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rêverie, au moine de la rêverie féconde, celle qui prodoil des Fruité abondante. S'il a «lit autre chose dans son Journal inédit, j'estime que l'ancien
mousquetaire rouge s'est abusé lui -même sur une des plaies secrètes qui le rongeaient.
N'oublions pas le froissement d'orgueil du
poète, pâle étoile offusquée «n i r< ■ dem soleils : les gloires de Lamartine el d'Hugo écrasaient la sienne comme dans un étau. Ajoutes ft causes les lenteurs caractéristiques de smi talent,
la difliculté et la rareté des réalisations plastiques dans cette pensée toujours active. Ajoutez-y ce que M. Paléologue indique si bien, le bel excès de scrupule chez l'artiste, chez le penseur, qui eût murmuré volontiers l'aveu que nous avons recueilli chez un poète de sa famille, le Russe Tutchef : « Mon âme est l'Elysée des ombres... Toute pensée exprimée en paroles est déjà un mensonge. »
Malgré tant de raisons plausibles, quand on s'étonne de la stérilité de Vigny, je crois qu'on est dupe d'une illusion d'optique, créée par nos habitudes actuelles, par le métier de manœuvre qu'est devenu l'art d'écrire. Vigny cesse de publier à quarante ans, après Servitude et Grandeur. Continuons la comparaison de tout à l'heure. La veine poétique de Lamartine, plus âgé que lui de sept ans, tarit à la même époque, vers 1839. Les Girondins ne seront qu'une arme de combat, et
la navrante production des années de vieillesse, nous savons trop qu'elle n'était point spontanée. A quarante ans, Chateaubriand a clos son œuvre poétique et créatrice; il ne prendra désormais la plume que pour des brochures politiques, ou pour s'épancher dans l'intimité des Mémoires, comme Vigny s'épanchait dans son Journal et dans les Poèmes posthumes. Tout bien considéré, en tant que poète, il est le moins démissionnaire des trois. S'il ne publia presque rien, durant ces années de silence, n'a-t-il pas écrit les Destinées, le legs souverain et durable de son talent?
Petit recueil, si l'on veut, mais grand livre, puisqu'il y a enfermé toute sa conception de la vie. On y trouve sa philosophie religieuse, sa philosophie sociale; on y trouve ce que l'humanité demande toujours à un poète, sa déposition personnelle sur la femme et sur l'amour. Dans la Maison du berger et dans la Colère de Samson, il a sculpté les deux faces du sphinx qui caresse et ment, il a condensé tout ce qu'il en gardait d'ivresses et de déceptions. Aussi longtemps que la foule muette cherchera dans la poésie une traduction sonore de ses joies et de ses souffrances, les strophes de la Maison roulante resteront l'accompagnement musical des heures enchantées; et les cœurs meurtris iront verser, dans la coupe d'or de la Colère, l'amertume qu'ils auront
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puisée aux liras de l'rnfaul malade cl douze fois
impur.
Ce recueil est suffisant, il esl définitif, parce que
le poêle \ a précisé la pensée maîtresse de toute sa vie, la préeellence de l'idéo et l'insignifiance des réalités appareilles. Depuis la préface de Cinq-Mars OÙ il disait : ■ \jldr<> est tout, le nom propre n'est que l'exemple et la preuve de l'idée », jusqu'à l'idéalisme enivré de Y Esprit pur, il n'a jamais cessé d'exprimer sous toutes les formes sa foi inébranlable :
Le vrai Dieu, le Dieu fort, est le Dieu des idées...
... les nations sont des femmes guidées Par les étoiles d'or des divines idées.
Propos de rêveur, de poète, dira la sagesse pratique. Et l'on ouvre l'Histoire, à n'importe quelle page, et l'on y rencontre la confirmation perpétuelle de cette vue de génie. L'Histoire et la vie attestent qu'en pensant ainsi, il était le voyant, le vrai sage, ce poète que son biographe rattache si justement à la famille de Platon et de Goethe. Tandis que je le relis, un bruit de clameurs folles m'arrive, le bruit qu'il n'aimait pas, fait dans un palais voisin par les hommes dont il se défiait le plus :
Cependant le dédain de la chose immortelle
Tient jusqu'au fond du cœur quelque avocat d'un jour;
Lui qui doute de l'âme, il croit à ses paroles...
Bruit de passions, d'intérêts, de faits passagers. Ceux qui s'y complaisent ne se doutent pas qu'un Pilote ironique souffle leurs paroles, pour faire le vent dont ses voiles ont besoin; ils ne soupçonnent pas qu'ils sont étreints, poussés par les idées méconnues, qu'ils en préparent l'avènement alors qu'ils croient les combattre. C'est le commentaire vivant de mon poète.
Parce qu'il a vu clairement la véritable figure du monde, Vigny ressort aujourd'hui de sa tombe plus puissant sur les intelligences que des artistes mieux doués. Cette « jeune postérité », qu'il appelait timidement au rendez-vous de sa gloire « de dix en dix années », ces « flots d'amis renaissants », lui arrivent plus nombreux, plus dociles qu'il ne pouvait l'espérer. La jeunesse s'abandonne au poète idéaliste qui lui offre un symbole conforme à ses aspirations. Elle en aime les vers. Elle aime, elle respecte la belle et triste physionomie de l'homme, appuyé sur « le rocher de l'Honneur », oublieux des déboires de l'action refoulée, de l'injustice des contemporains, de toutes les duretés de la vie, ne gardant qu'un unique souci, faire son âme de plus en plus « studieuse et pensive » ; renonçant vers le soir à ses ambitions, à ses fiertés, et jusqu'à l'orgueil de sa race, pour n'attacher de prix qu'à la communion de l'Esprit pur. Instruits par ses livres à
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admirer ce qu'il a admiré, a dédaigner co qu'il
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l(''iin)i^ii;i^c qu'il se renduil B lui même, dllli
ses derniers vers, qu*il dédiait à L'énigmatique
Era, Femme réelle, qui sait? <»u compas m- de rôve à laquelle on rapporte, aani trop y croire, tout ce que l'on a fait de meilleur; ilfl diaenl à la noble cl chère mémoire du poète ce que lui redisaient
depuis longtemps quelques-uns d'entre nous :
Si l'orgueil prend ton cœur quand le peuple te nomme, Que de tes livres seuls te vienne ta Berté.
Décembre 1891.