AU COUVENT DE RESNOIÈ
Ce soir, on m'a mené visiter le couvent de Resnoïè. C'est un monastère d'hommes, fondé il n'y a pas plus de dix ans en Petite-Russie, dans un centre de grande culture et de grande industrie; il s'est élevé entre les plantations de betteraves et les fabriques de sucre, qui transformaient ce pays au moment même où les cénobites s'y établissaient. La maison et les riches domaines d'alentour sont dus aux libéralités (l'un testateur original, vieux célibataire qui faisait profession de haïr les femmes; il chercha en mourant le moyen de leur causer quelque tort; il ne trouva rien de mieux que d'affecter sa fortune à la fondation d'une communauté monas-
tique. En m'y rendant tout à l'heure, j'ai vu simultanément les deux faces de ce sphinx qu'est la Russie actuelle.
La route court à travers les vastes horizons des terres noires. Des mots ne peuvent donner une idée de cette nature calme et puissante. De quoi est-il fait, le charme de ce sol nu? Dans ce que l'œil peut saisir, d'une harmonie souveraine des lignes planes et rases; d'espace, de solitude, de silence et de lumière; mais surtout, je crois, de l'absence d'obstacles pour le regard et la pensée. De quelque côté qu'ils se tournent, regard et pensée vont droit au plus lointain du ciel, en glissant sur des courbes uniformément douces. Sur cette beauté native de la terre, le travail de l'homme a superposé sa beauté; mais comme ses conditions sont réglées sur le caractère du paysage, il n'en a ni déformé les contours, ni amoindri la majesté. Imaginez la campagne romaine ou le désert de Syrie, envahis soudain par des moissons ajustées à leur taille, avec des tribus primitives assemblées de loin en loin autour d'un fourneau de vapeur qui dévore ces moissons; force contre force, grandeur contre grandeur, lutte de puissances élémentaires. Sous la brusque conquête de la charrue et de la machine, le désert garde encore son âme tranquille et la communique à ses vainqueurs; pour le peindre,