétique de Dandolo. Mais en dépit de ses intentions, il est impossible d'attribuer à l'homme privé les émotions vives et profondes que le général en chef ressentit du langage patriotique de l'orateur vénitien , et qu'il ne put cacher aux personnes dont il était entouré. Ce n'était pas un tableau d'afflictions et de misères domestiques qui avait fait couler des larmes des yeux de Bonaparte ; c'était la peinture des angoisses et du désespoir d'un peuple qui voyait s'évanouir la liberté qu'on lui avait promise , et relever sur sa tête le joug menaçant de l'Autriche; c'était la perspective des malheurs qui allaient fondre sur un pays qu'il aurait voulu affranchir, et que de tristes nécessités l'avaient conduit à laisser encore sous la domination étrangère; c'était le regret de n'avoir pas reçu assez tôt la dépêche qui lui annonçait les
renforts si longtemps refusés, et dont le concours assuré aurait modifié son plan de campagne comme général et élevé ses prétentions comme négociateur. « Le traité de Campo-Formio , disent les Mémoires de Sainte-Hélène j avait été signé trois jours avant que cette dépêche fût écrite , et elle n'arriva à Passeriano que douze joilrs après la signature de la paix. Peut-être si le Directoire eût pris cette résolution le 29 septembre 9 au moment où il envoyait son dernier ultimatum^ Napoléon se fût-il déterminé à la guerre, dans r espoir d'affranchir toute V Italie jusquà risonzo, ce qu'il désirait plus que personne. » {Mémoires de Napoléon, II, 337.)
Yoilà les émotions et les larmes du général Bonaparte en présence des députés de Venise et de Marmont, expliquées par Tempereur Napoléon luimême! Que le duc de Raguse n'ait vu dans cette scène touchante qu'une preuve de la bonhomie cpx' il accorde à son ancien maître dans les relations ordinaires de la vie, il subissait en cela l'influence du sentiment qui domine la rédaction de ses Mémoires ^ et qui Ta toujours empêché de reconnaître à l'homme politique les qualités dont il consentait à doter l'homme privé, dans la pensée que cette mesquine générosité pour le second laisserait plus de latitude à sa malveillance pour le premier.
Mais l'appréciation de l'orgueil accusé et forcé de subordonner r exercice de sa perspicacité au soin