LES FAUX ANGLAIS
Nous donnions autrefois le ton, comme il se disait, à toute FEurope. En fait de modes, comme en fait de bien
'autres choses, nous recevons aujourd'hui la loi des
nglais.
Cette imitation, contre laquelle il a été hurlé plusieurs lois, a produit depuis quelques années, chez nous, des types très-ridicules, parce que cette imitation est gros- ^ière et entreprise gauchement.
j Les gens réellement élégants sont restés élégants à la ïïrançaise. Tout le monde sait ce que nous entendons par là, sans qu'il soit besoin d'analyser cette élégance facile, simple, et dont le goût est tout le secret.
Les entrepreneurs de style anglais appartiennent en général à ces classes mixtes de la société qui ont de largent et des prétentions.
Ce sont, pour la plupart, des fils de notaire, d'agent de change, de marchand de bois ou de toute autre choses en gros, qui, ne voulant pas continuer le commerce de la famille, cherchent dans des carrières différentes et
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dans la tenue extérieure des contrastes qui déguisent leur origine.
Le premier exercice de ces faux Anglais est l'étude du silence, qui est aussi la ressource et la sauvegarde des imbéciles.
Car il y a des gens qui ne parlent jamais, de peur de dire des sottises, comme on ne sort pas à pied de peur d'être crotté.
Le faux Anglais parle donc très-peu, ce qui est très comme il faut. Il mange à l'anglaise, c'est-à-dire qu'il use un temps précieux à déchamer une côtelette en croisant son couteau et sa fourchette à chaque temps de repos. 11 prend son verre à patte entre le deuxième et le troisième doigt, et le porte à ses lèvres après avoir, par un froncement de sourcil, engagé quelqu'un à boire avec lui.
Cette manière de boire avec les gens, au lieu de boire à la santé des gens, est poussée encore plus loin par les véritables faux Anglais.
Un monsieur (faux Anglais) avait à côté de lui, à table, un ami intime; il appelle un domestique, et lui donne l'ordre d'aller dire à cet ami : Monsieur vous prie de boire avec lui un verre de vin de Bordeaux. L'ami, un peu rustique, et si près de celui qui lui faisait porter cette invitation, se retourne vivement, et, choquant violemment le verre de son voisin, s'écrie : a Parbleu! tu
es bien bon, si tu yeux trinquer, de ne pas me le demander toi-même. Je bois à la tienne. »
Le faux Anglais avale de confiance tous les mélanges d'eau-de-vie, de poudre à canon, de genièvre, qu'on décore du nom de vin de Porto et de Xérès, et qu'il prononce Porte et Cherri. Il ne mange pas d'huîtres sans les entremêler de petites tartines de beurre patiemment couché sur du pain avec l'extrémité du couteau ; à chaque bouchée, il penche la tète sur son assiette» toujours sans rien dire, ajoute des pommes de terre à tous ses plats, et s'abrutit dans cette opération de suprême bon genre, qui ne consiste pas à dîner, mais à manger.
Car, dîner, c'est causer;
Manger, c'est se nourrir.
Une des choses qui préoccupent le plus le faux Aurais, après le silence, qui est son fond, ce sont ses toi- \ lettes.
Pour ses gilets et ses paptalons, il s'adonne aux écossais les plus inconnus, recherche les mac-into$h les plus bizarres, et a bien soin de faire remarquer la petite poche que portent les Anglais pour mettre l'argent du péage des barrières.
Il a supprimé les sous»pieds, et affectionne , le matin, le gros brodequin de chasse.
Preqdre aux Anglais ce qu'ils ont de bon, leurs formes
de voitures, leurs chevaux, leurs cochers, c'est à merveille I
Mais leur emprunter leur silence insociable et deux ou trois méchantes manies de table et de toilette, c'est fort mesquin.
' La vie d'une petite bande de jeunes gens de Paris ne consiste que dans\cette imitation ; et ce qu'ils obtien-
; nent, petits-fils de bourgeois et plus ou moins auditeurs au conseil d'État ou. ra^s politiques qu'ils sont, c'est de ressembler tout au plus à des fils aînés de bijoutiers de
\ Londres.
' Malgré ce travail de plagiat si fatigant, ils n'ont pas l'air de grands et riches Anglais ; pas plus que ces sauvages nus, ayant ramassé dans les débris d'un navire une cargaison de faux-cols, n'avaient l'air d'Européens parce qu'ils avaient fièrement orné leurs 'cous de ces morceaux de chiffon.