Tome I, Les mœurs politiques et les traditions
nous pourrons sans doute opposer avec fierté à l'histoire de M. de Sybel, quand les volumes subséquents auront éclairé, par le récit des faits, l'exposition philosophique de la première partie. On devine que je veux parler du livre de M. Sorel. Par sa matière et par son ampleur, ce livre mérite et supporte les efforts répétés de la critique; il rouvre un débat toujours pendant, où chacun peut spéculer à sa guise. La suite de la politique française sous nos rois, le conflit de la Révolution et du vieux monde, la tradition et les desseins de tous les États de l'Europe, tels sont les grands objets que M. Sorel s'est proposé; il s'en empare avec une œuvre établie sur une vaste lecture, rajeunie par des documents de première main, vivifiée par un courant continu d'idées personnelles; s'il fallait lui reprocher quelque chose, ce serait l'excès de l'ambition et la trop grande richesse delà pensée. Grief rare, et qui ressemble fort à un éloge. Si l'on avait du loisir à la mesure des rêves, j'eusse voulu suivre l'historien dans sa minutieuse anatomie de l'ancienne France, de l'ancienne Europe, et m'attarder avec lui à toutes les idées qu'il fait lever au cours de sa démonstration. Ce serait trop entreprendre. Contentons-nous de rechercher l'idée maîtresse de l'écrivain; voyons ce qu'il en faut retenir de solide et de constant. M. Sorel me permettra ensuite d'élargir l'enquête, et de
demander à son livre en quoi il trahit les inclinations de l'esprit contemporain, telles que je crois les démêler.
Nous avions été instruits à voir dans la Révolution une rupture violente avec tout le passé de notre pays, la date d'une ère nouvelle. Par voie e conséquence, le long- et inutile effort de l'Europe contre cette révolution nous apparaissait comme la résistance du passé au principe abstrait qui le condamnait à mourir. Favorables ou hostiles, nos jugements étaient basés sur ces deux axiomes, et jusqu'à une époque très récente, presque personne ne songeait à les discuter. Voici u'on change tout cela. M. Taine a pris corps à orps la première de ces propositions; il nous montre dans la Révolution, sous les contradictions apparentes et superficielles, le produit naturel de « l'esprit classique », dans le despotisme jacobin la continuation de l'absolutisme royal. M. Sorel vient à son tour ; il trouve des raisons ingénieuses pour corroborer la doctrine nouvelle sur le caractère épisodique et traditionnel de la Révolution. Constituants et conventionnels, législateurs des Cinq-Cents et des Conseils impériaux, Robes-
pierre ou Bonaparte, tous ces novateurs n'ont fait que consommer la réaction de la Gaule latine contre la féodalité franque, accomplir le dessein de Philippe le Bel, de Louis XI et de Louis XIV; ils ont parachevé le travail de centralisation égalitaire vers lequel converge toute notre histoire; avec eux triomphe la vieille notion romaine de l'État-dieu, ressuscitée sous les Valois et les Bourbons. Mais le récent historien s'attaque surtout à la seconde des propositions que j'énonçais plus haut. Pour lui, le duel de la France révolutionnaire et de l'Europe n'est que la suite d'un ancien combat; le principe abstrait, ce qu'on pourrait appeler le principe de scandale, y est de peu de conséquence; la perpétuité des intérêts aux prises, l'ensemble des mœurs et des traditions politiques suffisent à expliquer l'acharnement de la lutte. Résumons à grands traits l'argument.
Acculée à des mers, couverte au sud par les Pyrénées et les Alpes, la France subit sur un seul point les foulées profondes de l'Europe; elle est élastique et vulnérable sur sa frontière du Nord- Est; c'est là que tour à tour elle plie sous l'expansion des autres races ou pousse ses pointes d'ambition. La grande affaire de notre histoire a été la garde ou la reprise des pays du Rhin ; ces pays furent le théâtre de nos guerres les plus fré-
quentes, guerres de subsistance et do nécessité, soutenues pour défendre ou reconquérir les limites que nous assignait Strabon, pour maintenir dans l'Europe centrale une influence qui est la garantie de ces limites. C'est ce que M. Sorel appelle les guerres communes, par opposition aux guerres de magnificence, celles qui nous entraînaient vers l'Italie, quelquefois plus loin, vers l'Orient, et qui n'avaient d'autre raison d'être que l'ardeur de notre tempérament ou les rêves dangereux de nos princes. Tandis que les capitaines de la monarchie poursuivaient la revendication séculaire, ses légistes en formulaient le Code de droit diplomatique; droit réaliste, qui tombe sous le jugement de Pascal : « Ne pouvant fortifier la justice, ils ont justifié la force. » On peut le ramener à ces maximes : il faut profiter de l'occasion, et ce qui est bon à prendre est bon à garder.
La Révolution recueille tout le legs royal. Avocats ou procureurs, les membres des comités sortent de la classe où l'ancien régime recrutait ses légistes; les doctrines, l'esprit d'un Pierre du Bois se sont fidèlement transmis dans cette classe jusqu'à Barère et à Danton; ces mêmes hommes qui ont applaudi la Déclaration des droits ne seront pas embarrassés pour plaider la légitimité de la conquête, au nom de la raison d'Etat. Dans la
conduite du militaire, Carnot reprend les projets de Louvois ; il n'a ni d'autres vues ni plus de scrupules; car l'idéal de la Convention, dès que la fortune penche de notre côté, c'est l'idéal de Louis XIV. Joseph de Maistre avait déjà cette intuition, quand il écrivait dans les Considérations : « Qu'on y réfléchisse bien, on verra que le mouvement révolutionnaire une fois établi, la France et la monarchie ne pouvaient être sauvées que par le jacobinisme. » — Guerres communes, celles qu'on soutient au début contre la coalition; guerres de magnificence, celles que Napoléon promène ensuite par le monde. Ainsi, après le premier instant d'enthousiasme humanitaire, les mœurs et les traditions ressaisissent, par la force de l'habitude, l'instrument passé en d'autres mains, et le tournent à l'accomplissement d'un dessein de quinze siècles.
De même pour l'Europe. Chacun des Etats qui la composent a, lui aussi, son projet national, dont il poursuit la réalisation à la faveur de tous les troubles qui affaiblissent les voisins. Quand l'Europe se précipite sur nous, ce n'est point, comme on l'a tant dit, que l'indignation et l'effroi la mettent en branle; ou du moins sa courte indignation fait bien vite place aux anciennes convoitises. Dans la dissolution de la monarchie française, les coalisés ne voient qu'une occasion de
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gros bénéfices, comme jadis dans un écroulement de la Maison d'Autriche ou une succession d'Espagne. L'affaire il»1 Pologne est là pour témoigner de la moralité générale. Dans l'Europe du xvin0 siècle, il n'y a pas de droit public; au siècle suivant seulement, elle essayera de se régler sur des principes métaphysiques, celui de la légitimité d'abord, puis celui des nationalités. La crainte commune du péril social n'existe pas davantage. — « Personne n'imaginait qu'on put abstraire l'idée de révolution des circonstances particulières dans lesquelles ces différentes révolutions s'étaient produites. La Révolution en soi, considérée comme le bouleversement normal et continu des sociétés, était une notion aussi étrangère aux hommes d'Etat de l'ancien régime que celle d'une légitimité dynastique, considérée comme le principe immuable et absolu de la souveraineté. » — La curée, voilà le vrai principe et le dernier mot de la politique contre-révolutionnaire.
L'historien établit par de nombreux exemples cette indifférence morale de la raison d'Etat sous l'ancien régime; il rappelle comment le fils aîné de l'Eglise soutint à toutes les époques les réformés d'Allemagne contre l'empereur apostolique; il invoque surtout la conduite de Louis XIV visà-vis de Cromwell. Si le prince le plus intrai-
table sur son droit divin n'a vu dans la révolution d'Angleterre et dans l'assassinat juridique du roi son parent qu'une heureuse conjoncture pour sa politique, comment attendre des sentiments plus scrupuleux d'un Kaunitz, d'une Catherine, des héritiers de Frédéric? Pour ces calculateurs sceptiques, la France affaiblie va accroître les communaux de l'Europe, les terrains de vaine pâture, Italie, Turquie, Pologne, dont les dépouilles sont aux enchères du plus fort. En poussant leurs peuples contre le nôtre, princes et ministres ne se doutent pas qu'ils les exposent à la contagion de nos idées. Mais ici encore M. Sorel redresse une opinion commune ; ces peuples ne reçoivent nos idées que pour les transformer, ils leur enlèvent le caractère général et abstrait; de notre catéchisme d'émancipation humaine, ils font une charte d'indépendance nationale à l'usage de chacun. Sous cette forme, les armes que nous avons fournies se retournent contre nous, surtout en Allemagne. — « C'est ainsi qu'une révolution, qui se réclamait de l'humanité et ne conviait à sa cité idéale que des citoyens du monde , substitua à l'Europe relativement cosmopolite du xvme siècle l'Europe si ardemment nationale, mais si profondément divisée, du xixe. »
En résumé, dans ce litige mémorable, notre auteur voit l'antagonisme des anciennes traditions
politiques plus que celui des principes, et presque partout il écarte les mobiles moraux pour retenir les mobiles d'intérêt.
On ne risque guère de se tromper en ramenant la conduite des affaires humaines à un empirisme instinctif. Celui qui a regardé d'un peu près dans les laboratoires où l'on manipule la politique, celui-là sait que, en dehors de quelques rares génies, nous faisons toujours honneur de trop d'idées aux gouvernants; d'ordinaire, l'événement les mène, l'intérêt le plus prochain les décide, ils jouent de routine et au petit bonheur. Mais cette règle générale souffre des exceptions. A certaines heures, crises d'âge qui reviennent de loin en loin, un transport désintéressé saisit le monde, soulève les hommes, même les plus médiocres, et les entraîne à des fins mystérieuses; c'est le vent qui s'empare du caboteur de commerce et le jette hors de sa route timide, à l'inconnu de la haute mer. Un temps, l'idée pure agit seule, désordonnée et irrésistible; mais à mesure qu'elle se réalise dans les faits, elle perd de sa vigueur et de son originalité; bientôt elle com-
pose avec les passions, les habitudes; tout la réduit et l'énervé; le monde lui fait une petite place, à condition qu'elle le laisse vivre de ses vieux soucis. Elle est vraie dans l'ordre moral comme dans l'ordre physique, la loi de l'extinction des forces par les résistances ambiantes, par le frottement. Dans l'un et l'autre ordre , elle atteste une prévoyance admirable ; se figure-t-on l'univers livré sans défense à tous ces excès d'impulsion, chocs d'éléments ou idées d'apôtres? Il en a besoin pour alimenter la vie générale; mais il se les assimile en les transformant; il les neutralise par son principe plastique, qui tend sans cesse à l'unifier, à le maintenir semblable à luimême, en équilibre.
Pour bien pénétrer le fonctionnement de cette loi, il la faut observer dans les quatre grands mouvements religieux qui ont agité les hommes, depuis la date d'où nous comptons notre ère : l'Islamisme, les Croisades, la Réforme, la Révolution. — Qu'on ne s'étonne pas si j'appelle cette dernière, en un certain sens, un mouvement religieux. L'homme du xvmc siècle s'était déifié; comme dit fort bien M. Sorel, « il s'était ébloui de sa propre lumière et enivré de son orgueil ». La Révolution fut pour lui un islam, l'avènement messianique de la raison humaine; dans les paroles et les actes qu'elle inspire, on retrouve
tous les caractères significatifs des grandes explosions de l'esprit de foi. Le culte de la déesse liaison ne fut pas un accident et une puérilité; ceux qui l'instituèrent ne comprirent pas eux-mêmes toute la profondeur du symbole. — Que voyons-nous en comparant ces quatre époques? Le déchaînement d'une idée pure, bientôt exploitée par les appétits grossiers, ramenée à servir des établissements terrestres. On pourrait pousser fort loin le parallèle, en le restreignant aux Croisades et à la Révolution. Au moyen âge sous la loi mystique, au xvme siècle sous la loi de raison, nous avons lancé sur le monde des apôtres; il nous est revenu des seigneurs et des rois possessionnés en terres, accommodés par de bons traités avec l'infidèle : là un Godefroy, un Baudouin, un Lusignan; ici un Murât, un Bernadotte, un Masséna, tous ceux que l'on sait. Dans les deux cas, les instincts permanents de l'homme
»ont agi de même, déviant et matérialisant l'idée. Il est impossible de déterminer exactement la part respective des deux facteurs dans la politique révolutionnaire. Jusqu'ici, on avait fait peut-être une trop grande place à l'idée; je crains que M. Sorel ne la fasse trop petite. Tout au moins il faudrait reprendre scrupuleusement les
I dates, dans ces années si remplies, pour marquer la substitution croissante des vues d'intérêt au
principe initial. De même pour l'action en sens inverse de l'Europe, et mes plus fortes objections porteraient sur cette seconde partie du livre. L'auteur tient pour assuré que l'Europe ne vit pas d'abord toutes les menaces de la doctrine révolutionnaire, et qu'elle ouvrit les yeux à la longue, quand se développèrent les conséquences. Pourtant que de témoignages du contraire clans les paroles et les écrits des contemporains ! Presque tous s'expriment comme Rostopcbinc, dans une lettre où il prophétise « la propagation du désordre universel ». L'argument tiré de la quiétude avec laquelle on envisageait jusque-là les révolutions d'Angleterre, de Suède et de Russie, me paraît contestable pour deux raisons. D'abord ces pays n'exerçaient pas sur le monde la magistrature intellectuelle qui rendait contagieux tout exemple parti de France; ils faisaient leurs affaires chez eux, nous faisions celles de l'univers. M. Sorel reconnaît cette influence de notre esprit, il cite le mot de Guizot : « Au xvne siècle, c'est le gouvernement français qui agit sur l'Europe; au xvm°, c'est la société française. » En second lieu, les révolutions des autres royaumes changeaient un gouvernement, elles ne détruisaient pas la notion même du gouvernement. Cromwell brise une statue de marbre dans l'assemblée des rois; il la remplace aussitôt par une statue de bronze, moins
majestueuse, mais non moins solide et sûre pour qui voudra s'appuyer sur elle. En France, même ayant le meurtre de Louis XVI, ce qui effraye
l'Europe, c'est la ruine du pouvoir.
J'insiste sur ce point, parce qu'il s'en dégage une leçon permanente; je ne demanderai qu'à M. Sorel lui-môme des preuves pour le persuader. Il nous a donné naguère une étude sur Dumouriez qui sera sans doute l'un des plus brillants chapitres de son prochain volume. J'y relève des témoignages instructifs , les lamentations des
gents chargés par ce ministre de nouer des alliances pour rompre la coalition. — Tallevrand écrit de Londres : « La France a plus besoin que jamais d'avoir un gouvernement ferme et actif pour conserver Je langage et l'attitude d'une puis-
ance.JNousen avons besoin aussi pour continuer à la représenter avec courage. » L'ambassadeur demande qu'on s'abstienne de célébrer comme
ne victoire de la liberté toute agitation séditieuse en Angleterre ; il supplie qu'on ne lise pas ses dépêches à la tribune et qu'on ne les communique point aux journaux. — De Berlin, Custinc rapporte les paroles du ministre Schulenbourg : « Qui garantit vos déclarations rassurantes? Sur quoi peut-on compter aujourd'hui chez vous, où deux ou trois partis se disputent la victoire et la domination? — Rien, ajoute Custine, n'a plus con-
tribué à nous ôter des amis, à nous perdre dans l'opinion, que l'amnistie (des assassins d'Avignon)... Il n'y a plus rien à faire à Berlin. » Les ministres prussiens répondent à d'autres ouvertures : « Il est impossible d'entrer en négociations avant que le pouvoir légal soit rétabli en France avec l'autorité nécessaire pour que l'on puisse négocier avec lui. » — Le secrétaire du roi de Sardaigne oppose la même fin de non-recevoir à Audibert Caille : « Il est impossible d'entrer en négociations avec un gouvernement fondé sur le sable. »
Voilà ce qui achève d'expliquer la coalition. Notre crise intérieure offrit à nos ennemis une occasion de nous attaquer; mais, parmi les coalisés, plusieurs n'étaient pas nos ennemis naturels et n'avaient aucunes reprises à exercer sur notre territoire; ceux-là auraient dû, comme dans toutes les combinaisons de guerre précédentes , s'unir à nous pour chercher ailleurs leur avantage. Pourquoi nous abandonnèrent-ils? L'aversion pour nos principes fut une des causes de cet abandon ; pourtant, elle ne dura que ce que durent les étonnements et les pudeurs des politiques, bien peu. Le scepticisme des cabinets a des trésors d'indulgence pour tout ce qui s'établit fortement; sous la réserve de quelques protestations platoniques , il s'habitue vite à tout et accepte
ous les genres d'usurpation, sauf l'anarchie; il pardonne le régicide, mais non pas le suicide. Le néant de notre gouvernement, telle fut la raison dominante de l'unanimité et de la persistance des ligues formées contre lui. C'est que les Etats, collections d'hommes, agissent d'instinct comme un homme pris en particulier; quand celui-ci traite une affaire sérieuse avec un de ses semblables, il ne s'enquiert pas de la provenance ou des opinions du contractant, mais de son crédit et de son caractère; de même les gouvernements demandent à leurs pareils la sûreté plus que la légitimité; ils ne se rapprochent qu'alors qu'ils rencontrent la force, la suite, le secret. Comme la nature, les hommes ont sur toute chose l'horreur du vide; ils ont de plus la défiance du mou. Aussi, dès que Bonaparte apparaît, l'Europe s'apprivoise, les négociations deviennent faciles; et ce n'est pas uniquement l'effet des victoires. Alors tout justifie le parallèle avec Cromwell, si ingénieusement développé par M. Sorel.
Nos légers dissentiments portent donc sur la valeur qu'il convient d'attribuer aux trois motifs de la prise d'armes européenne : intérêt, scandale, défiance. Il est plus touché par le premier; je ne puis oublier les deux autres.
J'ai analysé la thèse de M. Sorcl et proposé mes doutes sur des assertions qui me semblent trop exclusives. Je voulais aussi chercher en quoi son livre, venant après celui de M. Taine, atteste la marche intellectuelle de notre temps. Sans intention préconçue, par le fait seul qu'il rattache la période révolutionnaire à des séries antérieures, l'écrivain diminue le prodigieux du phénomène, et par conséquent son importance dans l'histoire générale. M. Lavisse arrive au même résultat par d'autres voies, quand il développe cette réflexion profonde : « L'organisation de l'Orient est en somme le fait capital de la période moderne. » Si l'avenir étend et justifie cette vue, les convulsions qui ont troublé nos races vieillissantes reculeront dans la pénombre, alors qu'on les regardera à distance de postérité.
Ces enseignements paraissent trouver faveur auprès des générations nouvelles. Quand nos devanciers leur parlent du caractère satanique ou providentiel de la Révolution, ils sont de moins en moins compris ; ce terrain de discussions passionnées s'est refroidi; on y apporte enfin, du monde de la pensée, une curiosité tran-
quille, inconciliable avec la politique, inséparable de l'élude de l'histoire. Et la Révolution commence seulement à passer du domaine de la politique dans celui de l'histoire. N'en jugez point par les discours de tribune; interrogez les jeunes savants qui sortent de nos Universités : ceux-ci sèment autre chose que le vent. La plupart, je le crois, sont tout aussi jaloux que leurs pères des conquêtes sociales désormais entrées dans nos mœurs ; ils ne répudient rien de l'héritage, mais ils l'acceptent au même titre que les autres legs utiles du passé, ceux qui proviennent de l'Eglise, de la monarchie, des institutions impériales. Leur attachement pratique aux résultats n'influence plus la sérénité philosophique de leurs investigations sur les causes. Quand les critiques à venir mettront en regard les récits de Michelet, de Lamartine d'une part, et les Origines de la France contemporaine de l'autre, quand ils mesureront l'évolution accomplie entre ces épopées et cette histoire naturelle, ils auront peine à croire qu'il ait suffi de si peu d'années pour fournir une si longue étape. Je ne suis point suspect, je trouve plus de charme à ces histoires lyriques, déjà si vieilles; mais il ne s'agit pas ici d'un goût individuel; comptez les jeunes gens qui se guident encore sur elles dans les milieux de hautes études; comptez ceux qui sont plus ou moins
ralliés aux points de vue récents. J'écoute les pas du temps; je les entends très rapides, hâtés vers de nouvelles régions de l'intelligence.
On pourrait expliquer ce décroissement de la Révolution par uue raison toute simple : le passage d'un siècle entier. La correction d'optique s'est faite pour nous comme pour les voyageurs qui s'éloignent d'un sommet; tant qu'on marche dans l'ombre de la montagne, elle masque seule le ciel, écrasante et disproportionnée; à mesure qu'on avance, les arrière-plans de la chaîne reparaissent, reprennent leurs hauteurs respectives, et abaissent d'autant la dernière crête qu'on vient de franchir. Néanmoins, on n'a pas tout dit en constatant que nous regardons de plus loin; il faut ajouter que nous regardons autrement. La Révolution fut un des plus grands efforts de la raison humaine dans le champ de l'absolu; or, si l'on avait à définir l'esprit du temps présent, on pourrait l'appeler un esprit de relation. Quelques mots éclairciront ma pensée.
Deux façons de concevoir le monde se disputent l'intelligence des hommes : le sens de l'absolu et le sens du relatif. Le premier a triomphé dans notre race, au cours des derniers siècles, par les influences combinées du droit romain et de la scolaslique; le dogme révolutionnaire en a marqué l'apogée. Le second n'a jamais manqué
do représentants dans notre tradition intellectuelle ; il peut se réclamer de Montaigne, de Pascal, de Voltaire. On l'a dit il y a longtemps, Voltaire n'aurait rien compris à la Révolution. De nos jours, sous l'action des philosophies étrangères et des découvertes scientifiques, le sens du relatif semble l'emporter sur son vieil antagoniste. Il domine la pensée contemporaine. Un des signes les plus certains de l'immense changement qui s'accomplit dans l'esprit français est celui-ci : jadis, quand nous écoutions un raisonnement, nous nous demandions d'abord si le point de départ était vrai ou faux; si vrai, tous les développements extrêmes de la logique se justifiaient à nos yeux; si faux, toute la suite était condamnée. Aujourd'hui, nous nous inquiétons moins du point de départ; même si nous le tenons pour assuré, nous défendons qu'on en déduise des conséquences trop rigoureuses; un instinct confus nous avertit que cette logique scolastique d'une vérité cesse bientôt d'être vraie, parce qu'elle heurte d'autres vérités ambiantes. Les syllogismes et les théorèmes de la raison mécanique ne forcent plus notre conviction; une raison de dessous, toute intuitive, nous crie que les opérations de notre intellect sont ruinées sans relâche par un principe supérieur, celui de l'identité des contradictoires. On a renoncé à construire de vastes
édifices sur la base étroite d'une seule idée ; à combien de gens le Discours de la Méthode semble chancelant! Aussi, le Contrat social et la Déclaration des droits, qui en est issue, paraissent à beaucoup d'esprits des curiosités du même ordre que les joutes métaphysiques des anciens sorbonnistes. Parmi ceux qui défendent avec le plus d'énergie l'œuvre de la Révolution, combien font bon marché de la valeur dogmatique de ses principes!
M. Sorel remarque finement que les souverains du xvnie siècle avaient à leur cour des philosophes comme leurs prédécesseurs entretenaient des alchimistes; mais les plus perspicaces de ces souverains, instruits par le maniement des hommes, savaient qu'on ne fait pas de la politique avec des formules cabalistiques. Catherine adressait à Diderot ces lignes d'une ironie judicieuse : « Avec tous vos grands principes, on ferait de bons livres et de mauvaise besogne. Vous oubliez la différence de nos deux positions. Vous ne travaillez que sur le papier, qui souffre tout; tandis que moi, pauvre impératrice, je travaille sur la peau humaine, qui est bien autrement irritable et chatouilleuse. » Cette femme extraordinaire était presque seule alors à penser ainsi; à cette heure, il n'est pas un bourgeois de bon sens qui ne raisonne comme l'impératrice. On ne croit plus aux alchimistes d'aucune sorte.
L'ouvrage qui nous occupe marque sa date par un autre indice de l'état d'esprit contemporain. C'est un livre de philosophie historique, mais de la seule qu'on supporte aujourd'hui sans impatience : celle qui se horne à expliquer les faits par l'action des lois générales auxquelles nous pouvons atteindre, sans se prononcer sur l'utilité finale des événements, sans leur substituer des combinaisons hypothétiques qui auraient pu changer le cours des choses. Naguère encore, les maîtres les plus éminents ne s'interdisaient pas ces deux sortes de spéculations et arrivaient à persuader. Ils sont bien rares actuellement les lecteurs qui voient dans les systèmes de philosophie autre chose que des romans métaphysiques; on peut y trouver le plaisir de penser, on n'y cherche plus une certitude. Le moindre jugement sur l'utilité finale du moindre fait historique pose du coup le grand problème des fins dernières de l'humanité; or, les deux solutions de ce problème, l'optimiste et la pessimiste, révèlent uniquement chez ceux qui les adoptent une disposition de nature. Quand un auteur affirme que la Révolution, rapportée à l'ensemble de nos
destinées, est en soi un bien ou un mal, nous soupçonnons d'abord que cet auteur appartient à un parti politique; son indépendance de pensée est-elle prouvée, nous concluons qu'il est de tempérament optimiste ou pessimiste, et nous passons outre; nous n'avons rien appris.
Mais où nous regimbons tout à fait, c'est quand arrive le terrible si, avec une des hypothèses rétrospectives que cette conjonction annonce; par exemple : si la Révolution avait su se limiter aux sages revendications des Cahiers, le règne de la liberté eût été assuré sans que la France fût couverte de ruines. — Pendant un demi-siècle, cet aphorisme a fait le fond de la philosophie historique. Qu'en savait-elle? Le plus petit fait dérangé dans le passé implique le déplacement de milliards d'autres faits; le champ du possible une fois ouvert, le regard le plus ferme ne peut y suivre qu'un instant la liaison des conséquences ; il parcourt à peine les premières lignes du roman ainsi imaginé. En vain les plus habiles appliquent à ce jeu leur dextérité et leur pénétration; nous pensons aussitôt à la phrase célèbre : « Si Napoléon était resté lieutenant d'artillerie.... » Vous savez le reste; ne souriez pas trop vite; vous oubliez peut-être que le prototype de cette phrase appartient à Bossuet. Je lis dans le Discours sur l Histoire universelle : « S'il (Alexandre)
fût demeuré paisible dans la Macédoine, la grandeur de son empire n'aurait pas tenté ses capitaines, et il aurait pu laisser à ses enfants le royaume de ses pères. » Voilà où les suppositions historiques ont longtemps conduit les plus grands esprits.
Les jugements ne leur réussissent pas mieux. M. Thiers en offre quantité de beaux exemples. Lorsqu'il nous dit : « Le 18 et le 19 brumaire étaient donc nécessaires; on pourrait seulement dire que le 20 fut condamnable », j'admire un courage qui distingue si nettement. J'admire aussi, quand je rencontre, à la dernière page du livre de M. de Barrai, cette conclusion sur la paix de Campo-Formio : « La France n'avait jamais fait une paix aussi belle, écrit M. Thiers; jamais, dit M. Lanfrey, la France n'avait conclu un pacte aussi honteux. Assertions bien opposées en apparence (?) et pourtant vraies toutes deux selon le point de vue auquel on se place. » Voilà de grandes difficultés et qui « renfoncent l'orgueil », comme disaient certains historiens que Flaubert nous montre occupés à écrire la vie du duc d'Angoulême.
JVI. Sorel est plus timide ; il n'essaye ni de changer ni de juger ce qu'il raconte; il se contente d'expliquer, sachant qu'il répond ainsi aux modestes exigences de son siècle. Ce siècle est las
de remuer des questions qui aboutissent toutes aux problèmes insolubles du libre arbitre et du déterminisme. Il les laisse reposer. On y reviendra, sans doute; tant qu'il y aura des hommes, ils heurteront du front les murs de leur prison intellectuelle. Ceux d'aujourd'hui se résignent pour la plupart à ignorer ou à pressentir. La famille des métaphysiciens de race pure va diminuant chaque jour; elle demeure isolée entre l'école positiviste, qui écarte l'inconnaissable, et l'école religieuse, qui s'en remet à la sagesse éternelle du soin de démêler tant de contradictions. Avec un peu d'effort, ces deux écoles s'entendraient plus facilement qu'elles ne le supposent; elles ont en commun le grand secret, qui est de savoir limiter aux tâches possibles la superbe de notre raison.
Cette abdication des recherches vaines a ses dangers, l'indifférence morale et le fatalisme pratique. Quand on est si respectueux des faits de la veille, on est bien près de l'être des faits du jour, de ceux que demain contient en puissance. On est tenté de se croiser les bras, tant il est improbable que le bras d'un homme puisse accélérer ou ralentir l'incompréhensible galère aux millions de rameurs. Heureusement, il est d'autres analogies plus exactes et qui font mieux deviner la part de l'homme dans l'histoire.
J'en propose une qui m'a souvent frappé; autant qu'une analogie peut apaiser les angoisses de l'esprit, celle-ci me semble avoir cette vertu. Qui n'a visité un de ces ateliers de tissage où fonctionne le métier à la Jacquard? Les ouvriers sont penchés sur la trame où se développent les belles broderies; ils ne peuvent rien changer au dessin qui naît sous leurs mains; là-haut, au-dessus de leurs têtes, invisible et médité d'avance par une intelligence supérieure à la leur, ce dessin est engendré dans des patrons infaillibles ; il en descend, transmis et créé sur l'étoffe par une multitude de fils enchevêtrés; une force aveugle fait battre le métier. Qu'est-il besoin de ces pauvres artisans? — Pourtant ils travaillent; s'ils se relâchent, l'ouvrage languit et se gâte; s'ils jettent leur navette, les fils s'embrouillent et se rompent : tout est arrêté. Les plus laborieux, les plus avisés font de meilleure besogne et la font plus vite; cette pièce de soie qu'ils n'ont pas le pouvoir de modifier, ils ont le droit de dire qu'elle est leur œuvre.
Nous sommes tous ces ouvriers, si, comme je le crois, le monde n'est qu'un grand métier à la Jacquard.
Janvier 1886.