LES CHOSES QUI N'EXISTENT PLUS
Nous n'en sommes pas à exprimer nos premières plaintes, à pousser nos premiers gémissements sur la disparition d'une foule de choses qui seryaient jadis au bonheur de la vie.
/ Parmi les pertes les plus r^rettables, nous avons d'à- [bord pleuré l'esprit, le bon esprit ;
Celui qui viyait dans la conversation , qui intriguait de bonnes comédies, qui tournait de fins couplets de yaudeville, qui n'abandonnait pas les hommes d'État à
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la porte de leur ministère, qui inspiraient la diplomatie, en un mot, qui menait la société, le théâtre et les affaires.
I 11 n'y a plus de causeurs, plus d'auteurs comiques, de
' chansonniers, de ministres, d'ambassadeurs, dont on
■ puisse citer un trait, un bon dialogue, une chanson, une : repartie, une intrigue où l'esprit se retrouve,
Cette énumération serait interminable et inutile, car 1 chacun, au milieu de cet ennui général, de cet assoupis- I sèment de l'intelligence, sent que ce qui manque, que Ice qui est perdu, c'est l'psprit.
L'esprit n'a plus que des dangers. Ceci sera prouvé une autre fois.
On a aujourd'hui quelque chose qui est à l'esprit ce que la charge est à la bonne peinture.
; L'honnêteté n'existe plus, cette honnêteté qui tenait î du sentiment religieux et du respect pour le nom de fa- I mille : on vole partout, jusqu'à la limite de l'article du Code. C'est là le dernier frein : on ne craint plus de rendre compte de ses actions devant Dieu ou devant le confesseur, mais devant la police correctionnelle. La littérature s'est transformée en journaux. Les arts s'en sont allés aussi. La peinture, parce qu'on ne la paye pas; la musique, parce qu'on lui préfère les cafés chantants.
On a supprimé aussi l'ancien Palais-Royal, avec ses galeries biscornues, sa population licencieuse, ses mai-
sons de jeu, ses boutiques criardes et son luouveiQent attractif. C'était le bazarde Funivers; ce n'est plus qu'un monument moral, froid, aligné, constitutionnel.
Les restaurateurs 1 où sont-ils? Où est-onsûrde ne pas payer très-cher un cheval-steack ?
Depuis la fondation des clubs où Ton dîne, les restaurateurs s'en vont.
Le bon vin est parti. Personne n'est assez riche et ne croit assez à ses amis et à l'avenir pour préparer de loin une bonne cave, il n'y a plus que monsieur Pat... qui goûte lui-même un plaisir personnel à voir siffler ses admirables vins du Rhin et de Bordeaux.
Depuis qu'il y a des électeurs et des éligibles qui fraternisent, on a falp'iqué pour ces gens-là une décoction de sucre candi, de potasse et de moelle de sureau, qui, sous le nom de vin de Champagne, échauffe les sentiments patriotiques.
Les cigares sont devenus exécrables.
11 n'y a presque plus que des bijoux faux.
Personne ne porte un habit de drap fin, parce que personne ne fabrique de drap.
Nous avons une douzaine de grands manufacturiers très-décorés, qui exposent dans les baraques des Champs-Elysées des draps magnifiques qu'on ne retrouve plus dans la consommation, et qui ne sont que le spécimen menteur d'une industrie imaginaire. *
Le chef de l'État a l'extrême bonté de visiter leurs
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produits, de préparer pour chacun une allocution encourageante. Le ministère leur décerne des médailles d'or pour récompenser leurs admirables efforts. Et il n'est personne qui ne gémisse de voir blanchir au bout d'un mois la redingote bleue qu'il a payée 140 francs, et dont le drap contient un quart de coton.
Le coton, c'est tout notre siècle ; le coton, c'est l'attrape, c'est le semblant, l'imitation, c'est le plaqué des bonnes choses.
Tout est coton.
Tout est à bon marché : le gouvernement comme les chemises.
Le coton a tout envahi, même la charpie. Le coton se mêle au drap et même à la toile, «v
La toile, ce beau luxe de nos pères, a disparu : au lieu de la blanchir dans le pré, à l'air, de la laisser prendre force et éclat pendant un mois à l'action de l'air et de la rosée, on la blanchit à la chaux en vingt-quatre heures.
Elle est brûlée et périt vite.
11 s'ensuit qu'on ne fait plus de bon papier, parce que la pâte, composée de chiffons où le coton domine, est également blanchie à la chaux.
On prétend retrouver des lettres manuscrites de Henri IV.
Eh bien, dans dix ans, toutes les archives des minis* tères seront en poudre. Le papier s'exfolie, s'écaille et se dissout au moindre contact.
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La perte ne sera pas grande !
C'est notre rage de luxe à bon marché, c'est ce besoin d'être égaux, non seulement devant la loi, mais devant tôut| qui tue les fabrications consciencieuses et nivelle le prix de tous les objets nécessaires à la vie.
On ne fait plus de vraie bougie, parce qu'il a fallu trouver, pour l'orgueil des portiers, une composition qui ne portât pas le nom prolétaire de chandelle. Un portier chez qui les petits locataires déposeraient un bout de chandelle se boucherait le nez. Et on a fabriqué un luminaire à vingt-sept sous la livre, qui infecte l'arsenic et
n'éclaire pas.
Enfin, tous les petits ingrédients qui relevaient le ragoût social sont supprimés. L'intelligence n'a plus pour pâture que l'indigeste et insipide roats-beef de la politique.
Et la vie matérielle ne se fournit plus que de produits falsifiés, d'imitations de choses perdues, de mauvaise viande, de mauvais vins, de mauvaises étoffes.
Tout est coton !
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