LES COULISSES DE L'OPÉRA
Le prestige vulgaire qui de tout temps s'est attaché aux choses et aux personnes du théâtre n'est pas encore effacé.
Amalne passe pas dans la rue sans être remarqué par deux béotiens , dont l'un sert le bras de l'autre en lui disant : « Tiens, tiens, tiens, Amal I Je te dis que c'est Arnal! »
Le plus souvent ils se détournent de leur chemin pour le suivre à trois pas, et on les voit échanger un sourire d'intelligence avec d'autres béotiens, qui se retournent aussi pour voir passer Renaudin de Caen. Ce sourire veut dire : « Vous reconnaissez Arnal? nous aussi , nous Tavoûs reconnu : la preuve, c'est que nous le suivons. »
Il n'est pas are, non plus, que des individus fréquen-
tent ces cafés, voisins inséparables des théfttres, exprès pour voir comme quoi les acteurs déjeunent, boivent de la bière, jouent aux dominos.
Ils affectionnent particulièrement le comique, se tiennent derrière lui en riant d'un rire étouffé, lui offrent une chaise, lui donnent du blanc pour sa queue de billard, relèvent son mouchoir. Ces complaisances muettes finissent par toucher le comédien, qui peu à peu salue l'habitué, consent à lui accorder la poignée de main , et daigne un jour le tutoyer.
Quand l'habitué est jeune et qu'il perd ainsi le temps qu'il doit à son notaire, à son avoué, sa famille dit ordinairement de lui : « C'est un mauvais sujet qui ne fera jamais rien, il est toujours fourre avec des acteurs. »
L'actrice est un objet de curiosité bien autrement re cherché et convoité.
Le portier de sa maison donne rendez-vous aux voisins dans sa loge pour la voir passer quand elle se rend aux répétitions; sur son chemin elle rencontre des figures de jeunes gens qui connaissent ses heures et s'échelonnent dans la rue pour l'attendre.
A peine paraît-elle, qu'ils composent de loin leur allure, tortaient les boucles de leurs cheveux, aiguisent leur regard, et, comme s'ils la voyaient pour la première fois, disent, en lui faisant place sur le trottoir et de manière à être entendus:
LA VIE PARISIBMNK 69
« C'est Déjazet! »
Le soir, au spectacle, on les retrouve au balcon, à ToTchestre, élevant au-dessus de la foule deux mains gantées, dont Tune se fatigue aux exercices de la lorgnette, tandis que Tautre régularise les plis d'une cravate ambitieuse. Il n'en est .pas un qui n'ait la prétention d'être reconnu dans sa stalle, qui ne se croie l'objet d'une foule d'œillades et d'agaceries.
Les choses vont de cette façon jusqu'au jour où l'actrice reçoit une lettre ainsi conçue :
ce Madame,
D J'ai dix-huit ans, un cœur neuf et brûlant. Je n'ai pas des milliards à déposer à vos pieds ; mais je peux vous offrir un amour étemel et sans bornes,
» Votre admirateur passioimé,