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L'EMPIRE BYZANTIN

rite de ses mœurs, (détail mie personne «l'un <liseernemenl très sûr.

Cependant, Nicéphore ne perdit pas le goût de la guerre cl des grandes aetions. Chacune des six années de son règne fut marquée par des campagnes heureuses. Le récit des expéditions dirigées contre Séii' Kddauleli, le chevaleresque émir d'Alep, semble un épisode détaché à l'avance de L'histoire des croisades. Dans ces tableaux de la vie militaire, le savant narrateur passe en revue les armées byzantines, si curieusement composites avec leurs contingents arméniens, russes, hongrois, albanais. Nous parlons beaucoup aujourd'hui du cosmopolitisme, dû au progrès moderne des communications; c'est peu de chose en regard du prodigieux mélange des races et des individus dans la Byzance du moyen âge. Du Danube à la mer de Syrie, de la Sicile à la Perse, la guerre entretenait un mouvement perpétuel parmi ces multitudes d'hommes si divers, roulés par les armées comme les galets par la marée. M. Schlumberger nous mène à leur suite des camps du Taurus à ceux de l'Apennin, sur les flottes impériales munies de feu grégeois.

Il rentre à Constantinople pour y trouver d'autres tableaux, avec les triomphes, les couronnements, les cérémonies du jour pascal. Au centre de ces cortèges de féerie, qui se déroulent des

Blachernes à Sainte-Sophie, l'autocrator divinisé apparaît dans un nuage d'encens, « avec des bandelettes dorées autour du corps, représentant celles du Christ dans le sépulcre, les cuisses enveloppées dans un linceul, les sandales dorées aux pieds, le sceptre crucigère dans une main et dans l'autre Yakakia, sachet d'étoffe de pourpre plein de la poussière des tombeaux, symbole de résurrection. » Chacune des scènes est patiemment recomposée, avec les menues indications glanées dans les chroniqueurs et dans le cérémonial byzantin; grâce à ce procédé, les chapitres du livre ont un air de parenté avec les pâles mosaïques qui montrent encore quelques fragments des mêmes scènes, sur les murailles des églises. La nomenclature des innombrables charges de cour, avec leurs titres grecs ou barbares, emplit les pages d'un bruit de mots sonores et fastueux. Pour les gens sensibles à la griserie de l'oreille par les vocables rares, il y a là une mine inépuisable de jouissances, de quoi défrayer à nouveau dix Légendes des siècles et mille sonnets hérédiens.

Cette apothéose d'un homme adoré par l'univers ne dura que six ans pour l'empereur Phocas. Une nuit du mois de décembre 969, Théophano appela un autre général, l'Arménien Zimiscès, campé avec les troupes sur la rive asiatique du Bosphore.

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Il traversa le détroit, seul dans une petite barque, il pénétra dans le cubiculum du palais. Théopliano le conduisit vers la peau do tigre où sommeillait Nicéphore, elle ^uidadans l'ombre l'épée de son nouvel amant. De la fenêtre du Boucoléon, un eunuque montra à la foule la tète du Basileus, sanglante entre les torches. Au bruit du complot, les vieux soldats et le peuple étaient accourus pour défendre leur prince; en voyant sa tôle rouler dans la neige, la foule fut aussi femme que l'impératrice : elle acclama Zimiscès, empereur auguste et saint, l'égal des apôtres.

Ce règne si court avait raffermi l'empire d'Orient; mais, à cette même date, sous la reprise de force apparente, cet empire se vide de son droit traditionnel, qui s'écoule dans deux directions différentes.

Nicéphore avait tenté de reconquérir les thèmes d'Italie, réduits à une bande maritime dans l'Apulie et la Calabre. C'était le dernier lambeau du vrai patrimoine romain, celui qui permettait aux gens de Constantinople de se dire les héritiers légitimes de César. Les troupes grecques rencontrèrent

devant elles les Germains d'Otton le Grand; il venait de son côté revendiquer la succession de Rome. L'avantage demeura à l'empereur d'Occident. Il obtint par surcroit, pour son fils Otton II, la fille aînée de ïhéophano et de Romain; elle apporta la consécration du droit ancien à ces Saxons qui tenaient déjà Rome par la force.

Sur un autre terrain, Nicéphore commit la faute d'appeler les Russes à son secours, pour contenir les Bulgares. Les hordes du Dnièpre descendirent pour la première fois dans les vallées au sud du Danube. Leur chef, Vladimir de Kief, exigea la main de la princesse Anne, la seconde porphyrogénète. On sait comment la Grecque baptisa son époux et son peuple.

Ces deux femmes, qui devaient le jour à la fille du cabaretier de Laconie, emportaient le principe de vie de l'empire, l'une à l'Occident, l'autre au Nord. Elles déplaçaient Byzance dans l'avenir. Le second de ces germes historiques a couvé longtemps. Il est éclos depuis un siècle. Si nous devons jamais voir un éclat entre Berlin et Pétersbourg, ce sera la vieille querelle d'Otton et de Nicéphore, poursuivie par leurs héritiers substitués.

Ainsi, malgré sa splendeur extérieure et sa longue durée, l'empire byzantin n'est, dans le plan de l'histoire, qu'un foyer de décomposition,

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un de oei corps en putréfaction <>ù Lei germes se préparant et d'où ils B'envolenl pour (aire <l<' La vie ailleurs. An centre même de ce loyer, tous 1rs éléments utilisables se transformenl <!<• bonne heure pourservir à un empire plus robuste, l'empire ottoman. Contrairement aux idées reçues, la prise de (iOiistantinople par les Turcs a très peu changé la physionomie des pays d'Orient. Le nouvel Etat s'est adapté avec une docilité remarquable à la forme de l'ancien'. Le regretté Albert Dumont a clairement montré, dans ses études sur l'administration ottomane en Roumélie, combien Le vilayet turc diffère peu du thème byzantin. A Constantinople, au palais du Sultan et dans les bureaux de la Porte, la survivance des traditions grecques est attestée par les moindres détails d'étiquette, par les procédés de gouvernement et les conditions de la vie sociale. Les renseignements qui nous manquent sur l'ancienne Byzance, on peut les chercher hardiment dans les premiers volumes de Hammer : les descriptions accumulées dans son Histoire de l'Empire ottoman s'appliquent souvent à un passé plus reculé; ce passé reparaît sous le vêtement musulman, comme les vieilles peintures sous le lait de chaux du conquérant, dans les basiliques converties en mosquées . L'Islam n'a mis qu'une âme nouvelle dans ce corps fossile qu'il s'appropriait; elle dépérit à son tour;

mais elle rendit la vie pour un temps au cadavre qui la recevait. Quand on considère ce qu'était devenu le christianisme à Byzance, à l'époque où il dégénérait en un paganisme formaliste et subtil, on se demande si l'Islam ne fut pas à certains égards une rénovation morale; il apportait une doctrine plus vitale, mieux sauvegardée dans sa pureté première.

C'est l'originalité peu enviable du bas-empire de n'avoir joué aucun rôle dans l'histoire générale. On pourrait l'en retirer, ou du moins raccourcir de beaucoup sa lente agonie, sans déformer la chaîne apparente des grands faits humains. Il occupa une place vide, comme l'herbe vaine sur la jachère, pendant que la terre reconstitue son énergie pour d'autres moissons. Ceci explique le naufrage total d'une civilisation insensiblement absorbée par ses héritiers ; et l'on s'étonne moins qu'une si longue existence ait laissé si peu de documents, de témoignages matériels. A Rome, le monde antique reparaît sous chaque coup de pioche, après quinze siècles de bouleversements. On a beau fouiller Stamboul, elle ne rend rien de la splendide Byzance; tout s'est évanoui ou transformé.

Pour retrouver chez les vivants un dernier vestige du peuple évoqué par M. Schlumberger, il faut suivre les ruelles turques et juives qui ser-

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penlent jusqu'au fond tic la (lorne-d'Or. On arrive par là au Phanar, le quartier <>ù se sont échouée les petite-fils «les maîtres de l'Orient. I ne porte de pierre Irapue cl snmlu-e \ donnait accès; les pans de mur déjetés qui servaient de linteaux à cette porte subsistent seuls. Au delà, les premières maisons gardent encore, sous leurs murailles massives festonnées de barhacanes, un air guerrier et provocant; elles cèdent promptement la place à de minables constructions, masures en planches peintes. Les restes de l'ancienne clôture, la pauvreté et le délabrement des habitations, tout donne au quartier grec l'aspect d'un ghetto.

Au milieu de ces baraques, une église en bois reproduit fidèlement le type consacré des basiliques. Là ressuscite, durant la nuit de Pâques, une pâle vision de la Byzance des grands jours. Les portes de l'iconostase s'ouvrent devant le patriarche, escorté des dix archevêques synodaux; revêtus d'ornements magnifiques, coiffés du kalimafkon, le long voile de deuil qui descend sur leurs barbes blanches , ces vieillards ont la majesté hiératique des saintes images qu'ils encensent. Le patriarche porte la tunique de brocart à fleurs d'or, rattachée par des grelots en souvenir de la robe d'Aaron, et le pallium où sont enchâssées de précieuses reliques. On place sur sa tête la tiare d'émail, avec les portraits des

douze apôtres; par une suprême et poignante dérision, cette tiare est sommée d'une aigle en diamants, l'aigle impériale, l'aigle de Constantin, étreignant le globe dans ses serres; souvenir jaloux et signe inoflensif d'un empire confiné aujourd'hui entre les quatre murs de la pauvre basilique. Des diacres montent dans les ambons, dans les tribunes; ils lisent simultanément l'Evangile dans tous les idiomes de l'Orient, comme au temps où toutes les familles du peuple chrétien se donnaient rendez-vous à Sainte-Sophie. Le patriarche bénit la foule, et l'on cherche involontairement dans l'assistance les patrices, les comités, les curopalatcs. Mais le successeur de €hrysostome et de Photius ne trouve sous ses bénédictions que la plèbe de l'hippodrome, des bateliers ou des pêcheurs du port, humbles et piteuses gens affublés de haillons; leurs têtes s'inclinent sous le fez, symbole de la sujétion musulmane; des cawass déguenillés contiennent à grand'peine ces ouailles , qui se précipitent bruyamment vers l'autel pour baiser les mains de leur pasteur.

C'est la répétition diminuée, mais immuable dans ses rites, des scènes pompeuses décrites par l'historien de Byzance. L'empire de Nicéphore vient finir là, comme finissent, sous ces murs du Phanar, les vagues du large venues des trois

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