‹ Regards historiques et littérairesChapitre 13 sur 31 · JAMES BRYCE J · texte numérisé non relu

JAMES BRYCE J

Un Anglais, qui fait maintenant de sages études sur la démocratie américaine, M. James Bryce, a reçu une grande grâce; il y eut une heure, aux jours de sa jeunesse, où il vit passer devant lui le plus beau sujet de livre que le monde ait fourni à un écrivain, durant les dix-huit siècles écoulés de ce côté-ci de la Croix. C'est l'histoire du gouvernement idéal de l'Univers, tel que l'Occident l'a conçu depuis Aclium jusqu'à Waterloo. Comme un homme qui fait son rêve de nuit avec les plus fortes impressions des jours antérieurs, l'imagi-

1. Le Saint-Empire romain germanique et l'Empire actuel d'Allemagne, par James Bryce. Traduit de l'anglais par Em. Domergue, avec une préface de M. E. Lavisse.

nation populaire, durant le sommeil agité du moyeu âge, a créé le lype de la souveraineté universelle; elle y a mêlé tous les grands souvenirs du passé, les prophéties de la Bible, la majesté de Rome, l'épopée du cycle carlovingien; elle a reculé ce type jusqu'au fond de l'histoire, elle y a fait rentrer les chefs légendaires de l'humanité, David et Salomon, Cyrus et Alexandre. De celte collaboration continue des peuples et des siècles, de cet effort pour créer un dieu terrestre, la figure de l'Empereur est sortie, décalque de la figure divine. Elle grandit sans cesse, avec la légende accumulée de tous les acteurs qui ont élargi ce premier rôle du drame humain. Le masque de César n'est jamais rempli par les hommes qui l'essayent, et pourtant ces hommes s'appellent Auguste, Constantin, Charlemagne, Barberousse, Charles-Quint, Napoléon. L'Empire, pouvoir mystique, n'est en aucun lieu, il n'appartient à aucune famille, à aucune race; c'est de lui qu'il a été dit : ubi erit corpus, hic congregabuntur et aquilœ. Il tombe à chaque époque dans la main assez puissante pour soulever le globe étoile, pour capter l'aigle. L'aigle doit prendre son essor de Rome; mais elle se pose indifféremment sur Aix-la-Chapelle ou sur Francfort, sur Madrid ou sur Vienne ; de son dernier vol, elle vient s'abattre sur Notre-Dame de Paris.

C'est par excellence le thème épique des âges nouveaux. Dante l'avait pressenti, et il doit à celte intuition une part de sa gloire. Le Florentin fut un des grands ouvriers de l'idée impériale ; il y revint sans relâche; il lui donna un corps dans son traité De Monarchia. Il lui donnait une âme à chaque page de son poème. Dès qu'on pénètre dans la « forêt obscure », on aperçoit au bout de toutes les avenues l'aigle symbolique, telle que les esprits lumineux en dessinent naturellement la figure, quand ils se groupent dans le paradis pour signifier la justice de l'Empire : « 0 douce étoile, combien de gemmes et combien belles me montraient la source de notre justice dans le ciel qui s'illumine par toi. » (Paradis, ch. XVIII.) Mais aux jours de Dante, l'image était encore en formation; le poète qui la créait en combattant pour elle n'avait pas les éléments définitifs de l'épopée.

Ils étaient prêts, avec le recul nécessaire, quand Victor Hugo les ramassa. Rendons-lui cette justice, il en a connu la valeur; seul, depuis Dante, il s'est penché sur cette mine inépuisable, qui avait échappé à la divination historique de Shakespeare, à la contemplation savante de Goethe. Perpétuellement hanté par les deux cariatides colossales qui soutiennent l'édifice gothique, le Pape et l'Empereur, il en a scellé des fragments

lans ses drames, dans sa Lrf/ende des Siècles; et pourtant Hugo n'a pas écrit L'épopée du Saint- Empire, parce que là comme partout il ne voyait bien que l'extérieur du phénomène. Pour le faire revivre toul entier dans une œuvre plastique, il ùt fallu en discerner le sens intime; les méditaions de cet ordre glissaient sur le prodigieux miroir qui a reflété tous les aspects du monde.

A défaut de poète, on s'étonne que l'institution impériale n'ait pas trouvé un historien parmi les modernes. Bossuet a manqué cette vision; ses yeux étaient offusqués par le soleil de Louis XIV; il a vu les empires, il n'a pas vu l'Empire. Montesquieu ne l'a pas même soupçonné; tout occupé à démêler les ressorts rationnels de la politique, cet esprit précis n'a point aperçu la survivance du César romain dans l'imagination des peuples européens. Suivant l'erreur commune des historiens, il continuait de chercher l'Empire agonisant dans Byzance, au lieu d'étudier ses transformations en Occident. Ce fait capital reste caché aux hommes qui ont renouvelé dans notre siècle l'histoire du moyen âge. Guizot découvre avec sagacité la plupart des grandes causes qui conspirent à façonner la société chrétienne; mais celle-là se dérobe à son regard. A peine s'il mentionne en passant quelques ressouvenirs de l'ambition romaine chez Charlemagne; il ne voit là

qu'un accident et le propre d'un seul génie; il néglige la suite du dessein, chez les successeurs de toute race qui vont désormais se régler sur l'idéal de Charles, héritier total d'Auguste.

Oui, je crois bien que l'auteur anglais a indiqué le premier la continuité de la fiction impériale; il l'a isolée, il en a fait un de ces grands universaux qui vivaient de leur vie abstraite dans le sentiment de nos pères; il a montré par quelle illusion obstinée, commune aux sujets et aux chefs du Saint-Empire, tous les détenteurs de ce simulacre croyaient tenir le monde à fief de Dieu et de César. Avec une juste audace, il a conduit l'idée jusqu'à Napoléon, le plus exact et le plus convaincu de ces plagiaires du principat romain.

Il semblerait que, d'un si beau sujet, l'esprit qui le rencontra dût tirer tout d'abord un vaste poème. A la malheure, nos froides imaginations n'ont plus le vertige sacré, quand le passé leur entr'ouvre de pareilles perspectives. M. Bryce est de son temps; il s'est contenté de nous donner un traité de philosophie historique. C'est néanmoins un riche présent qu'il nous a fait. Je ne viens pas analyser son livre; M. Lavisse s'est acquitté de ce soin, dans les pages ardentes et savantes de la préface où il a condensé la substance de l'ouvrage. Je limiterai mes réflexions aux deux points qui m'en ont le plus suggéré.

i.i: sain i -i:\niiti : iiomain

Il est banal de rappeler que l'histoire de l'Empire est inséparable de l'histoire de la Papauté; il l'est peut-être inoins de rechercher la véritable nature des rapports entre les deux souverainetés. M. Bryce a refait celte étude; une conclusion s'en dégage et s'impose à tout lecteur non prévenu : la notion du pouvoir temporel des Papes, au sens que ce mot a pris dans nos discussions contemporaines, date d'une époque relativement récente; sur le terrain étroit où nous l'avons circonscrite, cette notion n'eût été ni comprise ni acceptée par les grands Papes d'autrefois.

Qu'est-ce que la ville de Rome, dans l'idée de tout le moyen âge? Le Saint-Siège : une possession mystique, à la fois source et appoint du pouvoir universel. Il y a deux pouvoirs universels, le temporel et le spirituel, par conséquent deux maîtres de Rome, César et Pierre. Le pontife exerce là sa suprématie, mais surtout il l'exerce de là sur le inonde. De même pour l'Empereur, roi des Romains; où qu'il réside, dans sa ville ou dans son burg d'Allemagne, sa vraie capitale est sur le Palatin. Nul ne songe à lui contester la juridiction qui découle de son titre de patrice. Dans

les deux récits du couronnement de Charte magne, cette conséquence de la translation de L'Empire est nettement exprimée. Les Annales de Lauresheim disent : « Il sembla au Pape Léon et à tous les saints Pères qui assistaient au présent concile, de même qu'au reste du peuple chrétien, qu'ils devaient prendre pour empereur Charles, le roi des Franks, qui tenait Rome elle-même, où les Césars avaient toujours accoutumé de demeurer, et toutes les autres régions qu'ils gouvernaient, en Italie, en Gaule, en Germanie. » Mêmes termes dans la Chronique de Moissac : « Voyant qu'il tenait Rome, la mère de l'Empire, où les Césars avaient toujours accoutumé de demeurer... » — Pendant deux cents ans, la souveraineté impériale s'exerce à Rome d'une façon intermittente en fait, continue en droit. Otton le Grand reçoit du Pape et des Romains le serment de fidélité à sa couronne. Otton III s'établit à demeure dans sa capitale, il construit un palais sur l'Aventin ; en remettant le code de Justinien à ses juges, il leur commande « de juger, avec ce code, Rome, la cité léonine et le monde entier ». Et cela de plein accord avec son ami, le pieux Gerbert, devenu Sylvestre II.

M. Bryce nous dit que les papes gouvernaient Rome en qualité de lieutenants de Charlemagne et d'Otton; il assimile les donations de Pépin et de

son fils à la collation d'un Ix-nélice ecclésiastique, cornue- relui de tout autre prince-évêque. Ces assertions sont-elles absolument exactes? Je ne le crois pas. Les rapports des deux pouvoirs sont plus complexes; il y a entre eux une subordination réciproque, une indistinction dont l'esprit du moyen âge s'accommodait sans peine. Il est diflicile de préciser leurs limites respectives, changeantes avec le moment, les circonstances, la force et l'humeur des deux coparlageants. Cette détermination est surtout difficile parce qu'elle n'avait pas alors l'importance que nous lui donnons aujourd'hui. A cette époque, la question est posée autrement : la possession de Rome n'a qu'une valeur représentative de la possession du monde ; elle aurait peu de prix par elle-même, si elle n'était le signe et l'instrument d'une double juridiction, étendue à tout l'univers. Cela est si vrai que les rêves républicains d'un Arnaud de Brescia n'ont rien do commun avec les ambitions plus pratiques d'un Mazzini; quand Arnaud rétablit le régime consulaire, sa pensée va beaucoup plus loin que les rives du Tibre; il prétend faire rétrograder l'histoire par delà César et Pierre, ramener le monde sous l'obédience du peuple-roi.

Lorsque la lutte s'engage entre l'Empire et la Papauté, les revendications sur la capitale indivise n'y jouent d'abord aucun rôle; on combat des

deux parts pour do plus grands intérêts, pour le droit à disposer du globe, pour la prééminence universelle d'un des deux vicaires de Dieu. Les compétitions territoriales sur le fief de la comtesse Mathilde ne sont qu'un accident, une conséquence secondaire dans ce duel d'idées. Durant les trêves, quand Barberousse vient se faire couronner à Rome, il y est à la fois chez le Pape et chez soi. L'autorité locale du Saint-Siège ne devient un fait reconnu qu'à l'époque où l'Empire affaibli se concentre en Allemagne ; il faut arriver jusqu'à Albert de Hapsbourg pour trouver un acte formel, par lequel l'empereur abandonne aux Papes la juridiction sur Rome. Mais ils doivent alors la disputer à d'autres adversaires, aux Colonna, à la municipalité ; l'exode à Avignon et le grand schisme retardent encore de cent cinquante ans l'affermissement de leur pouvoir régalien; c'est à dessein que je ne dis pas : de leur pouvoir temporel, car jusqu'à ce moment le mot a gardé un tout autre sens, il a signifié la part d'intervention que le vicaire spirituel réclamait dans le gouvernement universel des affaires humaines.

Enfin, aux approches de la Renaissance, l'Etat pontifical se constitue sous la forme que nous lui avons connue. Il subit la transformation commune à tous les Etats de l'Europe; durant cette

il. SAINT-EMPIRE ROMAIN 176

période, <l«' nouvelles conditions politiques limi icni el fortifient <1 n même coup les anciennes suzerainetés féodales, en Les restreignant à an

doinaii fTrriif où elles deviennent maîtresses

absolues. Le génie |»rat i<|ii«> des Médias et des Parnèse achève rapidement celle mt'laux uplios*' d'un pouvoir idéal ru pouvoir matériel. Mais c'est

un phénomène bien digne d'attention qu'aux xvn° el xvinc siècles, alors que la Papauté possède pour la première fois la plénitude des droit territoriaux et de l'indépendance politique, tout ce qu'elle gagne de ce côté, elle le perd en éclat et en puissance universelle; on voit diminuer le rôle qu'elle jouait dans le monde en des jours plus précaires. Un Hildebrand, un Innocent, s'ils fussent revenus dans la Rome de Ganganelli, auraient fait peu de cas d'une sécurité achetée au prix de tant d'effacement; insensibles aux avantages du nouveau pouvoir temporel, ils auraient réclamé l'ancien, au sens où ils l'entendaient. On peut ajouter, sans paradoxe, qu'ils eussent plus facilement reconnu leur Rome et leur monde au siècle suivant, quand M. de ïournon administrait la préfecture du Tibre. Entre eux et le nouveau Charlemagne, le débat eût porté sur l'investiture du conquérant, sur le partage des consciences ; quant à la spoliation dont se plaignait Pie VII, elle n'eût été à leurs yeux qu'un grief accessoire,

sujet à accommodement; car Napoléon ne faisait que relever le vieux droit carlovingien et saxon, lorsqu'il envoyait son préfet siéger en son lieu au tribunal du patrice.

De nos jours, la condition du souverain pontificat change encore une fois avec les conditions générales de l'Europe. Depuis trois siècles, un mouvement historique avait mis hors de tutelle les petits Etats; une loi contraire, tout aussi irrésistible, les emporte aujourd'hui. Nous n'apercevons pas encore le mode d'existence que les temps nouveaux feront à la Papauté ; cet inconnu reste un des problèmes les plus ardus de l'heure présente; mais nous voyons déjà que le rôle des Papes redevient incomparablement supérieur à celui dont se contentaient leurs prédécesseurs au siècle dernier. Dans toute l'histoire du Saint- Siège, une disposition mystérieuse semble accroître sa puissance morale et politique en raison inverse de la solidité de ses fondements matériels.

Ces remarques n'ont point pour objet de contester la validité d'un établissement affermi depuis plusieurs siècles et remis en question aujourd'hui. Elles se proposent uniquement de faire réfléchir les personnes, toujours nombreuses, qui ne peuvent se déshabituer d'identifier une institution permanente avec ses formes transitoires. Les leçons du passé nous montrent la souveraineté

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pontificale changeant de nature, dans la sphère des intérêts temporels, au far H ;ï mesure «I»'

l'évolution européenne. 11 y ;i dans cette souveraineté des ressources d'autorité inépuisables, qui u'eiiivnl jamais besoin d'une gestion domaniale pour se manifester. Aux pins brillantes époques de la Papauté, la possession tranquille et l'indépendance complète ne furent que de courtes exceptions. Sa garantie est ailleurs, dans ce quelque chose d'éperdu que les peuples ressentent, quand ils attachent leurs regards sur cette cime aux frôles assises.

M. Bryce, et M. Lavisse après lui, estiment que le Saint-Empire prit fin légalement en 1806, avec l'abdication de François II; virtuellement en 1815, avec la chute du véritable Empereur romain, Napoléon. Ils dénient au nouvel empire germanique toute attache avec l'ancienne tradition. Je demande à leur soumettre quelques objections.

Une idée qui a vécu dix-huit siècles ne se résigne pas si facilement à mourir; elle s'insinue dans tout organisme où elle a chance de revivre.

La jeune Allemagne est une nation très éprise d'archéologie. Si on lui demandait une renonciation formelle à la succession du Saint-Empire, c'est le contraire que l'on trouverait dans le cœur de ses souverains, de ses hommes d'État, de ses étudiants et de ses soldats. Le Hohenzollern doit laisser tomber les prétentions et les titres des Hohenstaufen, pour ménager les regrets du Ilapsbourg son allié; mais il ne saurait oublier que, par la force des choses, tout ce qu'on peut sauver de l'idéal historique lui revient naturellement aujourd'hui. J'ai déjà cité le mot de M. de Bismarck, qu'on prit pour une simple boutade, quand il le dit en 1865, à Gastein, à un interlocuteur de qui je le tiens : « Je veux la guerre pour faire mon roi empereur d'Allemagne, pour le faire couronner un jour à Rome empereur de l'Allemagne protestante. »En 1871, quand les héritiers des Électeurs apportèrent à Versailles la couronne de l'empereur allemand, toute cette Germanie avait le sentiment qu'elle restaurait le passé en instituant l'avenir; les fantômes du Rœmer étaient certainement convoqués dans le palais de Louis XIV.

Il est permis de croire que ces fantômes hantent plus que jamais l'intéressant souverain qui signe ses moindres billets : ImperatorRex. Autant qu'on peut deviner cette âme, elle offre de singulières ressemblances avec celle d'un lointain pré-

déresseur, Ollon III, surnommé par ses contemporains « la merveille du monde ». Ollon, nous «lit M. Bryoe, e avail une foi religieuse profonde

dans les devoirs de l'Empereur vis-à-vis du monde, ci (Mi même temps qu'une ambition d'antiquaire, une imagination bouillante, <i\nt<v par les souvenirs de la glorieuse puissance don f il riait le représentant ». 11 lit graver sur ses sceaux la légende : Renovatio Imperii Romanorum; il établit sa résidence à Rome. — A peine monté sur le trône, Guillaume II s'est senti atliré vers Rome par un aimant irrésistible. Des calculs d'alliance politique suffisaient à expliquer ce voyage, soit; qui pourrait dire si l'obsession du mirage héréditaire n'y fut point pour quelque chose? Elle est peut-être pour quelque chose dans l'impatience qui pousse l'empereur sur toutes les routes de l'Europe, dans toutes les capitales; comme pour mieux affirmer par sa présence cette hégémonie morale, qui fut l'essence môme de l'Empire, en dehors de ses territoires propres. L'ancien empereur était le représentant et le chef, caput% de ce qu'on appelait jadis la chrétienté; le nouveau aspire visiblement à être le chef de ce qu'on appelle aujourd'hui le monde civilisé.

Il semble qu'une connivence constante de la fortune encourage partout ce rêve. Un fait récent, entre mille autres, est bien significatif. Stanley, que

l'on croyait disparu dans les ténèbres de l'Afrique intérieure, surgit soudain à la lumière; il apporte des morceaux inconnus du globe. La fortune veut qu'il reparaisse à nos yeux sur une terre où l'on a planté la veille le drapeau de l'Empire; le premier salut qu'il reçoit du monde civilisé, — de la chrétienté, — c'est la dépêche de Ylmperator Rex. Et cet homme qui travaille pour une autre race, pour des projets antagonistes, sa réponse est conçue de telle sorte qu'on croirait d'abord à un hommage de ces nouvelles terres, fait à celui qui tient le globe dans sa main par délégation supérieure. Violente ou discrète, l'intervention de César se manifeste partout, sous la forme la plus propre à faire reconnaître l'arbitre de tous les intérêts humains.

Si M. Bryce et M. Lavisse ont raison, malgré tout, ce n'est pas qu'il y ait prescription de l'idée impériale ou faiblesse de volonté à renouer le lien séculaire ; c'est que le César traditionnel n'a plus de sens, quand on l'isole de Pierre. L'Empereur et le Pape pouvaient se quereller, guerroyer, peu importait; ils étaient les deux éléments indissolubles de l'unité de puissance. Or, aujourd'hui, l'ombre de Luther les sépare irrévocablement.

C'est là un des plus beaux jeux de l'Histoire. Quoi que puissent alléguer les écrivains catholiques, il est certain que la Réforme a servi d'abord

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le monde germanique; elle lui a donné une physionomie et une conscience particulières, une place mieux définie dans L'humanité, une bonne |iarl «le sa récente grandeur. Mais le jour où le monde germanique s'est trouvé en mesure d'achever cette grandeur, de l'égaler à celle des anciens temps, Luther s'est dressé entre lui et l'ambition suprême; le moine avait décapité d'avance le dessein du prince de Bismarck. Sa voix a dit : « Tu ne remonteras pas si haut. »

Supprimez la Réforme; rien n'aurait pu empêcher les deux pouvoirs de se ressouder sur nos tètes, pour imposer à l'Occident l'accord de leur domination morale et matérielle. Nous avons vu les deux tronçons tendre l'un vers l'autre à grand effort, malgré l'abîme qui les sépare, comme s'ils avaient l'instinct qu'ils doivent faire un seul corps. Tout ce que nous savons de la politique et des sentiments qui régnent depuis quelques années à Berlin et à Rome, tout nous montre les deux pouvoirs merveilleusement enclins à relever le vieil édifice impérial et pontifical. L'objection tirée du changement des temps, il faut la laisser à ceux qui n'ont jamais lu l'Histoire : que fait-elle autre chose, sinon de recoudre des habits nouveaux sur quelques mannequins indestructibles? Tout conspirait à faciliter le rétablissement du couple historique, sinon tel que l'avait connu le xie siècle,

du moins aussi puissant sous un autre aspect : nul ne pouvait y faire obstacle, nul, sauf Luther. Il a coupé la racine du Saint-Empire romain.

Est-elle donc irrémissiblement condamnée, l'idée qui fut l'axe de l'Histoire durant tant de siècles, l'alliance dans Rome des deux forces, la spirituelle et la temporelle? Qui sait? De pareilles idées, nous l'observions plus haut, ont la vie tenace; comme les sources détournées de leur vieux lit, elles sont ingénieuses à se frayer des voies cachées, elles vont jaillir sur un point où l'on a peine à les reconnaître, tant elles paraissent transformées. Tandis que l'ancien chef de l'Europe essaye de la reprendre, partout, autour de lui et jusque sous ses pieds, d'un mouvement incoercible, la puissance suprême se déplace; plus ou moins vite suivant les lieux, elle descend d'un homme aux peuples. Si l'on refaisait aujourd'hui la fresque symbolique de Santa Maria Novella, le peintre placerait-il encore l'Empereur au sommet de la pyramide humaine? Il y mettrait peut-être la princesse dont parlait le colporteur allemand, celui que l'auteur de l'Allemagne actuelle rencontra dans le Harz et qui disait aux petits enfants des mineurs : « On brisera les couronnes qui sont en bon métal et on les refondra, afin d'en faire des écus d'or à l'effigie d'une princesse nouvelle, mes petits, que vous

connaître/, et qui s'appelle Drmocratia. Retenez bien ce nom ; vous l'entendrez proclamer au brnil des fanfares '. »

11 y a quelques semaines, les vieux Romains regardaient avec élonnement les portes de bronze de Saint-Pierre toutes grandes ouvertes, comme aux jours des couronnements impériaux. De longues files d'hommes entraient là, conduits par des princes de l'Église et reçus par son chef; c'étaient des gens du peuple et des métiers, venus d'un pays où règne seule la princesse du colporteur. Un cortège de pèlerins, ce n'est pas pour étonner les vieux Romains, qui en ont tant vu. Mais les spectateurs sentaient confusément que ceux-ci n'étaient point des pèlerins comme les autres. Ce qu'on introduisait solennellement dans Saint-Pierre, c'était le nouveau pouvoir social, les nouveaux prétendants à l'Empire. Ces ouvriers venaient là comme y vinrent Gharlemagne, Otton et Barberousse, pour chercher le sacre et l'investiture.

Nous nous demandions tout à l'heure ce qu'un Hildebrand aurait pensé des évolutions antérieures de la Papauté. On peut conjecturer sans peine ce qu'il eût pensé dans cette occasion. « Il avait, dit fort bien M. Bryce, le plus rare et le plus grand

i. L'Allemagne actuelle, p. 216.

de tous les dons, le courage intellectuel, et cette puissante foi de l'imagination qui accepte sans réserves toutes les conséquences des convictions auxquelles elle s'est arrêtée, et n'hésite pas à agir immédiatement sous leur inspiration. » — Hildebrand aurait pensé que si l'Empire descend dans le peuple, il faut aller prendre son point d'appui là où se reforme l'Empire; et qu'avec des moyens toujours divers, toujours nouveaux, on peut ressaisir le monde par la force d'une idée ancienne.

Janvier 1890.

P. S. Cette étude était composée avant la publication des rescrits impériaux du 4 février, qui convoquent à Berlin un congrès international pour l'étude des questions ouvrières. Ai-je besoin de faire observer comment cet acte considérable modifie mes dernières remarques, tout en fortifiant les assertions qui les précèdent? Jamais l'empereur allemand n'avait mieux montré son désir d'entraîner l'Europe dans les voies de l'Empire, en prenant la direction des grands mouvements contemporains. Quel que soit le succès de la tentative, pour le souverain qu'une presse favorable appelle déjà « l'Empereur des ouvriers », il

agit sous l'impulsion de l'esprit qui guidait ses pinlôcesseurs au moyen âge. Cette « justice de l'Empire », que haute implorait comme le seul recours international de son temps, l'empereur actuel en réclame le monopole, il invite les peuples à la chercher en se tournant vers lui. Par ce coup hardi, il essaye de retenir dans ses mains la puissance qui s'échappait, descendait et commençait, en certains milieux, de regarder vers Rome. Dans cette lutte de vitesse pour absorber une idée, Rome est distancée, momentanément. Les péripéties ultérieures de la lutte nous réservent, sans doute, le plus grand spectacle historique de ce temps; c'est un mérite de plus, pour le livre de M. Bryce, de nous préparer à mieux comprendre ce spectacle.

Note de février 1890.

L'EMPIRE RYZANTIN

tiUSTWK sc.iu.i Mi;i;ii(ii:u

Nous avons parlé tlu Saint-Empire romain, à propos du livre do M. Bryco; nous avons suivi dans l'histoire d'Occident la figure idéale de

César, persistante à travers ses métamorphoses : médaille sans cesse refondue avec des alliages nouveaux, mais toujours frappée au vieux coin. La belle publication de M. Schlumherger nous invite à regarder l'autre face de la médaille, la molle efligie du basileus oriental. M. Sohlumberger est un savant heureux. Médiéviste by/an lin, il vit dans un monde magniiiipie et rare, dont nous ne savons presque rien. Partout ailleurs,

i. Un Empereur byzantin au Xe siècle : Nicéphore Phocus.

i.'i.Mi'iiti: Bl 187

l'imagination n'a plut guère d'emploi dans le vaste champ <lf L'histoire; lei document! la réfrènent, ils encombrent la rouie, ils alourdissent la marche qu'ils assurent. Cette Byiance reste un domaine de féerie, un paya rierge et inconnaissable; !>«-■* «le documents, et inexacte; on suit seulement <|u<* s'il y en avait, ils sciaient prodigieux. L'historien qui travaille dans cette partie est à ses confrères

Comme le squatter du Far-Wost an laboureur do la lleaure. Il serait bien coupable s'il nous ennuyait, lui qui n'a pas charge de nous démontrer une vérité, mais de peupler avec ses intui- I ions dix siècles vides.

A ce point <lc vue, l'honnôlc Lcbeau fut souvent coupable, (libbon ne l'était certes pas : sa forte pensée intéresse toujours. Mais, si peu qu'on ait creusé le sol byzantin depuis un siècle, on y a découvert des filons assez, importants pour que L'histoire du bas-empire soit à refaire. Cependant, la concurrence est languissante «le ce côté. En dehors <le quelques thèses d'érudition pure, les profanes ont entre les mains l'excellent livre de M. Rambaud, f Empire byzantin au Xe siècle, et une plaquette très suggestive de M. Marrast, h'st/H/ssrs /n/zantines. Ils ont aussi la Thèodora de M. Sardou et celle de M. Henry lloussaye. C'est à peu près tout, je crois. M. Schlumberger apporte à ces études une contribution capitale, un fort

volume de 800 pages, copieusement illustré de chromolithographies et de gravures Les planches reproduisent les maigres reliques de l'art byzantin, éparses dans les musées et les collections particulières; les fac-similé de miniatures, d'émaux, d'armes et de monnaies alternent avec les paysages historiques. « J'ai voulu faire de ce livre comme un résumé de l'existence militaire, sociale et politique à Constantinople vers l'an 960 », nous dit l'auteur.

Il a judicieusement choisi l'épisode central autour duquel il ramasse le tableau du monde grec et asiatique : c'est le règne de Nicéphore Phocas, un acte pris entre mille dans la cruelle et monotone tragédie qui se déroule tout au longdès annales impériales, avec les mêmes intrigues d'amour, d'ambition, de meurtre, nouées dans le gynécée, dans les camps et les monastères. L'épisode est général et caractéristique par sa ressemblance avec tant d'autres; il est singulier par le relief qu'il emprunte à la figure d'un vaillant homme de guerre, par la grandeur momentanée de l'empire durant les courtes années où cet homme en relève les ruines.

En 959, la pourpre était tombée sur les épaules de Romain II, petit-fils de Romain Lécapène. C'était une âme chétive . Le vieil eunuque Bringas gouvernait l'Etat, le jeune autocrator

l'empire BYZ \MI\ 180

chassai! L'onagre dans les villas «lu Bosphore, ei il aimail Théophano. Fille d*on cabaretier <le

Laronie, tirée de l;i taverne paternelle par un oaprioe <lu maître, Théophano fut la Théodora • lu \" sii'ele. iïlle régna aux côtés de trois empereurs, car il fallait passer j)ar son lit pour occuper le trône. L'histoire moderne est sortie des flancs de Théophano; une de ses lilles a transféré les droits de l'empire en Occident, une autre a porté le christianisme en Russie et préparé ainsi l'héritière de Byzance. M. Schlumberger s'est efforcé de faire revivre la figure de cette femme, qui a remué le monde autant et plus qu'Hélène. « C'était une grande pécheresse », nous dit-il, et il le prouve surabondamment. Elle était belle à ravir, suivant Léon Diacre; pour l'attester, il y a mieux que le témoignage d'un chroniqueur, et nous pouvons en croire des témoins qui se sont fait égorger; nous pouvons mesurer la toute-puissance de cette beauté au sang qu'elle a fait répandre.

Tandis que Romain II prenait obscurément son temps de bonheur, un glorieux général gagnait pour lui des batailles. En Syrie, en Crète, sur toutes les frontières, Nicéphore Phocas tenait tête aux ennemis de l'Empire. Il avait restauré la discipline dans les troupes; il leur communiquait son activité, ses rudes vertus. Son prestige gran-

dissait après chacune des campagnes où l'Islam reculait devant lui. Le peuple vénérait cet ascète militaire, car Nicéphore était une sorte de moinesoldat; il méditait d'ensevelir sa gloire dans un monastère. En 963, il avait cinquante ans; d'accord avec lui, saint Athanase venait de fonder la Laure du mont Athos; et l'on achevait de bâtir, dans cette retraite, une cellule expressément destinée au généralissime de l'armée d'Asie. Athanase attendait son disciple à la Montagne-Sainte, quand il reçut des nouvelles surprenantes pour un pieux solitaire.

Un appel de Théophano avait changé la vocation de Phocas. Comme le vainqueur des émirs syriens ramenait son armée sur le Bosphore, l'empereur Romain II rendit l'âme tout à point. Nicéphore, acclamé par le peuple, fut porté en triomphe au Palais-Sacré; Bringas essaya de lui disputer le pouvoir; « cet eunuque ridé avait une âme de fer », c'est M. Schlumberger qui le dit. Débordé par la sédition, accablé d'outrages, il disparut dans un couvent. Le patriarche Polyeucte fut jeté en prison parce qu'il refusait de bénir l'union du nouvel empereur avec Théophano. Elle avait tout conduit. "Voulant disposer de l'empire au mieux de ses propres intérêts, elle ne craignit pas de le donner à un général quinquagénaire, réputé jusqu'alors pour l'austé-

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