LIVRE PREMIER
plume, et que, sous cette apparence d'équité, il cache un nouveau biais pour ménager de plus amples satisfactions à cette infatigable et mauvaise conseillère. Il fallait bien convenir de la sagesse et de la mansuétude révolutionnaire du commandant d'ar* tiilerie, pour être amené à dire qu'il était sans conviction; que sa modération lui venait du tempérament; son patriotisme, du calcul; sa connaissance du cœur humain , de son origine demi-barbare ; et que le premier Corse venu était après tout aussi Bavant que lui en cette matière. Mais ce révolutionnaire modéré , éloigné de tous les excès par caractère ou par-défaut de conviction , s'était lié au siège de Toulon avec un représentant dont le nom servait de signe populaire au terrorisme, bien qu'il fût luimême de mœurs assez douces et raisonnable d'api* nion. (1 , 54.) Bonaparte avait vécu dans la familiarité de Robespierre jeune. A la chute de Robespierre aîné , il regarda cet événement comme un malheur pour la France, dit Marmont, non assurément qu'il fût partisan du système suivi (sa mémoire est audessus de pareille accusation , et je crois l'avoir justifié d'avance) , mais parce quil supposait le moment d'en changer imminent : V isolement de Robespierre ^ qui depuis quinze jours s'absentait du comité de sûreté générale, en était à ses yeux l'indication. Il m'a dit à moi-même ces propres paroles : « Si Robespierre fût resté au pouvoir, il aurait modifié sa marche; il eût
rétabli l'ordre et le règne des lois; on serait arrivé à ce résultat sans secousses , parce qu'on y serait venu par le pouvoir; on prétend y marcher par une révolution , et cette révolution en amènera beaucoup d'autres. » (I, B6.)
Marmont ajoute cjue cette prédiction s* est vérifiée ^ et que les massacres du Midi y exécutés immédiatement au chant du Réveil du peuple, étaient aussi odieux , aussi atroces y aussi affreux que tout ce qui les avait devancés.
Mais, à part cette boutade d'impartialité dont il faut d'autant plus lui tenir compte qu'il y a moins habitué ses lecteurs, le duc de Raguse a conservé toute sa malveillance systématique à l'égard de son ancien général, en disant, à propos des étroites relations qu'il forma avec Robespierre jeune, qu^ sans doute il avait vu en lui les éléments de sa grandeur future. (I, 54.)
Quoi que Bonaparte puisse faire , comme homme , comme soldat ou comme citoyen, il n'est jamais qu'un spéculateur politique rempli d'orgueil et dévoré d'ambition. Ses amitiés et ses haines, toutes ses combinaisons et toutes ses démarches, exclusives d'inspiration généreuse et de spontanéité patriotique, auraient été uniquement et toujours déterminées par l'intérêt. Cette fois du moins il eût bien mal réussi dans ses calculs , s'il se fût lié en vue de son avancement avec le frère du dominateur de l'époque.