I.A H.KSIK IDKALISTi: EN IU SSIK
le sentiment frôle l.i métaphysique chez Tnl-
ohef.
Axant tout, il esl l«' poète de la mut : elle
l'attire cl L'épouvante; l'ombre dilate sa pi-ini«>lle et lui arrache des cris plaintifs, comme aux oiseaux des lieures noires; exilé il'un pays chimérique, il rôde sans cesse entre la porte de corne et la porte d'ivoire, avec l'instinct que sa vraie patrie est là derrière, dans un monde de réminiscences ou d'illusions. Mais nos mots sont trop lourds, trop nets, pour exprimer cette inquiétude nocturne, murmurée dans une langue où les mots ont de longues fuites...
« Comme le globe terrestre est entouré par l'océan, — ainsi la vie terrestre est enveloppée de songes; — vienne la nuit, et de ses vagues sonores — l'élément obscur bat son rivage.
« Sa voix nous presse et nous sollicite; — déjà dans le port la voile enchantée frissonne; — le tlot grandit et, rapide, il nous emporte — dans l'immensité des eaux sombres.
« La voûte céleste, illuminée par la gloire des étoiles, — nous regarde mystérieusement de ses profondeurs; — et nous voguons, entourés de tous côtés — par l'abîme étincelant de feux. »
Le Vent de la Nuit.
« Qu'est-ce que tu lamentes, Vent de la nuit? — Sur quoi t'affliges-tu follement? — Que signifie ta voix étrange — tantôt plainte sourde, tantôt rugissement? — Dans ton langage que le cœur comprend — tu affirmes une peine incompréhensible; — tu fouilles le cœur et tu lui arraches — des gémissements sauvages.
« Oh! ne chante pas ces effrayantes chansons,
— qui parlent du chaos primordial , du chaos paternel! — Avec quelle avidité le monde ouvre son âme, — son âme nocturne à cette musique aimée! — Il se précipite hors de son enveloppe mortelle, — il a soif de s'abîmer dans l'illimité.
— Oh! ne réveille pas les tempêtes assoupies;
— car au-dessous d'elles , c'est le chaos qui s'agite. »
Jour et Nuit.
« Sur le monde mystérieux des Esprits, — sur cet abîme innommé, — un voile tissé d'or est jeté
— par la haute volonté des dieux. — Ce voile brillant, c'est le jour, — le jour qui ranime les fils de la terre, — qui guérit les âmes malades,
— lui, l'ami des hommes et des dieux.
« Mais le jour agonise, la nuit renaît; — elle arrive, et, sur ce monde funeste, — le tissu du
LA POÉsn: inï:\i kJ!K>
voile bienfaisant — se relève, il «-si rejeté bien Loin. El L'abîme noua apparaît — avec ses
angoisses cl ses Irnrhres; — il n'y ;i plus de Imr
rière entre lui ri août; n « » ï J ; » pourquoi La nui! est terrifiante. »
Telle es! la vibration dominante sur cette harpe.
Mais il y en a d'autres. Le livre de Tutchef, ai-je
dit, est la résonance de toute sa vie, des passions de son cœur H <l«- son esprit, 1/rnlhousiasmc slavophile prime ces dernières. On n'a pas impunément UU prophète pourfendre; on s'en i < ssent. De quelles exagérations candides le poète se grisait, on en jugera par les vers suivants, qui firent une fortune facile :
Géographie russe.
« Moscou, la ville de Pierre et la ville de Constantin, — voilà les capitales sacrées de l'empire russe. — Mais où sont ses limites et ses frontières, — au nord, à l'orient, au midi, au couchant?
— Dans les temps à venir, le destin les révélera. « Sept mers intérieures et sept grands fleuves...
— Du Nil à la Neva, de l'Elbe à la Chine, — du Volga à l'Euphrate, du Gange au Danube... — Voilà l'empire russe; et il demeurera tout le long des siècles. — L'Esprit Fa prédit et Daniel l'a prophétisé. »
Prophétie.
« Ce n'est pas une rumeur vague sortie du peuple, — ce n'est pas dans notre race que la prédiction naquit; — c'est une voix ancienne, une voix d en haut qui l'a dit : — Le quatrième siècle est déjà sur son déclin, — qu'il s'accomplisse et l'heure sonnera! — Et dans Byzance régénérée — îes voûtes antiques de Sainte-Sophie — abriteront de nouveau l'autel du Christ. — Tombe devant cet autel, ô tsar russe, — et relève-toi, tsar de tous les Slaves! »
Ces deux derniers vers, très fortement frappés dans l'original , sont devenus proverbiaux à Moscou; et encore plus les suivants, que toute l'école slavophile a pris pour devise :
« On ne comprend pas la Russie avec la raison; — on ne la mesure pas avec le mètre commun. — Elle a pour soi seule un mètre à sa taille; — on ne peut que croire à la Russie. »
Néanmoins, ces airs de fanfare sont la partie caduque du répertoire de Tutchef. J'en aime mieux le murmure du cœur, qui parle à tous les hommes. Il parait avoir beaucoup travaillé, ce pauvre cœur; quand on rapproche les poésies qui le trahissent, tout ensemble ardentes et voilées, on devine qu'il fut toujours en alerte. Comme le dit avec raison le biographe de Tutchef, cet homme
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l'ranre d'une existence double; chez lui, le rieur poursuivail sou rêve dans la vie, | .;» i.i I h • 1 * • 1 1 1 » • 1 1 1 à l'espril (|iii méditai! le sien au-detfOI de la viô. Jusque sur le lard, ces cris lui échapperont :
(. Encore accablée dea langueurs du désir, — encore vers toi, mon aine s'élance; — et, dans le crépuscule du souvenir, — encore fétreina Un image, — ta chère image inoubliable..; — Elle est devant moi, toujours, partout, — immuable, insaisissable, — comme dans le ciel de nuit une étoile. »
Ses yeux.
« Je savais des yeux... oh! ces yeux! — Combien je les ai aimés, Dieu seul l'a vu! — De leurs ténèbres enchantées — je ne pouvais retirer mon àme.
« Dans ce regard insaisissable — qui dévoilait la vie jusqu'au fond, — on sentait une telle détresse, — un tel abîme de passion!
« Sous l'ombre épaisse de ces paupières — respirait quelque chose de triste et de profond, — comme la volupté, lassé; — comme la souffrance, funeste.
« Et dans ces moments étranges — il ne m'est pas arrivé une seule fois — de les rencontrer sans trouble — et de les admirer sans larmes. »
Mais plus habituellement, devant la femme comme devant la nature, nous retrouvons la tendance du poète à retirer en lui-même les choses du monde extérieur, pour les transformer en chimères ou en angoisses. Voyez déjà, dans une des plus gracieuses inspirations de sa première jeunesse :
« Ne crois pas, ne crois pas le poète, enfant, — et ne dis jamais qu'il t'appartient. — Plus que la colère enflammée, — redoute l'amour du poète.
« Tu ne t'approprieras point son cœur — avec ta jeune âme; — tu n'étoufferas pas le feu dévorant — avec ta légère écharpe de jeune fille.
« Le poète est tout-puissant, comme les éléments; — mais sur lui-même, sur lui seul, il n'a pas puissance; — sans le vouloir, tes boucles blondes, — il les brûlera en les touchant de son diadème.
« Elle juge mal, la foule frivole, — qui dénigre ou exalte le poète. — Il ne pique pas le cœur comme un serpent, — mais il le suce comme une abeille.
« La main pure du poète — ne profanera pas ta candeur. — Mais, par mégarde, elle étranglera ta vie — ou l'emportera au delà des nuages. »
Le mal de cette nature trop fine se déclare dans les aveux de l'âge mûr. Les recueils de vers datés sont de grands indiscrets. On voit dans celui-ci
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qil'upiTS 18:12, Tlllclief Mil. Il II II.- ilr ers |. tlolll.i
Mes |i;issions qui pn-mient l'homme hnil enli.r au déclin de sa force, qui lY'Inaulenl jusqu'aux racines les plus profondes. Dans les poésies île
cette époque, tout dénonce L'irréparable malentendu de deux cœurs qui ne parlent pas la môme langue : « Oh! ne me trouble pas par un reproche mérité.
— Crois-moi; de nous deux, c'est loi qui as le sort désirable; — tu aimes sincèrement el passionnément, et moi, — moi je te regarde avec une histesse envieuse.
« Misérable magicien devant le monde fan lastique — que j'ai créé moi-même, je demeure sans foi; — et, la honte au front, je reconnais en moi-même — l'idole inanimée de ton âme vivante.
« Ne dis pas : il m'aime comme autrefois, — comme autrefois il me chérit. — Oh! non! il meurtrit ma vie sans miséricorde. — Je vois toujours un couteau qui tremble dans sa main.
« La colère, les larmes, la tristesse, la révolte,
— emportent tour à tour mon âme empoisonnée.
— Je souffre, je ne vis pas... je ne vis que par lui, par lui seul; — mais cette vie, oh! qu'elle est amere !
« Il me mesure l'air respirable d'une main si avare... — On ne le mesure pas ainsi à son plus cruel ennemi. — Ah! je respire encore, c'est un râle pénible de malade, — je peux respirer, mais vivre, je ne le puis plus.
« Oh! comme nos amours sont meurtrières! — Dans l'orage aveugle des passions, — comme nous tuons plus sûrement que tout — ce qui est le plus cher à notre cœur!
« Larmes humaines, ô larmes humaines, — vous coulez le matin et vous coulez le soir; — vous coulez ignorées, inaperçues, — innombrables, inépuisées; — vous coulez comme coulent les torrents de pluie, — dans les sourdes ténèbres d'une nuit d'automne. »
Enfin, voici l'épilogue de ce drame intime :
« Elle était assise sur le plancher, — elle puisait dans un monceau de lettres; — et comme une cendre refroidie, — elle les prenait dans sa main et les jetait.
« Elle prenait les feuilles accoutumées — et les regardait d'un regard étrange, — comme les âmes reg-ardent d'en haut — les corps qu'elles ont dépouillés.
« Combien de vie il v avait là, — de vie vécue
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sans retour. — Combien de douloureuses minutes d'amour, — combien de j« >i<*s mnrtes!
Debout près d'elle, je me taisais, — et j'étais
prèl à tomber ;ï i;ci \, — envalii (l\'|n ni vanh* e!
de chagrin, — comme à l'apparition d'une ombre chérie. »
On croira sans peine que cette àme apeurée et visionnaire alla toujours se concentrant. De plus en plus, elle se replie sur elle-même avec une fierté dédaigneuse; elle absorbe dans son enveloppe de nacre tout ce qu'elle reçoit de clartés, d'impressions du dehors, et n'en laisse transparaître qu'un frisson diffus.
« Mon âme est l'Elysée des ombres, — des ombres muettes, lumineuses et belles. — Elles demeurent étrangères aux soucis, — aux joies et aux douleurs du temps bruyant où je vis.
« Mon àme est l'Elysée des ombres. — Qu'y a-t-il de commun entre la vie et toi, — entre vousr fantômes de mes meilleurs jours passés, — et cette foule incapable de sentir?
Silentium.
<■<■ Tais-toi, cache-toi et dérobe — tes pensées, tes sentiments. — C'est assez que dans le fond de ton âme — ils se lèvent et se couchent — comme les.
claires étoiles dans les profondeurs delà nuit. — Admire-les et tais-toi.
« Le cœur peut-il s'expliquer? — Un autre peutil te comprendre? — Comprendra-t-il de quoi tu vis? — La pensée exprimée est déjà un mensonge. — En faisant jaillir la source, tu la troubles; — bois-y longuement et tais-toi.
« Sache vivre en toi-même ; — il y a dans ton àme tout un monde — de pensées mystérieuses, enchantées; — le bruit du dehors les étoufferai I, — les rayons du jour les aveugleraient. — Prête l'oreille à leur musique et tais-toi. »
Quand Tutchef n'aurait écrit que ce vers : « La pensée exprimée est déjà un mensonge », il mériterait, ce me semble, une place parmi les poètes philosophiques les plus subtils. L'avenir la lui fera. Son mètre, tout d'une venue , est harmonieux, négligé quelquefois; il n'y faut pas chercher les coupes savantes, la maîtrise du joaillier; ce n'est pas un artiste impeccable, comme on dit -aujourd'hui. Mais, en poésie et ailleurs, si l'humanité admire avec respect les impeccables, elle aime plus facilement ceux ou celles qui ont péché. Elle les sent plus près. On se retournera quelquefois vers cet esprit énigmatique; on le verra de loin plus mystérieux encore dans le crépuscule où il se plait, chassé par le vent du soir au bord des grandes ombres et des grandes eaux;
irréel, insaisissable, homme pourtant par les sanglota de passion qui décèlent le vol muet de cette larve. Quand l'anthologie russe sera fixée, elle gardera en bon rang quinze ou vingt de ces petites pièces, pâles et pénéi rentes comme un bouquel de violettes de novembre.
Décembre 1888.