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COMTE DE MOUY

J'admire le courage de M. de Moùy, qui nous rapporte de Grèce, où il fut ministre, un livre sur ce pays. 11 est écrivain et diplomate, il a depuis longtemps fait ses preuves in utroque. Oh ! le déplorable ménage que celui de ces deux vocations! C'est une brouille de toutes les minutes, tant que la plus forte des deux n'a pas réclamé le divorce à son profit. Le diplomate digne de ce nom est par conformation un muet du sérail ; l'écrivain qui le double doit se résigner à en être aussi, du sérail, à un autre titre. Le premier, si bien placé pour tout voir et tout entendre, amasse des trésors d'observations; le second, affriandé par ces choses délectables, est condamné à n'y

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jamais toucher. A chaque fait, à chaque nom qui arrive sous sa plume, le diplomate intervient, comme le médecin de Barataria au dîner de Sancho : Ne touchez pas à ce plat, ni à celui-ci, ni à cet autre : ils sont dangereux; la diète est plus sûre. L'écrivain se voit rationné à la littérature souterraine des dépêches confidentielles ; jusque dans ces cryptes, il doit parlera mots couverts, il doit se rappeler ce que M. de Rémusat disait spirituellement à un journaliste qui lui demandait cette même légation d'Athènes : « Dans votre ancien métier, Monsieur, vous affirmiez ce dont vous n'étiez pas sûr; dans le nouveau, il ne faudra même plus affirmer ce dont vous serez parfaitement certain. »

En écrivant son livre, M. de Moùy a dû songer plus d'une fois aux douze travaux d'Hercule, au supplice de Tantale, réminiscences naturelles au pays d'où il revient. En ce pays, la gageure de l'écrivain diplomate était particulièrement ardue : les Grecs sont chatouilleux à l'endroit de l'imprimé, depuis qu'Edmond Àbout les a accommodés de la façon que l'on sait. L'auteur des Lettres athéniennes s'est tiré de ces difficultés avec simplicité et bonne grâce. Il n'a pas tenté de refaire la Grèce contemporaine, tout le lui défendait ; dans les pages rapides où il traite de l'Athènes moderne, aucune réserve ne vient attrister les

compliments de courtoisie qu'il adresse à d'anciens amis. Les abeilles de l'Hymète avaient laissé tous leurs aiguillons dans le pamphlet d'About. M. de Moùy n'a recueilli que leur miel. D'ailleurs il ne s'attarde guère sur ce terrain malaisé ; il se réfugie sur l'Acropole, dans la Grèce antique; la plupart des lettres pourraient être datées du siècle de Périclès. Ce périégète consciencieux nous invite à parcourir une fois de plus les nobles ruines, et il y a plaisir à les parcourir sur ses pas; il y est chez lui, il en parle avec un épanchement de pieuse tendresse, avec abondance et sensibilité. Il se pique d'archéologie, c'est la coquetterie d'un ministre de France en Grèce; mais cette archéologie de promenade n'est pas accablante, elle jase sans prétention, professe rarement, et notre amateur en fait lui-même bon marché ; il est assez ferré pour se défendre contre les antiquaires de la rue du Stade, cela suffit à son ambition. Après six années d'initiation , cet Athénien connaît chaque pierre, chaque statue de sa ville; il ressuscite avec les yeux de la foi celles que le temps nous a dérobées. Quand il parle avec admiration de la Minerve chryséléphantine, on jurerait qu'il a vu le chef-d'œuvre conjectural de Phidias; la déesse l'a regardé de ses prunelles d'agate, et dans ce regard elle lui a versé la sagesse qui fait l'agrément de ce livre. Chaque page porte l'em-

preinte d'un esprit tempéré, bienveillant, clarifié par un commerce assidu avec le génie grec. Cet esprit hellénisé ne prend que la fleur des choses; vous ne le verrez pas se dévorer devant l'autel du dieu inconnu; il se plaît mieux au Parthénon, il s'y retrouve un peu païen, dans sa sympathie respectueuse pour les dieux aimables auprès desquels il est accrédité. Au Pnyx, les grands orateurs réchauffent sans l'égarer son sage libéralisme.

« Je revois Périclès sur cette tribune auguste, en même temps que j'y revois Démosthènes. Sans doute, du haut de ce bloc de pierre, bien des démagogues et des sophistes ont fait entendre des déclamations stériles et souvent funestes; mais je salue avec respect en ce lieu les immortelles ombres des grands hommes qui ont célébré là les guerriers tombés pour la patrie, qui ont inspiré à leurs concitoyens le mépris de la mort, l'enthousiasme qui donne parfois la victoire, l'espérance qui console toujours dans les revers. Je ne suis pas de ceux qui condamnent la liberté parce que souvent elle dégénère en licence, et qui dédaignent l'éloquence parce que des misérables l'ont dégradée. Les rhéteurs sont oubliés; Périclès et Démosthènes subsistent; la licence disparaît, mais le droit reste vivant; les fautes et leurs conséquences s'effacent, et l'Acropole est debout. » —

D'un bout à l'autre du livre, c'est le même accent noble et raisonnable, le même style soutenu : des extraits d'Adolphe Thiers colligés par Flaubert, M. de Moûy nous conte un trait qui explique et résume le caractère de ses lettres. Il avait beaucoup admiré deux sirènes ailées au Musée de Patissia.

« Ces jeunes ligures sont séduisantes et perfides comme l'onde ; on est entraîné vers elles toutefois, si l'on ne regarde que la tête et la poitrine; mais, en dessous, elles ont un corps d'oiseau de proie... C'est le mythe des voluptés fallacieuses et l'éternelle histoire humaine : les doux visages qui nous appellent, les griffes qui nous déchirent. Combien de fois ai-je médité l'avertissement du vieux statuaire! mais il est si triste qu'on n'y veut pas croire, et, sans être devenu plus sage, n'ai-je pas fait mouler pour moi, comme un cher souvenir, seulement le buste des sirènes? Quant au corps, j'ai préféré l'oublier. » — Yoilà un moulage auquel Minerve a présidé. Heureux ceux qui des sirènes ne prennent que le buste!

J'espère qu'on ne me trouvera pas trop partial pour ce livre. A dire vrai, je suis incapable d'en

juger le mérite. C'est un transparent ; j'aperçois, au travers, des images enchantées. Entre ces lignes d'imprimerie, sous ces mots qui éveillent les souvenirs comme les touches d'un clavier éveillent des sons connus, je vois blanchir des statues et des colonnes, trembler des vagues aux feux du midi, ces vagues vermeilles des mers d'Orient où j'ai laissé tomber tant de jours. La mémoire traîne derrière nous un monde mort, comme cette pâle lune que la terre emmène à sa suite; monde invisible, oublié, tant qu'une clarté de reflet ne vient pas l'illuminer. Alors il s'éclaire un instant, nous nous retournons vers lui , nos regards s'y attachent; là-bas, sur le miroir d'or au fond de la nuit, surgissent de grands pays familiers, jadis pleins de vie, de bruit, de couleur, maintenant ramassés par la distance en une tache grise, dans ce petit orbe ; et l'imagination voyage avec délices sur cette planète morte que nous avons en nous. Je tourne les pages du volume dont je vous parlais, mais je ne lis plus, je regarde. Les visions se lèvent, chacune à son plan, les unes nettes et lumineuses, les autres indistinctes, plus lointaines, noyées dans la brume : îles et montagnes qui sortaient de l'eau devant nous, quand le bateau courait le soir dans l'archipel; celles dont on rangeait de près les falaises de marbre rose ; celles qu'on laissait au

large et qui fuyaient décroissantes à l'horizon, tour à tour masses d'ombres prochaines sur le bleu des flots, nuages violets dans le ciel du couchant, brins de lilas égrenés sur les bords de cette coupe de turquoise.

Mais la meilleure joie de ces passages, c'étaient les relâches au Pirée. D'habitude, le paquebot y touchait de nuit; on attendait impatiemment la première lueur de l'aube, on courait à Athènes, on montait à l'Acropole. Matinées exquises, surtout au printemps, quand l'Acropole se couvre d'herbes et de fleurs. Il y avait alors sur le plateau une floraison intense de petites marguerites; leurs têtes sortaient de partout entre les pierres amoncelées, les marbres fendus; elles escaladaient les degrés des temples , faisant un doux linceul blanc aux stèles renversées, aux membres épars des statues. Çà et là, des plants de sauge ou de thym parfumaient comme des grains d'encens le rocher attiédi. On s'étendait paresseusement sur ce tapis, à l'ombre de l'Erechthéion ou sous le péristyle du Parthénon. Ce qu'on éprouvait là, ce n'était pas précisément la sensation accablante de force terrestre qui se dégage ailleurs de la nature printanière; c'était plutôt comme une attraction bienfaisante et légère de la clarté d'en haut : clarté également répandue partout, sur les lignes du paysage, sur les lignes

des temples. Celles-ci semblent ordonnées par la même raison souveraine qui a tracé celles-là; ce sont moins des assemblages de pierres que des développements d'une vérité, les notations d'une harmonie spirituelle. Les heures passaient vite à respirer les brises qui font les voiles joyeuses entre Corinthe et Salamine, à suivre du regard ces voiles, rasant l'île d'Egine, évanouies au tournant du cap Sunium. Et sans cesse les yeux revenaient de la mer aux profils des colonnades, aux Victoires aptères, aux Erréphores de la Tribune, à toutes ces vierges divines qui prenaient librement leur éternel bain de lumière. Quand le sifflet du steamer rappelait à bord, quelle peine de s'arracher à cette contemplation sereine, à cette plénitude de vie olympienne! On s'y sentait heureux comme des dieux antiques, pendant une heure ou deux, comme peuvent l'être des hommes.

Oui, c'était toujours une fête, quand en venant du large on voyait poindre la tour vénitienne qui annonçait les Propylées. Nous ne la saluerons plus. M. de Mouy nous apprend qu'on l'a abattue; il félicite le gouvernement grec de cette exécution : « Nul n'a pleuré cette bâtisse indiscrète », dit-il. Je lui en demande pardon. Le gouvernement grec a bien assez d'affaires pour laisser l'Acropole tranquille, telle que nous l'aimions. Quand un gouvernement se met à ratisser un

endroit où l'histoire travaille à sa fantaisie depuis trois mille ans, il faut trembler. La tour vénitienne avait sa raison d'être dans la physionomie du lieu. D'abord, ce n'était plus une étrangère; les siècles lui avaient fait sa place, ils l'avaient fondue avec les pierres grecques dans la couleur ambiante; ils lui avaient donné la belle carnation rousse d'une femme du Titien. Et puis elle représentait là ce curieux désordre d'épopées barbares qui rattache l'Athènes de Périclès à celle de Kolokotroni; histoire chimérique et paradoxale, où les personnages de Shakespeare coudoient ceux de Sophocle, où passent dans un cauchemar fumeux, pendant le long sommeil d'Hellas, les ducs français et florentins, les princes d'Achaïe et leurs stradiots, les aghas turcs et leurs janissaires: chanson de geste intercalée dans Y Iliade, vision de Callot crayonnée sur une fresque de Polygnote. La tour des doges racontait cette chronique; elle nous parlait du duc Timon et de l'amiral Othello; à ce titre, elle était légitime sur l'Acropole, au moins autant que le roi Othon de Bavière. Qui décidera l'heure où commence la légitimité d'un usurpateur, homme ou monument? L'intrus est légitime quand une longue accoutumance ne permet plus de concevoir l'ensemble sans lui, quand l'habitude nous l'a fait aimer.

On a changé bien d'autres choses en Grèce. M. de Moùy nous assure qu'il n'y a plus de brigands; il défend avec chaleur ses amis contre les méchantes calomnies qui les poursuivent. Allons, tant mieux. Mais les voyages auront moins de piquant. On s'entendait assez facilement avec ces premiers inspecteurs des routes grecques, c'était l'affaire de quelques prévenances; ils n'étaient ni beaucoup plus gênants ni beaucoup plus avides que les douaniers ou les autorités administratives d'autres pays. La catastrophe de Marathon fut le résultat d'un malentendu et de l'obstination des diplomates anglais, c'est la version des Grecs. En tout cas, il est heureux que la guerre de l'Indépendance ait été terminée avant ce progrès des mœurs ; ceux qui l'ont faite n'eussent pas compris ces scrupules raffinés. L'idée de guerre et celle de brigandage sont devenues pour nous — au moins en théorie — deux notions distinctes. Pour le bas peuple hellène tel que je l'ai connu, ce n'était qu'une seule et même idée, et il se montrait en cela le véritable héritier de l'antiquité. Tout étranger était pour ce peuple un barbare, l'envoyé perse il y a deux mille ans, le voyageur anglais hier encore; et tous les barbares sont de trop sur le sol national. Il n'y a pas là matière à raillerie, et celle d'About manquait du sens historique. C'est un caractère ethnique; notre morale

est non avenue pour ceux qui le conservent; les condamner au nom de cette morale, c'est reprocher aux peuples des antipodes de ne pas voir clair alors que le soleil est déjà levé pour nous.

Je lisais naguère le voyage d'un honnête Allemand, Christian Muller, qui raconte ses tribulations chez les Grecs de 1822. Il venait s'enrôler dans leurs rangs; ses premières lettres, avant de débarquer, ne sont qu'un dithyrambe en l'honneur de cette nation généreuse qui combat pour la liberté. A peine a-t-il mis le pied en Morée, il tombe dans un parti de klephtes du Magne, qui le dépouillent jusqu'à la chemise et le laissent à demi mort, attaché à un olivier. Son muletier le délie ; il rejoint à Calamata le gros de l'armée, commandée par un lancier polonais de Napoléon. On le reçoit comme un fâcheux, on sourit quand il réclame la punition de ses agresseurs et la restitution de ses effets, on le renvoie brutalement à ses affaires. Grâce à une dernière pistole qu'il avait cousue dans son bonnet, Muller put fuir dans une barque et rejoindre Corfou, d'où il écrit d'un style désabusé, en pleurant ses illusions sur la Grèce héroïque. Cet Allemand candide était trop absolu. Il aurait dû se dire que lorsque les Maniotes prennent leurs fusils, c'est pour nettoyer le pays de tous les gens qui ne

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sont pas du Magne, et pour subsister aux dépens de ces gens-là. Les klephtes de nos jours pensaient ainsi, ils étaient généralement inoffensifs pour leurs concitoyens. Quand ils opéraient sur la frontière turque, l'opinion leur donnait des noms différents : héros au delà du Pinde, criminels en deçà. En me parlant du fameux Tako Arvanitaki, l'évêque de Tricala me disait un jour : « C'était un gentilhomme : kalos anthropos. Quand je le rencontrais dans la campagne, il m'offrait les confitures et le café. » On sentait que le prélat avait des trésors d'absolution pour ce compatriote, qui faisait la chasse aux étrangers et aux Turcs. Pris par ces derniers, il tomba bravement sous leurs balles. L'officier ottoman voulait le faire jaser, relativement à certaines hautes amitiés qu'on lui supposait en Grèce. Arvanitaki mourut la bouche close, sans trahir ses frères. Cinquante ans plus tôt, il eût pris Coron ou Tripolitza, tout en rançonnant les Muller qui venaient délivrer la Grèce; et Victor Hugo l'eût chanté.

Mais j'allais conter des histoires de brigands, et l'auteur des Lettres athéniennes se porte garant qu'il n'y en a plus. C'est bien assez d'avoir conté des histoires de revenants, en me laissant aller à la dérive d'anciens rêves. Qui se soucie de mes revenants? Et le livre de M. de Moùy que j'ou-

blie? Le meilleur moyen de le louer, c'était peutêtre de l'oublier ainsi. S'abandonner aux souvenirs qu'il évoque, n'est-ce pas remercier la plume exacte qui les a fait repasser sous nos yeux?

Août 1887.

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