LES POÈTES
N.-A. NÉKRASSOF. — F.-J. TUTCHEF. — ALFRED DE VIGNY
N.-A. NÉKRASSOF1
On va, par les grandes plaines uniformes, à l'automne; la terre est nue, grise et vide; plus de moissons; pas encore de neige; comme il l'a dit, ce poète, la terre russe ressemble à un mort qu'on n'a pas encore vêtu de son linceul. Du ciel bas, des myriades de corbeaux s'abattent sur ces landes et ces labours ; les tristes oiseaux couvrent la plaine,, tous pareils, croassant, cherchant leur vie dans la boue. Parfois les bandes effrayées s'élèvent en tourbillons, remontent dans leur nid de brouillard; leur vol est gauche et sans grâce, leur
1. Recueil complet des poésies de Nékrassof, 2 vol. in-8°. Saint- Pétersbourg, 1886. Nouvelle édition russe. — Poèmes de Nékrassof, traduits par MM. Halpérine et Ch. Morice. Paris, 1888.
voix est rauque, ce n'est pas la fauvette, ce n'est pas l'hirondelle ; mais il y a une beauté lugubre •dans le vol de ces grandes masses sombres; il y a un frisson mystérieux, comme un souffle d'esprits, dans le vent qu'elles font en fendant l'air. Un coup d'aile emmène l'un d'eux dans les hautes régions; on doute, tandis qu'il plane, si c'est un corbeau ou un aigle. Cependant la neige est venue, ils se posent de nouveau, longues traînées noires sur l'immensité blanche; et ce qu'ils apportent de vie dans ce paysage désolé ne fait qu'en accroître le deuil et l'horreur.
Ces oiseaux livides sur l'horizon russe, ce sont les vers de Nékrassof. Chaque fois que j'ai rencontré ce volume dans les maisons isolées des campagnes, chaque fois que j'ai revu ces milliers de lignes noires emplissant de leur tristesse les grandes feuilles blanches de l'in-octavo, l'image obstinée m'est revenue à l'esprit. Plus de trente mille vers, d'un seul jet de fiel! Tous, l'indignation les a faits, comme ceux du satirique latin; le poète avoue en maint endroit qu'il ne connaît pas d'autre inspiration. — « Je ne me souviens pas d'une Muse aimable et caressante, chantant de douces chansons au-dessus de moi... Celle qui m'a opprimé de bonne heure, c'est la Muse des sanglots, du deuil et de la douleur, la Muse des .affamés et des mendiants... Ses chants simples ne
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respirent que Le chagrin el une plainte éternelle.
Gel homme B «'iih-nni- dans ses cadences loutei les larmes, foules les malrilictions de la Itussie. Kl connue son imagination esl aussi riche qu'elle esl sombre, sa poésie embrasse l<»us les aspects de la vie nationale, foules les conditions de riiomme russe, les villes et les champs, les réalitésel les rêves. Mais ces compositions si variées sont uniformément gravées à la manière noire, avec le même corrosif.
Quelle est la place de Nékrassof dans la poésie russe? I ne place secondaire. Ses compatriotes le mettent au-dessous des grande lyriques de la période romantique, de Pouchkine et de Lermontof. Il n'a ni la sérénité du premier, ni la passion du second; surtout, il n'a pas leur don d'expression musicale, le quid divinum, et il le sait bien : — « Je ne me flatte pas que, dans la mémoire du peuple, quelque chose de mes vers se conserve... Il n'y a pas en toi de libre poésie, mon vers farouche et gauche, il n'y a pas d'art créateur! » — Ce vers manque de spontanéité et d'harmonie; il est vigoureux, il dit bien ce qu'il veut dire, mais il est acquis, il ne tombe pas du ciel, comme chez les poètes de la vraie race divine. Par contre, Nékrassof ne doit rien aux maîtres étrangers, il doit fort peu à ses devanciers, bien moins que ceux-ci ne devaient à
Schiller et à Byron. Venu avec la génération d'après 1840, qui inventa le réalisme, il mit dans la poésie ce que ses contemporains mettaient dans le roman : la description des misères et le sentiment des souffrances du peuple.
Dans la pièce intitulée : Pensées devant un perron d'honneur, il y a une belle invocation à ce gémissement du peuple russe qu'on entend partout, dans les champs et sur les routes, dans les tavernes et dans les mines, sous la meule et sous le chariot, au bivouac des bergers de la steppe et sur les eaux du Volga, « qui submerge notre terre comme ces eaux du grand fleuve, débordées au printemps ». Ainsi ce gémissement est répandu dans l'œuvre du poète. Réaliste par le choix de ses sujets, par la manière de les voir et de les peindre, il est idéaliste par sa façon de les achever brusquement en légende ou en rêve, par ses élans de fantaisie désordonnée. S'il fallait le définir d'un mot, on pourrait dire de lui, comme de beaucoup de ses contemporains, qu'il est un réaliste exalté. Aussi bien, plus on se promène à travers la foule des esprits, plus on reconnaît 1'insuflisance et le trompe-l'œil de nos classifications d'école; nous en avons deux ou trois, et nous prétendons ranger sous ces pauvres étiquettes toute la merveilleuse diversité de ces esprits, faits de mille contradictions.
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Entre Nékrassof cl les romanciers russes d'après IS'ill, il y a une différence fondamentale, un point par où ce poêle reste singulier et inférieur < 1 . i n s son pays; vous ne trouverez pas chez lui leur fond commun de mysticisme, de résignation, d'amour pour la souffrance qu'ils dénoncent. Celui qu'on a appelé le poète nihiliste n'a rien gardé de ce christianisme parfois hien vague, mais toujours reconnaissable, que j'ai souvent signalé comme le trait distinctif du réalisme, du pessimisme slaves. Intelligence athée et positive, cœur aigri, Nékrassof est un révolutionnaire à la mode d'Occident, non à la mode russe. Il doit à cette disposition le défaut de l'Occident dont ses compatriotes se sont le mieux préservés, dont on n'aperçoit pas de traces dans toute l'œuvre d'un Tolstoï ou d'un Dostoïevski : la déclamation. Elle est sensible dans la pièce que je citais tout à l'heure, dans maints passages de l'épopée fragmentaire qu'il a intitulée : Pour qui fait-il bon vivre en Russie? dans vingt autres poèmes. Par l'exagération du sentiment, l'enflure de la tirade, la généralisation du cas particulier, ces poèmes rappellent les Châtiments bien plus que la Maison des morts. Nékrassof se persuade qu'il aime le peuple, il dit sans cesse que sa haine n'est qu'un amour rentré. Je crois qu'il se trompe; son âme est naturellement haïssante, elle jouit plus à
détester la tyrannie qu'elle ne jouirait de ses rêves d'émancipation, s'ils étaient réalisés. On le vit bien après 1861 : l'abolition du servage aurait dû briser une des cordes de sa lyre, celle dont il s'était le plus servi ; elle aurait dû lui inspirer des hymnes d'allégresse. Il n'en fut rien : je relève à celte date un petit fragment, — huit distiques, — où il salue l'ère nouvelle; n'était ce morceau, on pourrait croire que la grande révolution sociale fut non avenue pour lui. Il ne put se résoudre à sacrifier le moyen poétique dont il tirait ses plus sûrs effets, il continua pendant quinze ans encore de pleurer sur le mal guéri. Je lui cherche des analogues dans notre littérature : pour faire comprendre son tempérament, un nom me vient en aide, celui de Vallès. Un Vallès qui crachait des vers au lieu de prose, tel était souvent le réfractaire russe.
Il n'est pas le plus grand poète de son pays; il est le plus original, et, en un certain sens du mot, le plus populaire, celui qui a pénétré dans les couches les plus profondes des nouvelles générations. Si vous rencontrez par hasard un volume de vers dans les endroits où on ne lit guère, au relai de poste, chez le petit employé ou l'officier de santé de la bourgade, sur l'encoignure d'une arrière-boutique ou sur un bureau d'auberge; si le jeune homme ou la jeune fille de la maison, à leur
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retour <lu « pro^ymnase •. s'.i hs< mIx-ii I dans la lecture «Ii' ce volume, n'ayez pas de doutes, Nékrassof. étrange pavs! La crnsiiri' biffe des pages de nos livres, qui vont chercher dans les liantes classes quelques lecteurs iniliés à notre langue; on s'imagine qu'à plus forte raison toute hardiesse doit être proscrite «les Livres russes; et, jusque dans les mains des enfants «lu peuple, on. trouve l'œuvre de ce forgeron d'enfer, qui souffle la haine et attise la révolte!
L'originalité est sa qualité maîtresse. Aucune littérature européenne n'a donné depuis cinquante ans un poète plus personnel, plus inattendu dans ses visions, mieux affranchi de toute imitation. Qui ne l'a pas approché ignore une des faces caractéristiques du génie russe. Puisqu'on paraît désireux aujourd'hui de bien connaître ce génie, il était indispensable d'introduire les poésies de Nékrassof dans notre bibliothèque de traductions. Je ne conseillerais pas de tenter cette épreuve avec ses illustres prédécesseurs; leurs grâces romantiques paraîtraient un peu fanées pour le goût actuel; en passant dans une prose étrangère, ils perdraient le meilleur d'eux-mêmes, l'enchantement de la forme. On nous donnerait les paroles d'une partition sans la musique. Nékrassof résistera mieux; ce n'est pas un musicien, il vaut par le sens et les images ; et il flatte les tendances du
jour, il a cette saveur amère que demandent les palais blasés. La traduction que M. Halpérine nous annonce trouvera faveur auprès de nos lettrés. J'appellerai leur attention sur ceux de ces poèmes qu'on admire le plus en Russie; mais il faut dire, auparavant, quelques mots de l'homme, il faut montrer comment se forma et s'accrut la source de bile qui s'épanche dans toute son œuvre.
Cette œuvre elle-même est le meilleur guide pour la biographie intime de Nékrassof. Il y raconte les diverses phases de sa vie morale, et, tout d'abord, comment elle fut assombrie dès l'aube. Ces souvenirs d'enfance, qui prolongent leur doux reflet sur la plupart des existences, ne sont pour lui que des souvenirs d'exécration. Né en 1821, fils d'un officier retraité qui menait dans son domaine la vie oisive et grossière des propriétaires d'autrefois, Nicolas Alexeiévitch grandit avec de tristes exemples sous les yeux. A l'en croire, tout n'était autour de lui que dépravation et cruauté. L'humanité lui apparut divisée en deux classes, les bourreaux et les martyrs : des chasseurs, ivres tous les soirs, qui fouaillaient
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indistinctement leurs meutes, leurs serfs, |.
femmes.
(Iliaque fois i|u'il revint plus lard dans ce domaine de Yaroslaf, des visions détestée! levaient devant lui de son berceau : sa mère, morte de consomption à force de mauvais traitements; son père, tyran domestique sous lequel tout tremblait ; et sa malédiction poursuit la mémoire de ce père avec une énergie farouche. Voyez en particulier ces pièces, la Tente natale, les Malheureux. — « Les voilà, ces lieux familiers où j'ai appris à souffrir et à haïr... » — C'est tout ce que le foyer lui rappelle. En retraçant les orgies des hobereaux, à la table où on l'asseyait entre les ivrognes et leurs chiens, il peint d'un mot bien juste l'humeur que ces premières années lui ont faite.
« — Les convives raillent l'enfant, une voix dit : N'est-il pas vrai qu'il a le regard d'un louveteau forcé? Eh! viens ici! — La mère pâlit, le louveteau regarde et ne bouge pas. Il faut châtier son entêtement : Viens ici! — Le louveteau s'enfuit. » — Loup il restera, et il dira dans d'autres vers : « Marqué comme un forçat par le chagrin, rien n'eut le pouvoir d'effacer ce stigmate dans mon âme ensauvagée. »
A seize ans, il quitte la maison paternelle; on l'envoie à l'une des écoles militaires de Péters-
bourg. A peine arrivé dans cette ville, il se lie avec un étudiant qui le dissuade du métier des armes et l'entraîne à l'Université. En apprenant cette désobéissance, son père entre en fureur, coupe les vivres au révolté et rompt pour la vie toutes relations avec lui. Alors commence pour l'enfant abandonné l'éternelle histoire de presque tous ces écrivains russes, les années de misère noire, à l'Université d'abord, puis dans les rédactions de journaux, les boutiques de libraires. Nékrassof raconte qu'il souffrit chaque jour de la faim, durant trois années, et qu'il conlracta à ce moment le germe de la maladie qui le mina pendant tout le reste de sa vie. Un soir, on le jeta à la porte du logement qu'il occupait, le propriétaire retint en payement les livres et les hardes de ce locataire insolvable; la nuit d'hiver, de l'hiver de Pétersbourg, le surprit dans la rue, engourdi sur un banc. Il y serait mort, si un vieux mendiant ne l'avait ramassé et conduit dans une maison d'asile; là, il gagna quelque menue monnaie en recopiant les suppliques des vagabonds qui dormaient près de lui; il put manger les jours suivants.
Le louveteau tint bon. Vers 1840, la situation s'améliora un peu ; des amis tirèrent le débutant du ruisseau, les journaux littéraires lui fournirent du travail. Mais il connut encore plus d'une
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heure d'an^nisse. Il fuul rapporter sans doute à (Mille époque l'épisode 'l'un OynitflM cruel qu'il
rappelle dans une de ses poésies. Je lui laii
parole pour ce singulier a\eu.
« Te sou\ iciis-tu de ce jour où, malade el
affamé, je in'.i I >.i n il« »n n a i s, à houl de force
Dans la chambre glaciale, ton lils pleurait, el ta réchauffais de t<>n souffle ses petites mains refroidies. La nuit tomba..* l'enfanl poussa un cri perçant cl cessa de respirer... Malheureuse, ne verse pas ces larmes stupides ! Demain, le chagrin ci la faim nous procureronl de même un sommeil profond et doux: le propriétaire achètera, en nous maudissant, trois cercueils où on nous rangera côte à côte, et on nous emportera tous ensemble... Accablés, nous étions assis aux deux bouts de la chambre. Je m'en souviens, tu étais pâle et faible; une pensée secrète mûrissait dans ton cœur, un combat s'y livrait. Je m'assoupis. Tu sortis silencieusement, après t'ètre parée comme si tu allais à ta noce; une heure plus tard, tu rapportais précipitamment un petit cercueil pour l'enfant et un souper pour le père. Nous apaisâmes la faim qui nous torturait, une petite lumière s'alluma dans l'obscurité de la pièce, nous fîmes la toilette de notre enfant et nous le plaçâmes dans sa bière... Était-ce le hasard qui nous avait sauvés? Dieu nous avait-il secourus? Tu ne te hâtas pas de faire
le triste aveu. Moi, je ne demandais rien, j'étais morne et courroucé, tandis que nous nous regardions tous deux avec des sanglots. »
Telles furent ces années d'apprentissage littéraire. Aux détresses matérielles et morales qui aigrissaient le cœur, ajoutez les révoltes de l'esprit. Comme la plupart de ses contemporains, Nékrassof tomba promptement sous l'influence de Biélinski. Le critique hégélien discerna le talent du jeune poète et lui prodigua les encouragements; mais il lui souffla ses principes, sa philosophie désolée et sa politique acrimonieuse. Là-dessus, vinrent l'ébranlement de 1848 et la période de compression qui suivit , si dure aux lettres russes. Les publications qui faisaient vivre Nékrassof agonisaient, sa poésie n'était pas de celles qu'on eût alors tolérées; il ne voyait dans le don sacré qu'une arme de combat. Il écrivit peu durant ces jours d'épreuve, nourrissant en secret les ressentiments qui emplissaient son âme. Quand le réveil littéraire de 1835 rendit aux écrivains l'emploi de leurs talents, après la mort de Nicolas, cette âme était irrévocablement formée, endurcie dans ses haines. La fortune, qui lui sourit alors, ne réussit pas à l'adoucir. Nékrassof rentra en lice, collaborant à plusieurs journaux, bientôt directeur et possesseur de quelques-uns. Il avait l'esprit d'entreprise, l'aisance lui vint rapidement;
mais il ne la dut |»as uniquement a son travail. Ici 1rs biographes les plus s> mpathiques s'arrêtent avec des réticences, des blàmei discrets. Us avouent que le jM.rtr se lama dans des atïaires d'une nature douteuse ; cette fortune gagnée ainsi, tandis qu'il chantait un idéal de justice intlexible, mit peut-être un mécontenleinenl de pins an fond do sa conscience. D'ailleurs, une santé chancelante ne lui permettait pas d'en jouir. Condamné une première fois par les médecins, nous le voyons déplorer sa lin prochaine, dans les élë écrites à cette époque. C'était une fausse alerte; il vécut encore vingt ans, et ces vingt années furent remplies par une production poétique ininterrompue.
C'est un phénomène curieux et rare dans l'histoire littéraire, cette continuité d'une inspiration qui ne renouvelait jamais ses sources. On chercherait vainement, dans les nombreuses poésies de cette période, ce qu'on trouve chez tous les contemporains de Nékrassof : le reflet des divers courants d'idées qui se succédèrent alors en Russie, les illusions et les espérances à la veille de l'émancipation des serfs, la joie qui suivit cet acte, la réaction d'abattement d'où sortit le nihilisme. Le poète reste sourd à ces mouvements de l'humeur nationale ; il continue, sur le même ton qu'en 1848, ses diatribes contre le passé, ses
railleries sur le présent. Il vivait fort retiré, passant ses étés à la chasse dans les forêts du Nord. Cependant sa verve est toujours aussi puissante, on ne voit pas qu'elle faiblisse dans les poèmes du déclin de sa vie. Il les écrivait sur le lit de souffrance où son mal le tint cloué, pendant les deux dernières années; c'est ainsi que Kramskoï l'a représenté, dans le beau portrait de la galerie Trétiakof, à Moscou. Ce mal l'emporta à cinquantesix ans, le 8 janvier 1878. « Il est bon de mourir en hiver », avait-il dit dans une de ses pièces, les Gelées de la Chandeleur; et il ajoutait, avec son amertume accoutumée, que les riches meurent généralement dans cette saison, — « pour que le ver rampe moins vite sur eux, pour conserver plus longtemps dans la glace leur air d'importance ». La jeunesse nihiliste conduisit son poète au cimetière du couvent des Vierges, près de Saint-Pétersbourg; je vis là pour la première fois un de ces cortèges farouches, silencieux sous l'œil de la police, dont la Russie prenait dès lors l'habitude. On jeta sur ce mort dangereux d'énormes blocs de granit rouge, tristes et rudes d'aspect comme son œuvre; sous ces pesants monolithes, il semble qu'on ait voulu mieux river dans la terre l'esprit révolté qui avait habité ce corps.
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Je n'ai pas marqué un Irait (jui complète! la
physionomie de Nékrassof. Pour comprendre combien il disait vrai, quanti il parlait de son « âme ensauvagée », il faut rassembler dans ce recueil la part du cœur, les pièces assez nombreuses où il rappelle ses amours. Le mot ne convient guère; il n'y a rien là de ce que nous sommes habitués à trouver dans les poésies amoureuses : ni langueur de tendresse, ni chaleur de passion. Le sentiment qui habite dans ce cœur bourrelé est farouche, défiant, toujours cabré et prêt à verser dans la haine, toujours cruel pour celle qui l'inspire, cruel pour celui qui le subit. Par une rencontre fatale, la personne qui semble avoir agi le plus fortement sur l'imagination du poète sentait comme lui; elle avait aussi l'amour noir ; à moins pourtant qu'il ne l'ait vue et faite telle, à travers cette imagination assombrie. Dans les Malheureux, le poème auquel il faut toujours revenir pour retrouver le fil de la vie de Nékrassof, il analyse d'une façon un peu confuse, mais avec une grande force d'expression, le poison fait de regrets et de colères que ces souvenirs ont laissé dans son âme. Je cite le passage : il
peindra l'homme mieux que tous les commentaires :
« J'ai aimé comme un sauvage jaloux... 0 toi que je fuyais avec épouvante, pour revenir me jeter dans tes bras avec amour, toi à qui je prodiguais du fond de mon cœur les bénédictions et les anathèmes, tu n'es plus! Dans le sentier de ma vie, tu as laissé une trace équivoque et mystérieuse; tu m'es apparue comme un ange dans une nuée d'orage, comme un démon dans le port souhaité. Tu as péri! Tu n'as pu t'accorder ni avec ce cœur plein de tempêtes, ni avec sa destinée; après avoir creusé un abîme sous mes pas, tu t'y es couchée la première! Je pourrais injurier l'idole qui me fut chère en d'autres temps; je pourrais, devant le monde entier, te marquer d'un stigmate indélébile. Mais ma haine n'a pas franchi les barrières du tombeau. J'ai compris : nous étions coupables tous les deux... C'est moi le plus cruellement puni! Les années marchent, déroulant leur cours; mais le temps s'est arrêté sur ma tête; sentinelle qu'on oublie de relever, je reste immobile dans cette nuit funeste... Le soupçon me tourmente, et soudain des pas... c'est ta voix, c'est ton sanglot et ton cri : « Je ne pardonne pas! » Je me souviens de tout avec tant de précision! Il me semble que, chaque jour, je commets un meurtre... »
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iïlles nv suni |i,'i . les piècél on revient <<•
repentir, traversé de fareuri mal aesoupies. Bn voici une autre dans là même nota :
« frappée par une perle irréparable, mOD àme esl faible et s'ahandonne; en elle, plus de lit-il.-, plus de foi féconde : le lâche énervement de l'esclave.
« Tout lui est indifférent : — la froide obscui a le de La tombe, la honte ou la gloire, la haine ou l'amour. — Eteinte aussi, la colère rédemptrice qui si longtemps réchauffa mon sang.
« J'attends... mais la nuit continue sans aube : les ténèbres de mort m'environnent... Et celle qui aurait pu me ressusciter à la lumière, on dirait que la mort lui a scellé les lèvres.
« Son visage est sans pensée, dur et agité; ses yeux sont fixés au loin ; il semble qu'on n'y verra jamais plus briller la larme qui annonce le renouveau de l'aurore. »
Aux heures plus apaisées, quand l'amertume du poète se fondait en mélancolie, il a écrit quelques vers d'un sentiment pénible encore, mais assez touchant pour le mettre en bon rang parmi les élégiaques. Tel le petit poème, J'ai visité ta sépulture..., et cet autre où il a su rajeunir avec bonheur un sujet banal par lui-même :
« Lettres de la femme aimée! Ils sont sans bornes, les transports que vous causez; mais ils
sont plus grands encore, les maux que vous préparez à l'âme veuve dans un prochain avenir. Quand la flamme de la passion s'éteindra au commandement sévère de la raison, rendez-lui ses lettres, ou du moins ne les lisez plus jamais! Il n'y a pas de pire tourment que celui de pleurer sur ces dates lointaines. Vous commencerez à relire avec ironie, comme une rêverie innocente et vaine; vous achèverez avec des fureurs jalouses ou avec un chagrin cuisant.
» 0 toi, de qui je garde tant et tant de lettres ! Il vient des jours où mes yeux les cherchent avec colère, mais je ne sais pas les jeter dans le foyer. Qu'importe si le temps m'a démontré qu'il y avait en elles peu de vérité et peu de sérieux, guère plus que dans l'inutile bégayement d'un enfant! Elles me sont chères, maintenant, ces fleurs séchées d'une tombe, ces fleurs de ma jeunesse abîmée. »
Partaient-ils de blessures réelles et profondes, ces cris de souffrance intime qu'on entend si souvent dans les élans lyriques de Nékrassof ? N'étaitce qu'une des formes de la maladie de cet esprit, acharné à travailler contre son repos? S'est-il peint lui-même à son insu, avec la plupart de ses frères en poésie, dans ce héros que nous présente un de ses poèmes, Sachal — « On dit que chez lui l'amour trouble surtout la tête, et non le sang.
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Il prend dans le dernier lirre qu'il .1 lu ce qui Botte à la surface de son àme. Croire 00 oe pai oroire, peu Lui importe, pourvu que 1« s choses soient dites élégamment
Voilà »lrs questions bien oiseuses, comme le débat qu'on soulèye volontiers sur [a sincérité des
impressions chez l'écrivain. Sans doute, le poète subit la tyrannie de son instrument; tout sentiment qui frappe son Ame rebondit, aussitôt projele au dehors. Donc, il n'en souffre pas, conclut l'âme silencieuse de l'épicier; rien ne lui pèse, puisqu'il s'allège de tout en chantant. — Et s'il est lui-même la dupe de son chant? Si l'impression lui revient d'une façon réflexe, d'autant plus aiguë dans le cœur qu'elle a passé par un cerveau plus sonore, aux illusions plus grossissantes? La force de l'illusion individuelle, n'est-ce pas là l'unique substance et l'unique mesure des sentiments, joies ou douleurs, chez ce négociant comme chez ce poêle?
Sincère ou non, JNékrassof a un grand tort, et les lectrices ne le lui pardonneront pas. 11 n'a pas su créer un de ces types féminins qui planent sur toute l'œuvre d'un écrivain, et sans lesquels sa mémoire ne va jamais bien loin. Dans ce vaste monument, je rencontre partout la figure confuse et symbolique de la paysanne, de l'épouse et de la mère serves, dont il célèbre le courage et
lamente la misère en ses plus beaux chants. Je ne vois nulle part, se détachant sur le faîte, la figure idéale qui captive les imaginations.
Peut-être faudrait-il faire exception pour les deux héroïnes de Femmes russes, la princesse Troubetzkoï et la princesse Volkonsky. Le sujet est celui qu'a traité Alfred de Vigny dans un de ses poèmes posthumes, Vanda ; c'est la glorification des exilées volontaires qui suivirent leurs maris déportés en Sibérie, après la tentative révolutionnaire de 1825. Mais, quand Nékrassof peint avec amour les deux martyres, quand il leur prodigue les traits les plus touchants, son dessein est trop visible; il ne nous attendrit sur elles que pour mieux servir ses haines politiques; toute la poésie qu'il leur prête fait balle contre l'empereur Nicolas. Aiguillonné par ce stimulant, l'écrivain déploie toutes les ressources de son art; on lira avec admiration ces histoires émouvantes, la seconde surtout, le douloureux voyage de la princesse Volkonsky, sa descente dans la mine, sa rencontre avec son mari, autant de tableaux qu'on ne peut oublier. Et le lecteur m'en voudra, si je l'avertis que ces belles fictions n'ont rien de commun avec la froide vérité. Celle-ci, telle que je la tiens des survivants de cette époque, laisse peu de matière au mélodrame. Liprandi, le délégué du tsar auprès des proscrits de Décembre, avait ordre de ne rien
LA POÉSIE SOCIAI i n EN RI 988
épargner pour adoucir leur peine. Leurs femmei oe puifiii les rejoindre dani la mine, par cette bonne raison qu'ils n\ descendirent Jamais. I dames retrouvèrent sur les bords de ls Lena le luxe
de vie élégante et les agréments de société auxquels
elles étaient habituées. Les bannis revinrent de
cette épreuve sans mauvais souvenirs; on rencontrait naguère quelques-uns d'entre eux, parvenus
à un grand Age, et les récits qu'ils faisaient de leur exil uc s'accordaient guère avec les épisodes
imaginés par Nékrassof.
C'est péché de Souffler sur la chimère d'un poète, mais alors seulement qu'elle est désintéressée et sans intention cauteleuse. D'ailleurs, je ne pouvais trouver une meilleure occasion pour surprendre ce réaliste en flagrant délit de déclamation. Lisez attentivement femmes russes, lisez ensuite un passage de la Maison des morts ou de la Guerre et la Paix; vous distinguerez nettement en quoi Nékrassof s'écarte de la vue qui fait la nouveauté et le mérite des écrits russes, une vue émue de la stricte vérité; en quoi il se rapproche de la vision pathétique aussi, mais factice et trompeuse, qui a longtemps charmé nos pères, qui a enchanté notre enfance, et dont nous commençons à nous lasser, puisque nous cherchons autre chose, — sans trouver.
Et maintenant, pour ne pas être injuste envers notre poète, il me reste à nommer celles de ses compositions qui forcent l'admiration, ces petites épopées de la vie populaire dont il agrandit le cadre, en y jetant des trésors d'observation et d'imagination. Le procédé est habituellement celui-ci : il prend un coin de cette nature russe, qu'il connaît et sent à merveille, il y place quelques pauvres êtres, il les décrit exactement, il les fait vivre d'une vie très intense : peu à peu, sous la main qui les pétrit, ces figurines grandissent et s'enflent, comme la boule d'argile sous la main du potier; ces pauvres hommes deviennent allégoriques, mythiques, ils sont le peuple entier; autour d'eux, la nature s'élargit en même temps, la vaste Russie se déroule, ses tableaux variés passent sous nos yeux selon le caprice du magicien. Insensiblement et sans secousse, l'image réelle se métamorphose en fiction légendaire; l'humble procès-verbal, commencé dans la chaumière d'un moujik, finit comme une byline des vieux âges, promenée dans les pays fabuleux par une fantaisie romantique. Vous ne sauriez dire d'où naissent et pourquoi surgissent ces épisodes, ces sou-
VenirS, ers figures i mil li'inhics qui erèvenl luus-
quemenl la trame légère du récit; ils déboucle ni
de Ions les chemins de hasard ri narguent la logique, comme les dieux paient "ii les nègres de Saint-Domingue (|iii inlervicnnenl dans l'histoire de Rolla ; mais un souille puissant les porte el les mêle, on ne s'étonne plus de rien, on s'attend à voir tout le speclaele du inonde rassemblé dans un regard du poète.
On trouvera le plus frappant exemple de cette souplesse et de ce don d'accumulation dans le poème fameux : Pour qui fait-il bon vivre en Russie? Poème inachevé, peut-être parce qu'il n'y avait pas de raison pour qu'il finît jamais. Quelques paysans devisent après le travail et plaignent leur peine; ils se demandent à qui la vie est douce et libre, en Russie. Pour éclaircir ce cas embarrassant, nos philosophes en haillons tirent au large et battent la terre natale par monts et par vaux, interrogeant tour à tour le fonctionnaire, le seigneur, le pope, le 'marchand, leurs frères de la glèbe. Toutes les réponses, on le devine, sont tristes et négatives. Il semble que le poète ait choisi ce cadre élastique, sur la fin de sa vie, pour y vider les tiroirs de sa mémoire, toutes les histoires particulières et toutes les esquisses recueillies durant ses courses de chasseur. Quand les compagnons arrivent sur les bords
du Volga, parmi le peuple occupé aux travaux des champs, les esquisses deviennent des tableaux d'une incomparable grandeur. L'impression générale est accablante; si l'écrivain s'est proposé le mauvais dessein de représenter sa patrie comme l'empire du mal et de la douleur, il y a pleinement réussi. La morale du poème est contenue tout entière, avec la rancune révolutionnaire de Nékrassof, dans la légende du grand pécheur Koudéïar. Ce Koudéïar, un bandit chargé de tous les crimes, va trouver un pieux solitaire pour laver sa conscience avant de mourir. L'ermite lui donne pour pénitence de scier un chêne gigantesque avec le couteau qui a servi à tant de meurtres. — « Quand l'arbre tombera, tes péchés te seront remis. » Koudéïar se met à la besogne, les années fuient, il n'avance guère. Enfin passe un seigneur qui questionne le pénitent et rit de sa crédulité; saisi d'une inspiration soudaine, Koudéïar se jette sur lui et le perce de son couteau; l'arbre tombe au même instant. Le grand pécheur est absous, car il a accompli l'œuvre pie entre toutes, il a tué un propriétaire.
Je préfère à cette composition touffue quelques pièces d'une moins large envergure, d'une perfection plus achevée : entre autres, les Malheureux, le poème que j'ai cité plus d'une fois au cours de cette étude et où l'auteur a mis tant de lui-même.
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II y a là une description de Péterslmiirg, <| u'« «n sera curieux de rom piLt't^r ;iu\ morceaux semblables dans le poème il»' Pouchkine, Eugène Onié~
ghine. Le contraste des deux visions marque bien les différences entre les deux écrivains, entre leurs deux époques. Le poêle élé^anl de 1820 ne voit que les aspects brillants et fastueux, la lièvre de vie qui se dépense, parmi les heureux de cette terre, dans les enchantements de la « Palinyre du Nord ». Nékrassof n'aperçoit que le petit monde, courbé dès l'aube sur la tâche quotidienne, les côtés sales et tristes d'une capitale qui se réveille, qui fait sa toilette du matin sur le bord de ses égouts. Je dois avouer qu'il l'emporte sur son grand rival par la force du dessin et la puissance de représentation. C'est prodigieux de vérité, la peinture du Pétersbourg matinal, « ce jour malade, cette aube lente et embrumée », et tout ce qu'ils éclairent : les boutiques moroses, qui entr'ouvrent leurs volets de fer comme des portes de prison, les figures souffreteuses, les « figures de capitale », qui se risquent les premières dans la rue, le corbillard vide qui revient gaiement de sa besogne au trot des chevaux... D'autres passent qui ne sont pas vides, à cette heure où la ville charrie ses morts de la veille, et vous pensez bien qu'un poète d'une imagination aussi souriante se «complaît à décrire ces enterrements de dernière
classe. La journée avance, le brouillard se lève, la vie propre recommence à couler sur ces basfonds boueux qu'elle recouvre, « comme si, durant la pleine puissance du jour, il était fâclieux de se montrer pour tout ce q'ui est vert et pâle, pour tout ce qui est mallieureux, pauvre et affamé, pour tout ce qui marclie en baissant la tête ».
De Pétersbourg et des souvenirs personnels, le poème saute par un brusque coup d'imagination en Sibérie, chez les « malheureux... » Toujours la Sibérie, les forçats... Je suis presque tenté de m'excuser pour ce refrain monotone, le lecteur va croire que je le ramène à plaisir. Eh! non, j'en sens aussi la fatigue, je voudrais l'éviter; mais il me poursuit tout le long des pages que je feuillette. Pour nous qui voulons connaître l'esprit de ces écrivains, cette fatigue est instructive; nous nous expliquons ces hommes, le tour de leur talent et bien des choses de leur temps, en retrouvant au premier plan, dans leurs œuvres comme dans leur pensée de chaque jour, l'image désolée qui les hante.
S'il fallait décider quel est le chef-d'œuvre de Nékrassof, j'opterais pour le poème qui porte un titre difficilement traduisible en français, le Gel au nez rouge. C'est tout ensemble la plus touchante complainte de la souffrance des pauvres et l'hymne le plus magnifique à l'hiver russe, au
LA POÉSIE BOr.lAUSTK KX UIJSSIK Mt
terrible Seigneur qui ri'ginï sur celte sou Ifrance. C'esl ailSti lo morceau Le plus épique, au sens eoinplel «lu mot, qui se soit rencontré sous la plume d'un poète moderne. Rien de si lugubre, do si simplement vrai dans le détail, que la mort du paysan l'rocle. L'apostrophe au petit cheval qui porte son maître à la dernière demeure, après avoir longtemps travaillé avec lui, est une merveille d'émotion et de grâce délicate. Daria, la femme du défunt, va couper du bois pour ses enfants dans la forêt hivernale; l'engourdissement du froid la saisit, sous le sapin où elle est tombée de lassitude. Quel art consommé dans la liaison des souvenirs et des rêveries qui envahissent cet humble cerveau, délirant sous la griffe glacée! Son mari regretté, son fils pour qui elle craint la conscription, sa course au couvent où elle alla chercher l'image sainte qui devait guérir Procle; enfin, son dernier cauchemar, la lutte héroïque contre le seigle, au temps de la moisson, contre ces épis changés en armée vivante, innombrable, avec lesquels elle a combattu, sa vie durant, avant de s'affaisser, vaincue par cette lutte inégale. La gelée raidit la pauvre créature abandonnée, et la gelée, c'est le Seigneur Moroz, le « Gel au nez rouge », le vieil enchanteur qui personnifie sur cette terre la suprême puissance de la nature. Moroz n'est pas un roi de féerie, c'est un dieu
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d'Homère : l'invocation du poète nous le montre, seul dans son empire de glace, au milieu de son luxe cruel, acharné sur cette misérable sujette qui symbolise toutes les autres. Mais j'essayerais en vain d'analyser cette conception grandiose, qui ne ressemble à rien de connu ; elle saisira, je crois, toutes les imaginations. Je me borne à la signaler, et il me plaît de pouvoir terminer cette critique par un hommage de franche admiration.
Quand on lit ces pages éblouissantes, on se demande si ce n'est pas là du génie, et de quoi donc est fait le génie. Dieu le sait! Nous savons seulement que le génie n'est pas fait en entier, tant qu'on n'aperçoit pas au fondées eaux sereines et lumineuses, qui reflètent la vie sans la déformer, sans se laisser troubler par elle ; on peut les simuler, on ne les remplace pas avec des larmes amères, violentes et voulues, comme furent trop souvent celles du malheureux Nékrassof.
Mai 1888.
F.-J. TUTCHEF'
Voilà un nom bien inconnu chez nous. De tous les poètes du Nord, c'est celui qui flatte le mieux un tour d'imagination aujourd'hui commun à toute l'Europe lettrée; la Russie n'y échappe pas, et la faveur qu'elle rend à ïutchef marque bien ce que l'on appelait jadis « les révolutions du goût ». On vient de publier à Pétersbourg une édition complète et définitive de ses poésies; on a réimprimé du môme coup le volume d'Aksakof consacré à sa biographie.
Né en 1803, mort en 1873, Tutchef a traversé deux courants littéraires bien distincts ; on ne s'en douterait pas à le lire. Ses premiers vers sont de
1. Œuvres complètes de F.-J. Tutchef. — Poèmes et articles politiques. Saint-Pétersbourg, 1886. Nouvelle édition russe.
1820; il appartient donc au cycle de Pouchkine. Mais le romantisme resta pour lui la religion rêveuse de ses premiers maîtres allemands; il semble avoir ignoré tout ce que ses contemporains y ajoutaient, le fracas de passion, le luxe de la forme, l'exotisme, révocation dramatique de l'histoire. Cette génération rapide et tragique passa. Le mouvement naturaliste d'après 1840 emporta les esprits. Celui de Tutchef résista à ce second courant comme il avait résisté au premier; bien qu'il fût beaucoup plus mêlé aux hommes et aux choses durant cette dernière moitié de sa vie, il continua de se développer suivant sa loi intérieure. Insensiblement transformé, son romantisme allemand devint un accent très personnel, une émotion mystique et philosophique devant la nature, et surtout devant les choses innommées qui peuvent être dans la nuit; il rencontra par avance la note discrète, profonde, que demandent à la poésie beaucoup d'âmes lasses des panaches et des feux d'artifice; la note qui nous fait revenir à certains poètes anglais et rester fidèles à Alfred de Vigny. Au temps des grands éclats lyriques de 1830, Tutchef avait à peine marqué. Les feux des diamants empêchaient de voir l'orient de la perle. Mais la mode changeante ramène le goût des perles après celui des diamants. Il y en a de mortes, dans ce gros
LA POl ii mi i i volume <| ti i ent gagne .1 une révision pllll ri^'oii-
reuse, il j en ade bien virantes* B1 voici qu'on
relit ces vers, dans le pays de Pouehkinè, avec
le même sentiment de réaction qui fait mettre en Angleterre les œuvres de Shellei sur la table d'où Bj ron a disparu'.
De son vivant, Tulchef avail acquis >ur le lard la notoriété par ses opinions cl ses poésies slavo-
philes. Il était, an même titre que Chomiakof, le chantre du parti; il en était de plus le beau-père,
une de ses tilles ayant épousé Aksakof. Je ne compte pas beaucoup pour sa gloire littéraire sur les pièces patriotiques qui la soutenaient jusqu'ici. Pourtant, cet homme distingué et charmant, au dire de tous ceux qui l'ont connu, avait conserve une physionomie originale dans sa politique comme dans sa poésie. Il ne fut point un slavophile rugueux, cantonné dans le passé moscovite, dans un acte d'adoration perpétuelle entre une icône et un moujik. Sa naissance et ses inclinations avaient fait de lui un habitué des meilleures compagnies; sa vaste culture et sa délicatesse naturelle lui gardèrent un esprit ouvert à toutes les idées, amoureux de toutes les élégances de pensée , alors même qu'elles venaient de cet affreux Occident. On trouve à la suite du présent volume des Mémoires sur diverses questions politiques , écrits pour le public du dehors.
Ce sont les jugements d'un Bonald russe, rédigés en français. Quel français! Aisé, plein de grâce et de ressources; une langue de chez nous et du meilleur temps; elle pourrait servir de modèle à bien des publicistes qui ne sont pas Moscovites. Je recommande aux curieux d'idées le Mémoire sur la Russie et la Révolution i. C'est une exposition doctrinale de la politique de Nicolas. Tutchef y développe, parmi des thèses discutables, une vue que je crois fort juste. « Le peuple russe est chrétien, non seulement par l'orthodoxie de ses croyances, mais par quelque chose de plus intime encore que la croyance. Il l'est par cette faculté de renoncement et de sacrifice qui fait comme le fond de sa nature morale. » Mais, dans cette figure complexe, je ne veux retenir que le poète. Lui seul survivra par quelques traits distinctifs. Marquons le plus séduisant : Tutchef n'est pas un « auteur », pas même un « écrivain », dans le sens que donnent à ce mot les dames instruites qui se réunissent pour causer littérature. C'est simplement un galant homme, qui vit, pense, aime et souffre, comme les autres; et, comme les autres, il a ses larmes intérieures de joie ou de souffrance; seulement,
1. 11 avait frappé le baron de Bourgoing, qui le fit imprimer en France, et Eugène Forcade, qui l'analysa dans la Revue des Deux Mondes du 1" juin 1849.
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les siennes «Mil le don de se cristalliser en quel
quea vers. Vussi rllcs siini fli-mi'iii « < : roilà tout.
Il n'a pas mis la moiiitlro préoccupation de métier à les coordonner. Ce n'est pas sa bote s'il 60 esi résulté on volume; nous le devons à la piété de sa veuve, une lille d'Alsace, descendante
de Conrad Pfeffel, le poète de Colmar. En tournant les pages de ce volume on sent qu'il ne s'est jamais ;issis devant une d<- ces feuilles de papier en se disant : « Je vais faire un poème. » Oh! le brave homme! il ne nous a pas laissé une seule ode, une seule composition dramatique ou descriptive sur un Blljet, un seul « morceau ». Rien que de courtes strophes, des impressions saisies toutes vives, au passade dans l'àme. Et cependant le volume est un livre, puisqu'il contient toute une vie en raccourci. C'est le charme triste de ce recueil; il nous raconte l'histoire d'une àme rare pendant cinquante ans, à tous les moments qui valent seuls la peine qu'on a prise à vivre ; il ne nous en donne que le parfum. En le respirant, on pense à ces petits flacons d'essence de roses que vendent les marchands de Constantinople; le voyageur qui a passé l'année d'avant dans la plaine du Rhodope se rappelle les grands champs de fleurs autour de Philippopoli; il y en avait trop, beaucoup étaient fanées, et des mauvaises herbes, et des ronces; avec le petit flacon, on
emporte tout ce qu'il y avait de délicieux dans le vaste champ de roses mortes. Gomme elle s'applique bien au livre du poète, la définition qu'il donnait de la vie :
« Une colonne de fumée qui brille dans l'air, — une ombre insaisissable qui rampe sur la terre, — voilà notre vie, disais-tu. — Non, ce n'est pas même la fumée brillante que la lune éclaire, — c'est l'ombre tremblante de cette fumée. »
Hélas! cette comparaison s'applique encore mieux aux traductions qu'on veut essayer; comment rendre en prose étrangère ces légers frémissements de quelques vers ailés? Voilà bien « l'ombre tremblante d'une fumée ». Je dois pourtant donner un aperçu de la manière de Tutchef, et surtout de la disposition maîtresse qui alla toujours grandissant chez lui. Il aime et sent très finement la nature, mais comme un instrument sur lequel l'homme se joue à lui-môme les airs qui le hantent. En passant par ses yeux, les phénomènes sensibles perdent quelque chose de leur réalité, ils s'incorporent au moi humain et ne gardent qu'une valeur de reflets. Nul n'a mieux justifié le mot d'Ampère : « Le monde a été créé pour nous être une occasion de penser. » De penser ou de sentir : je ne sais en vérité lequel des deux termes conviendrait; tous deux ensemble, tant la réflexion abstraite est émue, tant