‹ Réfutations des mémoires du maréchal Marmont, duc de RaguseChapitre 51 sur 207 · LIVRE TROISIEME. IH · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIEME. IH

soldat que je dois la perdre. Envoyez-moi avec vingt'-ciDq hussards attaquer une place forte , certain d'y succomber, j'irai sans murmurer, parce que c'est mon métier; il n'en est pas de môme ici. »

Il fut atterré de ma réponse , et me renvoya en me disant : « Je trouverai d'autres officiers plus zélés et plus dociles. » (I, 344, 345, 346.)

Le duc de Raguse , si son imagination ne s'est pas

substituée ici à sa mémoire , eut donc le courage de

déplaire à son général pour obéir aux inspirations

de sa délicatesse. S'il se fût contenté de se donner

à lui-même ce certificat de franchise puritaine , ce

ne serait qu'une nouvelle manifestation de la vanité

qui, malheureusement chez lui, n'a pas toujours été

aussi inoffensive. Mais le scrupuleux et hardi aide

de camp ne s'en est pas tenu à la simple exaltation

de sa propre loyauté; il a voulu, pour relever

davantage le mérite de l'acte qu'il s'attribuait , pro-

Yp^er à son profit une comparaison entre lui et l'un

de ses camarades, qu'il considérait, à bon droit, avec

l'armée entière, comme le plus honnête, le plus franc

et le plus brave des officiers. S'il faut l'en croire ,

Duroc , auquel il avait rendu compte de cette schne ,

lui dit : a Je suis bien heureux que cela ne soit pas

tombé sur moi , car je n'aurais jamais osé refuser. »

Est-il vraisemblable maintenant que l'ami le plus estimé de Napoléon , et qui fut toujours l'homme le

plus estimable aux yeux de tous , dans sa vie publique et privée , pour sa probité , sa fermeté et sa franchise , se soit déclaré incapable de refuser une mission que Marmont aurait trouvée déshonorante , et qu'il aurait repoussée avec indignation? Qui croira que la haute moralité de Duroc se soit jamais reconnue vaincue par la susceptiblité délicate et l'indépendance vertueuse de Marmont ?

Mais la proposition si héroïquement rejetée à la face d'un général que tout le monde regardait déjà comme le régulateur suprême et prochain des destinées de la France; cette proportion offensante est-elle sortie en effet de la bouche de Bonaparte , et Marmont a-tril eu l'occasion de s'honorer par le refus chevaleresque dont il cherche à rehausser le mérite par un contraste blessant pour la mémoire de Duroc? Le commandant général de l'armée d'Angleterre avait-il réellement besoin de faire prendre à Londres des renseignements circonstanciés sur les moyens défensifs des Anglais^ tels qu'un général sait toujours se les procurer avant d'agir^ et qui lui sont nécessaires pour arrêter ses projets? Les Mémoires de Napoléon ont résolu d'avance toutes ces questions , en constatant que Bonaparte n'avait nulle intention d'agir à cette époque contre l'Angleterre , et qu'il ne voulait, par ses démonstrations sur les côtes de la Manche, que masquer son projet, dès lors bien arrêté de porter ses armes en Orient?

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Cependant le duc de Raguse rattache une autre anecdote à cette menace de descente en Angleterre dont Napoléon a révélé la portée mystérieuse, et l'aide de camp ne craint pas de fournir des détails sur un plan que le général en chef déclare n'avoir imaginé alors que pour cacher ses véritables des» seins. A en croire Marmont, Bonaparte songeait très-sérieusement à cette expédition, et il n'y re» nonça qu'après son inspection des côtes. « Huit jours , dit*il , suffirent pour lui démontrer la disproportion existante entre le but et les moyens. Il fallait tout créer, et un temps très-considérable devait y être nécessairement consacré. Il ne trouvait pas d'ailleurs dans le Directoire la force et la tenue nécessaires à des travaux d'une aussi longue haleine, et, dès lors, il crut devoir y renoncer. A son retour, il me dit à peu près ces paroles : « // n'y a rien à faire avec ces gens-là ; ils ne comprennent rie7i de ce qui est grand; ils nont aucune puissance d'eœécution. Il nous faudrait une flottille pour l'expédition, et déjà les Anglais ont plus de bateaux que nous. Les préparatifs, pour réussir, sont audessus de nos forces ; il faut en revenir à nos projets sur l'Orient : c'est là qu'il y a de grands résultats à obtenir. » (I, 347, 348.)

Le témoignage de Napoléon donne un démenti formel à cette citation. L'inspection des côtes ne pouvait pas faire renoncer le général Bonaparte à

rexpédition d'Angleterre pour ramener sa pensée vers rOrient, puisque l'expédition d'Egypte était déjà décidée, et que les courses mystérieuses de Bonaparte en Normandie^ en Picardie et en Belgiqtie^ ne furent entreprises que pour inquiéter d'autant plus Londres et masquer davantage les préparatifs dam le Midi. Mais il fallait que la descente en Angleterre en 1798 prît un caractère certain et sérieux dans l'histoire pour que le duc de Raguse pût broder sur ce projet l'incident qui l'élevait moralement au-dessus de Duroc , et la confidence qui rabaissait si durement les membres du Directoire. De là le parti si bravement pris par le duc de Raguse de faire sa version sans s'arrêter aux attestations contraires du général Bonaparte.

L'expédition d'Orient résolue, Marmont conserva ses fonctions auprès de son général et partit avec lui pour aller s'embarquer à Toulon , où il trouva les vaisseaux mal armés, les équipages incomplets et peu insttuitSj les bâtiments de guerre encombrés de troupes et de matériel d'artillerie qui gênaient la ma^ nœuvre. (I, 355-356.)

Mais avant d'entamer le récit de l'expédition , il proit devoir raconter le voyage de Bonaparte à tra-

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