‹ Regards historiques et littérairesChapitre 10 sur 31 · DUC D'HARCOURT · texte numérisé non relu

DUC D'HARCOURT

Je viens de lire un livre qui m'a ravi. Avant de dire pourquoi, je chercherai une mauvaise querelle à l'auteur; je la pousserai d'autant plus vivement que je voudrais voir son ouvrage dans toutes les mains. C'est un si bon livre, d'une action si bienfaisante et si certaine! Oui; mais en lisant ce titre rébarbatif, Quelques réflexions sur les lois sociales, sur un volume d'assez grand format, bien des personnes en ont pris un sentiment désavantageux. Je prône ma découverte, je m'étonne, je m'indigne; j'en suis encore à m'indigner, quand je vois qu'un bon livre n'est pas lu

1. Quelques réflexions sur les lois sociales, par le duc d'Harcourt, ancien député.

par lout ce que je connais de braves gens. On me répond : « Le titre nous a glacés. Nous nous sommes garés d'instinct, comme au passage d'un camion qui arrive au trot pesant de ses gros «litvaux. Nous avons craint quelque métaphysique vague et profonde, dans le goût des physiocrates du dernier siècle ou des doctrinaires de celui-ci. Nous payons — fort cher — 300 spécialistes d'une part et 584 de l'autre pour nous faire des lois sociales; nous entendons être quittes à ce prix envers les sciences fâcheuses ; il y en a tant d'autres plus attrayantes ou plus exactes, et la vie est si courte pour les étudier! »

Voilà ce que disent, dans cette ville, des gens un peu découragés sur les lois sociales, distraits par des idées plus légères ou des affaires plus pratiques, suivant qu'ils sont d'Athènes ou de Carthage, ces deux grands arrondissements de Paris. D'autres ont décidé, sur la simple inspection du frontispice, que l'auteur devait être un réactionnaire et un clérical. C'est leur idée, et ils se défendent de passer outre. Les hommes aux convictions un peu branlantes lisent de tout et ne s'en trouvent pas plus mal. Ceux qui ont le bonheur d'avoir des opinions très arrêtées, dans un sens ou dans l'autre, se refusent à lire tout ce qu'ils supposent en désaccord avec leur pensée. Il semble pourtant qu'ils pourraient être curieux

impunément, puisque rien ne saurait entamer le granit de leurs opinions. Je constate leur coutume, sans pouvoir l'expliquer; à moins d'admettre, et je ne le veux point, l'existence d'un troisième arrondissement, celui de Béotie.

Pour en finir avec ce malheureux titre, j'imagine M. d'Harcourt cent cinquante ans plus tôt, quittant les camps ou les Parlements, ayant bien fait dans les uns comme dans les autres, et se retirant dans sa terre pour y dicter à ses enfants les leçons de son expérience. Il eût mis sans doute à la première page : Ceci est mon livre de raison. Aujourd'hui encore, voilà le titre qu'il fallait. En forçant un peu le sens particulier de ce terme pour le ramener à l'acception usuelle des mots, on fait du même coup le résumé et l'éloge du livre; c'est un livre de raison, né d'un rare bon sens fécondé par l'expérience pratique.

Mais je sais pourquoi M. d'Harcourt eût reculé devant ce titre et pourquoi le sien est insuffisant : il n'a pris conseil que de sa modestie. Cette extrême modestie est le trait le plus original et le plus attachant de l'ouvrage. De cette qualité première découlent tout naturellement les autres, la sincérité, la simplicité, la prudence. Je cite, en abrégeant à regret, les explications que l'auteur nous donne sur son dessein.

« S'il est des hommes à qui leur science per-

mette de voir avec clarté l'humanité, dans le temps et dans l'espace, l'humanité d'il y a vingt siècles et celle d'aujourd'hui, la société thibétaine et la société française, j'envie cette science sans y prétendre. Mon ambition, grande déjà, serait de considérer l'humanité dans le cercle fort restreint où peuvent porter mes regards, j'ai passé la cinquantaine; les conditions diverses où je me suis trouvé, tantôt officier, tantôt propriétaire rural, tantôt homme politique, m'ont mis en relation avec des hommes occupant les plus hautes positions comme les plus infimes, avec des étrangers comme avec des Français; je ne suis pas juge sur le fait de savoir si j'ai bien vu, mais les circonstances ont voulu que j'aie eu plus d'occasions que la plupart des hommes de voir la société sous divers aspects. Ainsi se sont formées mes connaissances sur la très petite partie de l'humanité que peut connaître un homme par luimême. Quant au passé, j'ai eu par mes études, par mes lectures, quelques échappées de vue sur l'histoire de France, sur les sociétés latine et grecque. Tel est l'étroit terrain où je suis confiné, et où je voudrais trouver la connaissance de tout le reste. C'est bien peu de chose, je l'avoue, si on songe surtout, en ce qui regarde les connaissances dues à l'expérience personnelle, combien les idées changent entre vingt et quarante ans, et

combien elles se modifient chaque jour... Autre chose que de l'expérience me manque. Je ne suis docte en aucune science, et je le sens à chacun de mes pas. J'ignore des choses que savent d'autres personnes et que j'aurais intérêt à savoir. Je voudrais connaître les Romains comme M. Duruy, les Grecs comme M. Wallon; j'aurais besoin de connaître l'histoire, la statistique, les langues vivantes; de tout côté mon horizon est borné. Je crois cependant avoir le droit de me dire que, si j'avais eu la vie d'un érudit, je n'eusse pas vu de près la guerre comme on la voit quand on y a pris part... Je sens bien que le genre de savoir dû à l'expérience de la vie n'est guère prisé de nos jours. Toute l'estime est réservée pour ceux qui ont été au plus profond d'une science. Hélas! quant à moi, si j'avais à passer un examen, je sens avec regret qu'il n'en est d'aucune espèce où je ne pusse être convaincu d'ignorance grossière; mais je me dis, pour consoler mon amourpropre, qu'il n'est pas d'examinateur que je ne me ferais fort de convaincre d'une égale ignorance, si, les rôles étant changés, je pouvais faire des questions au mathématicien sur les usages de la guerre, au chimiste sur les mœurs des Grecs, à l'historien sur l'agriculture. Dans l'ordre d'études que j'entreprends, il faudrait posséder des connaissances sur des sujets très divers; je

cherche à me persuader qu'il devient impossible d'en avoir d'approfondies sur rien, et, enhardi par cette réflexion, je me hasarde dans la carrière. »

Voilà un début qui promet, beaucoup plus que l'auteur ne croit. Il y a là comme une goutte du sang de Montaigne. On continue, et les pages se déroulent sur le même ton, celui d'un déposant consciencieux dans une enquête; pas la moindre trace de professorat; jamais de rengorgement ni d'obstination au sens propre. Le livre est bien fait pour notre temps, sans un préjugé ni un regret stérile; la forme en est toute moderne, très simple dans sa correction; pourtant, dans la forme comme dans le fond, un je ne sais quoi que je ne puis dire nous ramène sans cesse aux honnêtes gens d'autrefois; toutes les comparaisons que cette manière de penser suggère nous reportent aux meilleurs esprits de la vieille France, à leur raison tranquille et droite. Après avoir lu M. d'Harcourt, je ne le vois pas du tout dans une des Assemblées contemporaines dont il a fait partie; je le vois très bien assis aux Etats généraux entre un Mathieu de Montmorency et un Lally-Tollendal, associé aux efforts de ces hommes de bonne volonté.

Plus volontiers encore, je me figure l'auteur des Réflexions dans un plus grand recul, écrivant

quelque Mémoire sur l'état des provinces, pour le lire à un auditoire choisi, chez M. de Montausier; je veux que La Bruyère assiste à la lecture, et j'entends la louange discrète de cet homme de goût, charmé de rencontrer dans quelqu'un de la Cour tant de liberté, de mesure et de bonne foi ; il rentre aussitôt chez lui pour ajouter un nouveau trait à son chapitre du Mérite personnel. Mais celui de M. d'IIarcourt est si modeste, que je crains de l'alarmer; je voulais seulement, en évoquant ces noms, faire sentir Farrière-parfum d'autrefois qui se dégage de son livre, et marquer ce qui eût particulièrement séduit, toutes nuances d'opinions réservées, un Sainte-Beuve ou un Sacy.

L'observateur s'est proposé d'étudier les trois agents dont l'influence lui paraît prépondérante dans les sociétés : 1° l'intérêt personnel; 2° le sentiment religieux; 3° l'instinct d'imitation. Il les étudie dans les milieux qu'il connaît par expérience : le corps électoral, les Assemblées, l'armée.

La première partie de l'ouvrage en est la moins neuve et peut-être la moins forte. L'auteur con-

clut que l'intérêt personnel est un mobile insuflisant et souvent nuisible pour le bon fonctionnement d'une société. C'est incontestable, si on lui accorde sa définition. « J'appellerai, dit-il, recherclie de l'intérêt personnel, la recherche des satisfactions pour la personne matérielle; j'y comprends la recherche des richesses et des grandeurs, qui sont les principaux moyens de se procurer ces satisfactions. » Je crains que les philosophes n'attaquent vigoureusement cette base un peu étroite. La plupart d'entre eux définissent autrement l'intérêt personnel; ils y rapportent un beaucoup plus grand nombre des actions et même des vertus humaines. Je laisse M. d'Harcourt se défendre contre eux; la discussion nous mènerait loin, elle est pendante depuis qu'on spécule sur la morale et ne sera pas résolue dans le journal d'aujourd'hui.

Le deuxième livre nous présente le sentiment religieux comme le correctif nécessaire de l'intérêt personnel. Cette partie non plus ne pouvait être très neuve; en est-elle moins vraie? L'écrivain n'a pas de peine à prouver qu'aucun Etat n'est assez riche pour payer la somme de dévouements dont il a besoin, dans les services publics et dans les mœurs privées, sur le champ de bataille et à l'hôpital; pour se la procurer, l'Etat devra toujours tirer une lettre de change sur le

ciel. On ne trouvera aucun esprit de secte dans cette argumentation; elle plaide la prééminence du christianisme comme instrument de civilisation; mais, dans le vaste diocèse dont M. d'Harcourt trace les limites, on peut se mouvoir à Taise; il y a place pour M. Guizot, comme pour Joseph de Maistre, pour M. de Pressensé comme pour Balmès; et M. Jules Simon n'y serait pas excommunié.

La troisième partie est de Beaucoup la plus originale, la plus fertile en aperçus ingénieux. L'auteur nous montre l'influence considérable de l'instinct d'imitation dans une compagnie d'électeurs, de parlementaires, de soldats. Avec de nombreux exemples à l'appui, il analyse ce phénomène : la force de l'impression individuelle centuplée pour chacun, quand elle se communique à cent individus. Il explique comment tel mot, rencontré sur une page, laisse parfaitement calme un couteau à papier isolé et met en délire cinq cents couteaux à papier. Pour affermir sa thèse, il fait quelques politesses à la théorie darwinienne et à nos ancêtres anthropomorphes. On dirait qu'il a pris en sérieuse considération les idées de Darwin, depuis qu'il s'est assis sur les bancs du Parlement.

Je me borne à ces indications rapides sur le plan théorique des Réflexions. Aussi bien, l'ouvrage me paraît rare moins par sa charpente

-Vin raie que par la richesse et l'agrément du mobilier, par cette multitude d'observations pratiques où le bon sens alterne avec l'esprit. On en retirerait l'essai de philosophie sociale qu'il resterait encore quelques chapitres de Mémoires, d'un prix inestimable pour la connaissance de notre temps. Je parlais d'esprit; il se cache, il n'est ni dans les mots, ni dans le tour, il jaillit du spectacle des choses exactement présentées. Je ne sais si la vérité nous fait sourire uniquement par l'étrangeté do voir une personne toute nue; mais, quand elle apparaît ainsi, on sourit mieux qu'à la meilleure plaisanterie. Les lecteurs de Tolstoï comprendront ce que je veux dire. N'est-ce pas un épisode détaché de la Guerre et la Paix, l'histoire du rapport sur la bataille de Solférino? Les généraux transmettent leurs rapports particuliers; les officiers chargés de porter les ordres modifient ces documents et rédigent le projet définitif; le chef d'état-major le conteste et le refait sur nouveaux frais. On le porte au maréchal, il s'écrie : « Vous vous trompez absolument! » et il substitue une nouvelle rédaction. « Il ne resta presque rien du rapport primitif. » M. d'Harcourt, qui était acteur et témoin dans la suite du maréchal, relate ce fait comme une preuve de l'impossibilité où l'on est d'établir la vérité sur l'événement le plus saisissant, le mieux observé.

Mais la perle du volume, c'est l'historique de la loi sur l'administration de l'armée entre 1877 et 1881. L'auteur fut membre de la commission; il nous donne le procès-verbal de plusieurs séances et suit toutes les vicissitudes du projet de loi. Voilà peut-être le seul document où les historiens de l'avenir pourront trouver la photographie authentique de ce qui se passe « au sein d'une commission ». Je me reprocherais de déflorer, en les résumant, ces pages à la fois lamentables et comiques. Qu'il suffise de dire qu'après plus de deux années, en janvier 1880, on discutait encore l'article 1er. Il y en avait 299. Un beau jour, prise de désespoir, la commission vota en bloc le contre-projet d'un de ses membres, auquel les onze autres étaient opposés; elle le vota « parce qu'il n'avait pas le sens commun et qu'il ne passerait pas au Sénat ». Mais, quand l'auteur de ce contre-projet déposa son rapport à la tribune, les onze se ravisèrent et repoussèrent à l'unanimité la loi présentée par leur rapporteur. Elle retomba dans la commission. Elle y mûrit une année encore. La Chambre se sépara sans l'avoir vu reparaître.

En lisant ce récit et d'autres du même genre, les esprits empressés ou prévenus attendent de l'auteur une conclusion sévère contre le régime parlementaire. Je crois bien que je l'ai attendue.

M. d'Harcourt est d'humeur plus accommodante. 11 veut seuleinenl nous prémunir contre le danger de remettre le gouvernement à une Assemblée unique. 11 constate que toutes les institutions humaines sont infirmes , mais que plusieurs infirmes peuvent se faire la vie supportable en s'entr'aidant, comme dans la fable : C Aveugle et le Paralytique.

De même, il n'entend pas battre en brèche la souveraineté nationale, quand il décompose son mécanisme. « Les électeurs représentent la nation dont ils ne sont pas le tiers. Les votants représentent les électeurs, dont ils ne sont quelquefois pas la moitié. La majorité des votants représente les votants. Les députés représentent la majorité des votants. La majorité des députés représente la Chambre des députés. Une commission représente la Chambre. La majorité de cette commission représente la commission... Et ainsi arrive-t-on à cette conclusion mathématique, que la volonté de trois ou quatre députés, dont la Chambre a accepté le projet de loi sans y regarder, — fait très ordinaire, — est l'expression même de la volonté nationale. Chacune de ces propositions étant d'une fausseté évidente, mais leur ensemble étant ce que nous avons jusqu'ici trouvé de mieux pour assurer la stabilité de notre état politique, il ne faut marchander ni notre admi-

ration ni notre respect; nous dirons solennellement : — C'est le gouvernement du pays par le pays. » J'ai cité ce passage, parce qu'il favorise une théorie facile à démontrer dans toute la suite de l'histoire; c'est que le gouvernement, quelle que soit son étiquette, est toujours dans les mains d'une infime minorité; et cela par la seule et bonne raison qu'il y a tout au plus, dans chaque siècle, quatre ou cinq journées où la masse du pays s'émeut pour les choses politiques et trouve le moyen de prononcer son sentiment, sous le coup de quelque intolérable calamité. L'axiome est désolant, il va contre toutes les formules et tous les principes, mais il est évident comme la lumière du soleil; et il ne peut irriter personne, puisqu'il s'applique également à tous les partis qui se succèdent au pouvoir, à toutes les formes de gouvernement. Reste, il est vrai, le plébiscite continu, seul moyen de faire rentrer dans un État démocratique la part d'absurdité que le jeu naturel des lois sociales en élimine naturellement.

Que de choses je voudrais encore citer, pour faire comprendre la marche habituelle de cet esprit attentif, toujours en garde contre les apparences; mélange original de l'ancienne sagesse avec quelques grains de réalisme et de nihilisme, s'il veut bien me permettre ces mots à la mode!

lu peut prendre à chaque page. J'ouvre le volume au hasard. L'auteur réfléchit à L'infinité de petits faits qui échappent aux écrivains, quand ceux-ci déterminent les grandes influences historiques. — « Je vois à la tribune du Luxembourg d'éloquents sénateurs, vieillis dans la politique, renommés dans la littérature; ils sont écoutés avec attention, la foule se presse pour les entendre ou seulement pour les voir, et leurs paroles à peine tombées de leurs lèvres sont portées par les journaux aux quatre coins de la France. Ce sont bien là des hommes influents ! Dans le jardin, sous leurs fenêtres, d'obscures mères de famille, en ravaudant des bas, de pauvres bonnes d'enfants, adressent aussi des discours aux bambins qui autour d'elles jouent à la balle. L'histoire n'en a cure, et cependant, avec toute la révérence due à nos hommes d'État, ces femmes, par leur vulgaire parole, exercent plus de persuasion qu'eux. On les aime et on les croit; nos grands orateurs peuvent-ils porter sur eux-mêmes un tel jugement? Aussi contribuent-ils bien moins à former les idées de la France que -ces obscures personnes. » — Voilà des réflexions toutes banales, toutes simples; si simples que personne ne les trouve et ne les écrit.

Et la conclusion du livre, demandera-t-on? Si l'on entend par là une de ces recettes empiriques dont nous attendons toujours notre santé, il n'y en a pas. M. d'Harcourt n'a point prétendu faire un Traité de médecine, mais un Manuel d'hygiène, ce qui est bien différent. Il possède vraisemblablement ce qu'on appelle dans le langage courant « une opinion politique ». Rien ne la trahit dans son ouvrage, qui s'applique à toutes les formes de société et de gouvernement. Et ce n'est point là l'artifice percé à jour du polémiste, qui essaye de nous insinuer son spécifique sous Je couvert d'une feinte impartialité. Rien de tel dans ce livre de bonne foi; seulement la recherche philosophique du mieux social, sans parti ni cabale. Le pyrrhonisme de l'auteur espère peu des nouvelles Constitutions, des nouvelles lois politiques. Il termine ainsi son épilogue : « Le grand nombre des lois de cette nature essayées depuis cinquante ans, et qui n'ont aucunement réussi à nous donner une tranquillité durable, ne doit-il pas nous inspirer de la défiance sur l'efficacité du remède? Notre défiance, bien légitime après avoir vu successivement tomber tous les partis, car tous ont eu

leur tour, notre défiance, dis-je, doit nous portera laisser de côté l'étude des Constitutions et des lois organiques, et à reprendre le problème de plus loin. Avant de choisir le remède, il conviendrait d'étudier le mal, de voir comment il atteint la société. » — Les Réflexions se contentent de signaler quelques-unes des causes du mal; elles démolissent certains fétichismes, en mettant à nu la faiblesse des rouages sur lesquels nous aimons à nous reposer, pour nous dispenser de nous réformer nous-mêmes. Elles opposent aux doctrines abstraites les leçons de l'expérience quotidienne, et nous disent : Jugez.

M. d'IIarcourt se tromperait-il quand il avance « que le genre de savoir dû à l'expérience de la vie n'est guère prisé de nos jours, et que toute l'estime est réservée pour ceux qui ont été au plus profond d'une science »? Je crois remarquer un courant contraire qui agit sur beaucoup de nos contemporains. Est-ce qu'ils sont horriblement défiants ou horriblement blasés? Je ne sais, mais ils apportent volontiers, dans l'appréciation des choses de l'esprit, une légère indiscipline contre les réputations toutes faites, un peu de prévention contre le métier et la patente. Ils se persuadent qu'il y a autant de talents et de vérités dans l'ombre qu'au plein soleil. C'est surtout dans le domaine ténébreux de la politique et de l'économie

sociale, où, d'ailleurs, ils ne s'aventurent pas volontiers, c'est là surtout qu'ils se tiennent en garde contre les professeurs diplômés ou les gens trop engagés dans l'action; ils réservent leur créance au brave homme qui vient leur dire tout simplement : « J'étais là; telles choses m'advinrent; voici les effets immédiats qu'elles ont produits dans mon petit champ. » Ceux qui pensent de la sorte ne font qu'appliquer à l'histoire du présent les principes qui guident nos maîtres dans l'histoire du passé. Je me représente la joie de M. Taine s'il trouvait, sur l'une des époques qu'il étudie, une déposition semblable à celle de M. d'Harcourt. Après en avoir vérifié l'accent de sincérité, il écouterait ce témoin de préférence aux plus grands orateurs, aux plus habiles écrivains; et je gage qu'il lui donnerait la première place dans ses matériaux. Si la méthode est bonne, elle vaut pour l'étude des vivants autant que pour celle des morts.

Les Réflexions s'adressent aux esprits de cette famille. Ils y aimeront ce petit bruit délicieux qu'on entend tout le temps, le bruit de vieux clichés qui éclatent sous le pilon. Ils y trouveront ce dont ils sont le plus épris, des images exactes de la vie réelle. Il y a quelques pessimistes dans cette famille; ils reprendront courage, en constatant que notre pays renferme des hommes

capables de réfléchir avec tant d'honnêteté et de justesse. De ceux-là, Abraham n'en cherchait que dix pour sauver celle autre ville; il y en a certainement plus de dix dans Paris. Tout en approuvant, des personnes timorées se demanderont peut-être ce qu'eût pensé de cet ouvrage M. Royer-Collard. Qu'elles se tranquillisent; il est très loin, M. Royer-Collard. D'autres, d'accord sur le fond, se gendarmeront aux passages qui choqueront leurs derniers préjugés; qui n'en a pas? Les miens se sont raidis en maint endroit; et puis j'ai écouté, sous le tumulte que font les préjugés à la surface de l'intelligence, cette petite voix très basse, très sûre, qu'on discerne pourtant à travers leur tapage, qui murmure tout au fond de nous-mêmes, conspire avec l'auteur et nous crie sans relâche : « Il a raison contre tes raisonnements. »

Je l'ai entendue, et j'en suis reconnaissant à ce livre. Je sens qu'il pourrait être profitable à beaucoup d'autres. Ah ! comme je comprends le bonhomme qui allait vantant son Baruch ! Quoique pauvre juge en ces matières et peu enclin à sortir de mon champ littéraire, j'ai voulu communiquer mon plaisir. Si l'esprit a ses bonnes actions comme le cœur, ce livre en est une, et des meilleures.

Mars 1887.

Page 1