LIVRE PREMIER
que le commandant d'artillerie n'a pas jugée digne d'une remarque dans ses Mémoires ^ Marmont s'at* tache à flétrir les vainqueurs en les présentant comme ayant protégé pendant quelques jours (I, 44, 45) les fureurs et les atrocités des patriotes toulonnais , ;>r«^' cédemment plongés dans les cachots du fort Lamalgue, Il n'est que trop vrai que d'horribles vengeances furent exercées , et qu'il y eut un jour où la réaction républicaine força l'armée victorieuse à demeurer spectatrice impuissante et muette de sanglantes exécutions. Deux cents personnes, qui avaient conservé leurs emplois sous le gouvernement des Anglais , furent livrées au tribunal révolutionnaire , condamnées à mort et fusillées par un bataillon de sansculottes et de Marseillais. « Cette action, dit Napoléon, n'a pas besoin de commentaire, mais c'est la seule exécution que l'on ait faite à Toulon : il est faux qu'on ait mitraillé qui que ce soit , le commandant d'artillerie et les canonniers de la ligne ne s'y fussent pas prêtés. » (Mém. deNap.j I, 44.) Marmont avoue du reste que Bonaparte, devenu puissant, employa plusieurs fois son crédit à sauver quelques victimes. (I, 45.)
A voir le jaloux maréchal condescendre à reconnaître ici en termes formels la modération et l'humanité de Napoléon, on est d'abord porté à croire qu'il a tenu sans doute son orgueil pour tout à fait désintéressé dans l'effet que pouvait produire cet
acte de justice. Mais ne nous pressons pas trop de savoir gré à M. le duc de Raguse de l'impartialité qu'il affecte dans l'appréciation de la conduite politique du vainqueur de Toulon , sous le régime de la terreur. S'il fait honneur au général Bonaparte de ce que Varmée d'Italie de cette époque respira en liberté j sans subir aucun acte arbitraire ni aucune destitution (I, 52), c'est qu'il a cru trouver, dans cet hommage même , l'occasion d'amoindrir moralement le héros, en insinuant qu'il lui fallut peu d'efforts et peu de vertu pour ne pas s'abandonner aux fureurs du temps, puisqu'il était éloigné par caractère de tous les excès ^ et qu'il avait pris d'ailleurs les couleurs de la révolution sans aucun goût^ mais uniquement par calcul et par ambition, (1 , 53.)
« Son instinct supérieur, dit-il , lui faisait dès ce moment entrevoir les combinaisons qui pourraient lui ouvrir le chemin de la fortune et du pouvoir. . . . Plus que son âge ne semblait le comporter, il avait fait une grande étude du cœur humain : cette science est d'ailleurs pour ainsi dire Y apanage des peuples à demi barbares , où les familles sont dans un état constant de guerre entre elles, et à ce titre tous les Corses la possèdent. » (76.)
Ainsi , il est bien vrai que le duc de Raguse , quand il consent à louer le général Bonaparte, n'entend point s'affranchir par là , ne fût-ce que pour un moment, du joug de l'envie à laquelle il a livré sa