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DU POINT D'HONNEUR

On lit quelque part que les tribus drabes avaient dix mots pour dire cheval, pas un pour dire honneur.

Chez nous, au contraire, le mot honneur est riche en synonymes.

Toutefois, il est assez difficile de le définir.

Les uns ont arbitré que l'honneur était l'estime de soi-même, d'où il faudrait conclure que les plus présomptueux sont les plus honorables.

D'autres ont prétendu qu'il ne peut y avoir d'honneur où la vertu n'est pas. — Ce sont : le Romain Marcellus et le Français monsieur de la Palisse.

Un autre génie du premier ordre — peut-être Montesquieu — a écrit que l'honneur était le ressort des monarchies. — Il faudrait, pour le vérifier, avoir une monarchie sous la main.

Enfin, le philosophe David Hume disait ; L'homme qui peut nous être utile est celui que nous honorons. — Donc je dois honorer mon boulanger, mon boucher, mon fruitier, qui me vendent à faux poids des objets d'utilité première.

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A toutes ces définitions il en est une qu'on doit préférer, la voici :

— L'honneur est un instinct.

£lle est la meilleure, parce qu'elle ne dit rien.

Nous avons aujourd'hui plusieurs espèces d'honneur.

C'est faute de s'entendre sur cette idée générique qu'on a sans doute inventé une autre classification plus commode, à l'usage de tous : le point d'honneur.

Le point d'honneur est la morale du monde. C'est le caractère de chaque profession, une sorte de fierté relative.

Toutes les castes sociales ont leurs façons de point d'honneur.

Pour un roi représentatif, le pomt d'honneur consiste à se représenter lui-même.

Pour le ministre, c'est la combinaison d'une majorité moutonnière, la pratique d'un système. — Sans le point d'honneur, le ministre des finances ne serait pas l'ogre redouté .des portes et fenêtres.

Sous la Restauration, le soldat se faisait encore un triple point d'honneur de boire, de battre et d'être un vert galant. — C'est qu'il y avait alors dans l'armée une certaine fleur aristocratique. ^*- Sous le régime de Juillet, le soldat était devenu bourgeois comme le roi, bon ménager et chef de famille. Tout cela avait déplacé le point d'honneur militaire, qui ne consistait plus qu'à vivre

honnête, à avoir le moins de dettes et le plus de grades possible.

Autrefois on disait d'un fils de famille : C'est un mauvais sujet, nous en ferons un soldat; — sous le régime de Juillet, un père regardait ses enfants, et disait : Mon aîné a de Tesprit, je lui donnerait du droit; mon second est plus lourd, mais plus rangé, je l'enverrai à Saint-Cyr. — C'est ainsi que le point d'honneur militaire avait in- 3ensiblement perdu son cachet moyen âge, son caractère chevaleresque. — Comment voulez-vous qu'il en fût autrement ? Nos sous-officiers se mariaient.

Demandez au journaliste ce que c'est que le point d'honneur, il vous, répondra : C'est l'indépendance, — parce qu'il a besoin de faire croire à la sienne.

Pour l'homme du monde, au contraire, c'est l'obéissance passive auxlois de l'étiquette, aux conventions des . salons.

Pour le spéculateur,

Le banquier.

Le marchand.

Le point d'honneur est dans les échéances. Payer exactement ses billets, sans protêt ni course d'huissier ; faire, comme on dit, accueil à son parafe, c'est, pour l'homme d'affaires, la moralité absolue. L'épicier dont on volerait la caisse la veille d'un payement mettrait plus de temps à rattraper son honneur, que le cheval de monsieur Delessert n'en aurait mis à attraper le voleur.

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Les caprices du point d'honneur varient encore selon les conditions de notre état civil.

Le mari de six mois met toute sa fierté à n'être point trompé; le mari de six ans à ne point le paraître.

Pour une femme, le point d'honneur consiste à quitter la première son amant, à s'arroger l'initiative en matière de rupture.

Chez l'amant, la vanité procède à peu près de la ménie façon, car nous avons, de nos jours, tant d'hommes qui sont femmes!

Il existait autrefois chez nous un tribunal du point d'honneur, un code, une jurisprudence, une justice admise en la matière. Cette justice était le duel.

Au dix-septième siècle, la grande volonté de Richelieu n'avait pu le proscrire; au dix-neuvième, il s'est traîné mourant dans notre société. Il a suffi de deux réquisitoires de monsieur Dupin pour clore l'agonie.

En déclarant la guerre au duel, monsieur l'avocat général Dupin a fait, comme je ne sais quel Romain, un vaste pli à sa robe, et c'est dans ce pli que sont venus se cacher tous les poltrons du royaume. Ceux-ci, qui sont nombreux, peuvent aujourd'hui être braves sans frais, ce qui permet de généraliser notre valeur nationale et de multiplier les hypocrites du point d'honneur.

On a jugé dernièrement en province une affaire de dueL

Un avocat et un avoué s'étaient créé Thabitude de se dire des choses atroces à toutes les audiences.

On sait que jamais les tribunaux ne s'interposent dans ces luttes d'injures.

Si vous en voulez à quelqu'un, vous pouvez, moyennant cinq francs, et sous le plus frivole prétexte, lui lancer une assignation. Pour \me cinquantaine de francs, un avocat s'attendrit au récit de votre grief, quel qu'il soit ; pour soixante francs, il prend feu contre le défendeur et court furieux se mesurer avec l'avocat de celui-ci, qui, de son côté, a fait provision d'injures.

Vous faites donc dire à votre partie adverse une foule de choses que vous ne voudriez pas dire vous-même ; les avocats s'exaspèrent pour votre argent, finissent par s'échauffef pour leur propre compte, et les juges, bercés dans un demi-sommeil, ne disant jamais : C'est assez.

C'était une querelle de tribunal qui avait mis le pistolet à la main des deux personnages dont l'un a été tué.

Le jury a fait preuve de bonne foi, d'intelligence des mœurs et des nécessités sociales, en prononçant l'acquittement du survivant et des témoins ; mais la cour, toujours en vertu de la jurisprudence inventée par monsieur Dupin, les a condamnés à quelque 3,000 francs de dommages-intérêts.

C'est-à-dire que voilà le duel devenu un privilège aristocratique de la fortune. A cause de la prison qui l'attend, il est clair qu'un homme qui a besoin de son temps

pour vivre n'a pas le droit de se battre. Les amendes récraseront, si le sort des armes Fa favorisé. '

De la sorte, on peut souffleter impunément récrivain, l'artiste, l'employé, tous ceux enfin que la prison peut ruiner.

Le militaire, l'oisif, le riche, ont seuls le droit de montrer encore un peu de cette susceptibilité qui faisait autrefois de notre nation la nation la plus polie.

n faut maintenant

Avoir du temps à perdre pour se faire respecter, et de l'argent pour payer le sang d'un adversaire.

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