‹ Regards historiques et littérairesChapitre 2 sur 31 · J.-J. WEISS · texte numérisé non relu

J.-J. WEISS

Les Allemands qui liront ce livre vont être contents et fâchés. Il leur sera doux d'y rencontrer tant d'estime et de louange; ils auront quelque chagrin à avouer ce qu'ils nient volontiers, qu'on peut les bien voir et les bien comprendre avec l'esprit de France le plus français, le plus réfractaire au germanisme, un esprit où les idées sont toujours étoiles, jamais nébuleuses. Et nous aussi, cette lecture nous laisse contents et fâchés. Les notes de voyage de M. Weiss nous donnent des sensations douloureuses, compa-

1. Comme on le verra par la date, cette étude fut écrite avant la mort de l'exquis et regrettable écrivain, avant que l'Allemagne devînt chez nous l'objet de travaux sérieux et impartiaux, avant les années où se sont produits les symptômes consolants de notre relèvement national.

rables à celle du stoïcien qui suit avec intérêt l'amputation qu'on pratique sur lui. Ce chirurgien nous opère de beaucoup d'idées fausses, mais si commodes et si flatteuses î II doit s'attendre à des jugements divers comme les intelligences de ses lecteurs. Les gens heureux, ceux dont le regard ramène toute vision à un type préconçu, n'iront pas par quatre chemins; ils qualifieront l'auteur de « Prussien », et retourneront se consoler aux pamphlets qu'on leur sert depuis quinze ans. Les esprits plus traitables sentiront la mélancolie qui se cache sous le sang -froid apparent de l'opérateur; elle les gagnera, ils en souffriront trop pour applaudir. Restent ceux qui préfèrent à toutes choses la vérité; ils sont peu, ils sont tièdes, étant des sages.

M. Weiss, qui n'est pas un ingénu, n'a point dû. se promettre un succès de popularité; nous les gardons pour les charlatans. On voit des médecins estimés, on n'en voit pas de populaires. Le mieux que puisse espérer ce petit-neveu de Voltaire, c'est qu'on lui dise en quittant son livre ce que l'homme aux quarante écus disait au géomètre : « Adieu, Monsieur, vous m'avez instruit; mais « j'ai le cœur navré. C'est souvent le fruit de la « science. »

Il est du moins un plaisir qu'on prendra sans mélange dans ce volume : le plaisir littéraire. Voilà une prose qui se fait rare; elle est facile, jamais plate, on peut la lire sans lexique ni sueur. Nous avons le tympan un peu blasé par de grands vacarmes de cuivres, aujourd'hui que la plus petite chanson s'enfle dans un ophicléide ; d'aucuns trouveront cette langue maigre et sèche. Elle est musclée pour marcher loin et longtemps, comme ces voltigeurs de jadis que M. Weiss affectionne. Avec cette langue trotte menu, armée au dix-huitième siècle pour la course et pour la guerre, nous avons soumis le monde à notre génie. L'étranger qui a pris vingt leçons de français l'entend sans effort; il en est tout aise et reconnaissant. Par contre, elle désespère le lettré qui la soumet à l'analyse; nul procédé, et pourtant mille secrets industrieux qu'on soupçonne, la trace bien recouverte d'un travail acharné. Emerveiller les habiles sans qu'il y paraisse pour les simples, c'est le signe de l'excellence dans tous les arts.

Que j'aime à le rencontrer, ce français de vieille race, approprié aux exigences les plus compliquées des temps nouveaux! Que j'aime cette pensée discrètement habillée, qui passe au milieu

des brocarts, des falbalas, des étoffes chatoyantes, comme une jeune femme revenue d'autrefois, vêtue d'une ancienne perse aux fleurs pâles; fleurs éteintes, semble-t-il, tant elles sont harmonieuses, joie et repos de l'œil fatigué par les tons criards. On en cueillerait des brassées, de ces pervenches, tout le long des pages du livre. En Alsace, l'auteur parle de nos espérances : « C'est un bleu qui nous flatte et sourit. » — Il décrit le Rhin : « La rive à Kehl est plane et morne des deux côtés. » D'autres auraient épuisé leur palette pour peindre ce paysage, et la peinture ne serait pas plus vive. — Sur la cathédrale de Strasbourg, « la flèche a l'air de jaillir du fond du Rhin; le Rhin a l'air de la porter flottante, au-dessus de son lit, comme une fleur des eaux ». — Le petit cadet entre à l'école militaire allemande : « Si jeune, entre huit et dix ans, il a quitté papa et maman, le cœur bien gros, pour venir à Oranienstein revêtir l'uniforme de l'empereur et roi. C'est pour la vie! C'est comme une prise de voile! » — Tout ce morceau est exquis, et de même tant d'autres légers crayons : le capitaine qui dirige l'école, les notables alsaciens, le vieil homme de Dannemarie qui sciait des troncs d'arbres à l'ombre d'un platane : des épisodes ou des portraits ramassés en vingt lignes, présentés sans malice apparente, comme ferait un enfant. Oh!

qu'il faut d'astuce pour conter comme les enfants et n'y pas mettre de gaucherie! Et quand l'émotion vient, rapide et contenue, ce n'est rien, ce petit frisson sous l'épidémie, et cela secoue de la tête aux pieds.

On a pu alléguer plus d'un grief contre l'Ecole normale ; mais on doit lui savoir gré de nous garder la tradition de ce style, îlot qui résiste à la fantaisie débordée. Il ne faut pas demander à tous de s'y resserrer, ce serait un mal pour notre langue : elle y perdrait de sa sève et de son éclat. Ce ne serait pas un moindre mal si elle venait à disparaître, cette tradition maintenue si haut par Prévost-Paradol, About, M. Weiss... Paradol avait parfois de l'apprêt, About de la paillette; il me semble que, par la pureté de la forme, M. Weiss est l'exemplaire le plus achevé de cette forte discipline classique. Comme tous les Français libéraux, j'ai souvent fait le rêve d'être un tyran; je me disais que mon premier ukase serait libellé ainsi : « N'auront licence d'imprimer tous les jeunes déliquescents, impressionnistes, divagationnistes, etc., qu'alors qu'ils justifieront avoir copié de leur main cent pages de M. Weiss. » Mais il ne faut jamais souhaiter la tyrannie; un autre n'aurait qu'à y parvenir, avec des goûts différents, qui me condamnerait à expliquer cent vers de M. Stéphane Mallarmé.

Tout le monde sera d'accord sur la forme; discutons sur le fond. Voilà le voyageur parti pour l'Allemagne. C'est un promeneur de la famille de Commines et de Montaigne, qui muse à sa fantaisie, ouvre l'œil et l'oreille, recueillant de préférence les petits indices pour savoir comment les peuples se gouvernent. « Je parle en courant », nous dit-il, et il y paraît quelquefois. Dans la cathédrale de Metz, il entend un prêche pour les soldats. « Quel sermon positif, objectif, adapté! » M. Weiss en fait un grand éloge, et pourtant il confesse que son oreille, mal habituée à la langue allemande, saisit à peine « quelques mots signalétiques » avec lesquels son imagination reconstruit la suite probable de l'oraison. « Le prêtre, sans doute, leur enseigne... » Voilà une seconde vue qui nous met en garde, comme celle de certains archéologues, habiles à restituer l'histoire d'un empire avec quatre ou cinq mots déchiffrés sur une inscription.

Et maintenant que ma conscience est libérée de cette légère critique, je souscris bien volontiers à ce que l'auteur dit de son livre : « On pourra relever plus d'une inexactitude dans ces chapitres épars sur les choses d'Allemagne; on

n'y relèvera pas, j'ose le croire, d'impression fausse ni d'erreur capitale d'appréciation. » Non, vraiment; l'écrivain n'est que juste, là où il exalte les beaux et bons côtés de ce pays; sa vision est exacte, mais elle paraît exagérée parce qu'elle est partielle ; il néglige les côtés faibles ou déplaisants. Pour juger de la qualité de cette vision, il faut d'abord se demander à travers quoi M. Weiss regarde l'Allemagne.

J'ai remarqué qu'un Français regarde toujours l'Allemagne à travers quelque objet de haine plus proche. Il croit que sa colère vole là-bas; c'est une illusion; elle se perd en route et demeure attachée à un ennemi domestique. Pour les uns, c'est le second empire; pour les autres, la république. L'Allemagne n'est qu'un repoussoir, où le regard cherche d'instinct les mérites les plus propres à faire ressortir les défauts de la bête noire. On a coutume de dire, dans le langage convenu des Chambres et des journaux, « que toutes les divisions s'effacent devant l'adversaire commun ». Des mots, des mots! Je veux bien que ce soit vrai au moment de l'action, et c'est alors trop tard; dans l'habitude de la pensée, jamais. Voilà quinze ans que ce malheureux peuple profane les ossements qu'il a semés dans la terre perdue : armes de fossoyeurs aux mains de partis débiles, qui se les jettent mutuellement

à la tête en ergotant sur de vaines querelles. M. Weiss l'a trop bien dit dans sa Préface : « Nous avons toujours des pensées et des nécessités de revanche ; mais c'est désormais les uns contre les autres. » Certes, il est fort au-dessus de ces petitesses; et, néanmoins, lui aussi, il regarde l'Allemagne sinon à travers une haine, du moins à travers une déception. Cette même Préface et bon nombre des pages qui la suivent nous livrent le secret de sa pensée. Il a vu d'anciens rêves se réaliser et s'évanouir. Cet esprit délicat est accablé par la lourdeur inhérente à toute démocratie ; sa clairvoyance s'attriste de toutes les causes de dissolution qu'il aperçoit. Juge sévère de nos folies et de nos faiblesses, il reporte sur d'autres la capacité d'enchantement de sa riche imagination, il fait crédit à l'Allemagne de toute la sagesse qu'il nous refuse. On pourrait, sans verser dans la caricature habituelle, esquisser la contre-partie du tableau qu'il nous présente; ce n'est point le lieu. Contentons-nous d'admirer avec notre guide ce qu'il convient en effet d'admirer.

Deux objets retiennent de préférence son attention, l'école et l'armée. Il y trouve matière aux réflexions les plus justes. — « Je n'ai pas vu en Allemagne, je n'ai pas vu en particulier dans l'école allemande et dans l'armée allemande beau-

coup des choses que paraissent y avoir découvertes ceux de mes compatriotes qui se sont trouvés en possession, de 1870 à 1873, d'inspirer la réforme de nos études et la réforme de notre armée. A imiter une Allemagne que je ne connais pas et qui n'existe pas, on n'a point réparé la France, on a continué de l'abîmer. » — M. Weiss développe en maint endroit cette idée; il montre comment notre illusion s'acharne après un fantôme, comment nous empruntons à nos voisins des formes sans leur prendre le fond, l'esprit de force. Ce n'est pas lui qu'on dupera avec la légende de l'instituteur qui a vaincu à Sadowa et à Sedan. Ce Français étonnant n'a pas le fétichisme des mots; il ne s'extasie pas devant un levier avant de savoir si on l'emploie pour édifier ou pour démolir. « L'instituteur », « l'instruction », il sait que ce sont là des moyens en vue d'une fin, bonne ou mauvaise, et que, tant vaut la fin, tant vaut le moyen. Il ne craint pas de comparer l'instruction obligatoire à l'arsenic, poison ou remède, suivant l'usage qu'on en fait. En Allemagne, cet usage est judicieux. « Les deux fondements communs de l'éducation de la jeunesse dans toutes les écoles, c'est, pour l'éducation physique, la gymnastique; pour l'éducation morale, la religion et la doctrine chrétienne. La place que tient la religion en pays aile-

mand dans l'école en tant qu'objet d'étude et instrument de culture est considérable. » L'écrivain — il n'est pas suspect d'obscurantisme — développe ces observations, et il conclut ainsi : « Je ramasse tous ces traits divers... la sobriété de certains enseignements, géographie, chimie, physique; la prépondérance du Lesebuch; la gymnastique et la religion bases de la vie scolaire, et je demande si c'est bien l'école allemande telle qu'elle est qu'on nous a peinte si souvent depuis un quart de siècle, si c'est bien elle que nous avons prise pour modèle dans une série de réformes aussi inconsidérées que bruyantes! »

De même pour l'armée. Nous avons voulu implanter dans une démocratie des méthodes et des règlements faits pour une société encore féodale à certains égards. Le service universel et à court terme est sans danger dans un pays où la discipline militaire ne fait que continuer la discipline sociale. Avant comme après son passage sous les drapeaux, le soldat reste encadré dans une hiérarchie respectée; il ne faut pas un long dressage pour l'instruire à obéir aux chefs naturels qu'il retrouve sous l'uniforme. Chez nous, ces mœurs ont disparu sans retour, la hiérarchie militaire est un phénomène artificiel, contradictoire à tout ce qui l'entoure; pour y plier l'homme, ce n'est pas trop de longues années

et d'une sélection rigoureuse. Avec le système qui réussit aux Allemands, notre démocratie armée risque d'aboutir à une immense garde nationale.

En regardant de près l'Allemagne, M. Weiss a senti combien sont inutiles, quand ils ne sont pas dangereux, ces emprunts superficiels que nous croyons lui faire et qui ne vont pas au delà de l'habit. Je regrette que le maître peintre n'ait pas assisté à quelqu'une de ces grandes manifestations patriotiques, comme fut l'inauguration de la statue du Niederwald; il aurait encore mieux compris où réside l'énergie qui fait de ce peuple le dominateur du temps présent. Méthodes d'enseignement et de guerre, canons Krupp et fusils Mauser, accidents que tout cela! Accident aussi, la sagacité d'un Moltke et de ses lieutenants! Ce qui a rendu ces instruments terribles, c'est l'âme sérieuse et soumise du peuple qui s'en servait.

Voilà quinze ans déjà que cette vérité s'est fait connaître, en un instant, à celui qui écrit ici comme à bien d'autres, à tous ceux qu'on emmenait sur la route d'Allemagne, dans la nuit du 1er au 2 septembre 4870. Le misérable convoi descendait les coteaux qui vont de Bazeilles à Douzy; au-dessous, les bivouacs des vainqueurs étoilaient de leurs feux la vallée de la Meuse. Du

champ des œuvres sanglantes où campaient ces cent mille hommes, alors qu'on les croyait endormis, harassés de leur victoire, une voix puissante monta, une seule voix sortie de ces cent mille poitrines. Ils chantaient le Choral de Luther. La grave prière gagna tout l'horizon et emplit tout le ciel, aussi loin qu'il y avait des feux, des hommes allemands. On l'entendit bien avant dans la nuit; c'était si beau et d'une telle majesté que nul ne put s'empêcher de tressaillir; ceux-là mêmes qu'on poussait, abîmés de fatigue et de douleur, hors de ce qui avait été la France, ceuxlà oublièrent un instant leur peine pour subir l'émotion maudite. Plus d'un, qui était bien jeune alors et peu mûri à la réflexion, vit clairement dans cette minute quelle force nous avait domptés : ce n'était pas la ceinture des bouches d'acier et le poids des régiments; c'était l'âme supérieure faite de toutes ces âmes, trempée dans la foi divine et nationale, fermement persuadée que, derrière ses canons, son Dieu marchait pour elle près de son vieux roi; l'âme résignée et obstinée vers un seul but, qui depuis trois générations, depuis cinquante ans, depuis Iéna, l'avait lentement et patiemment préparé, le mets délicieux qui ne se mange que froid.

Le voyageur des Alpes tourne autour de quelques hautes cimes blanches, elles reviennent à chaque échappée de vue solliciter son regard. Ainsi M. Weiss, au cours de sa promenade à travers les choses d'Allemagne , est sans cesse ramené aux deux figures extraordinaires qui dominent ce pays, le chancelier et l'empereur. Il leur consacre ses chapitres les mieux enlevés, celui entre autres où il recherche les origines de M. de Bismarck dans la lignée morale de ses ascendants. C'est un aimable jeu de physiologiste, à condition qu'on n'y attache pas trop d'importance. Comme le poète des Destinées, le prince Othon pourra toujours dire des hobereaux ses ancêtres :

C'est en vain que d'eux tous le sort m'a fait descendre : Si j'écris leur histoire, ils descendront de moi.

Quand le nom du chancelier revient sous sa plume, l'écrivain a de-çi de-là des touches heureuses qui, réunies, feraient un excellent portrait. — « Il est, avec une précision terrible, calculateur de moyens, et en même temps il est visionnaire. » — Voilà bien, je crois, les deux traits caractéristiques. Dans tous les grands

esprits qui ont remué le monde de la pensée ou le monde de l'action, Colomb, Pascal, Napoléon, Bismarck, vous retrouvez un géomètre doublé d'un voyant. Ils savent que l'homme doit pousser le plus loin possible son calcul, que ce n'est jamais fort loin, et qu'après il doit sauter délibérément dans l'inconnu, voire dans le fantastique. — « Vous allez me trouver fantastique... » écrivait un jour Bismarck à Bluntschli. Ces esprits règlent d'instinct leur œuvre sur le plan de l'univers, qui est un prodige incompréhensible, continué par des lois rationnelles, mathématiques. Ils font d'abord un rêve chimérique , dérision pour tous les gens de bon sens ; ils avisent ensuite à le réaliser avec plus de bon sens et de précaution qu'un négociant n'en apporte dans la conduite de l'affaire la plus sage. C'est ainsi que procèdent les fous dans leurs manies, et l'on ne m'ôtera pas de l'idée que les fous sont les maquettes des hommes de génie, essayées, puis rejetées par le Créateur. M. Weiss signale des extravagants parmi les aïeux du chancelier; il ajoute, avec son bonheur habituel d'expression : « La folie des Bismarck est une audace rectiligne, extrêmement tendue, qui va jusqu'au bout d'elle-même et qui est généralement heureuse. »

Cette « audace rectiligne » est venue à son heure. Comme Disraeli, comme Gladstone, M. de

Bismarck a compris qu'il est passé, le temps des roueries et des boîtes à surprises qui ne trompent plus personne. Les nations modernes renferment trop de gens avisés et vite informés; l'homme d'Etat ne peut les mener qu'en leur jetant de prime abord à la face une idée très simple, très claire. Peu importe si l'idée est un objet de scandale, si elle heurte de front beaucoup de préjugés, de passions et d'intérêts; l'homme qui s'y acharne avec opiniâtreté a de grandes chances d'y rallier la masse; on ne mesurera jamais le pouvoir d'aimantation que le caractère d'un seul exerce sur l'irrésolution de tous. Le jeu est périlleux sans doute; beaucoup moins pourtant que cet autre jeu qui se borne à suivre le flottement du caprice populaire, avec l'espoir de dissimuler ses timides secrets. A tous les exemples connus de la franchise de M. de Bismarck, j'en puis ajouter un : je tiens d'un témoin certain qu'il y a vingt ans, à l'entrevue de Gastein, en 1865, le ministre de Prusse disait déjà au comte Prokesch-Osten : « Je veux la guerre pour faire mon roi empereur et pour le faire couronner à Rome empereur de l'Allemagne protestante. »

Un autre trait particulier à cet homme étrange, c'est l'ironie perpétuelle pour sa propre action, le sentiment de l'insignifiance des grands événe-

ments qu'il brasse. On l'imagine, avec plus de loisir, écrivant YEcclésiaste, ou mieux encore la partie de Méphistophélès dans Faust. Par ce côté il est bien de son temps; il y a du nihiliste en lui; dans les plus graves conjonctures, il sourit à son anneau de fer rapporté de Russie, où est gravé le mot nitchévo. Nous devons toujours aller reprendre sa pensée dans les lettres de Francfort; dès cette époque, il a pesé le monde et ses comédies solennelles à leur juste poids. « Je fais des progrès très rapides dans l'art de ne dire rien du tout avec beaucoup de paroles. Personne, pas même le plus méchant des démocrates, ne peut se faire une idée de ce que la diplomatie cache de nullité et de charlatanisme. » — « Le libéralisme n'est qu'une niaiserie qu'il est facile de mettre à la raison, mais la révolution est une force et il faut savoir s'en servir. » — Et de tout ainsi. Cet acteur nous invite à rire discrètement de son grand rôle. Nous aimons cela. Ce calculateur merveilleux fait volontiers aveu d'ignorance et de soumission au hasard. Cela nous repose des petits hommes d'Etat, à la raison sèche et contente d'elle-même, qui montent à la tribune avec des solutions sur toutes choses, depuis le péché originel jusqu'à la question sociale. Nos générations sont trop subtiles et trop douteuses pour prendre longtemps ces fantoches au sérieux.

M. de Bismarck doit peut-être à ce détachement sceptique le plus grand miracle de sa carrière , la modération dans une fortune invraisemblable. Les circonstances, il est vrai, lui ont facilité cette vertu . Le sabre tentateur qui fait et défait les empires n'est pas dans ses mains; quand il le laisse sortir du fourreau, il s'efface par cela même, une autre figure glorieuse masque la sienne ; le sentiment de la personnalité se ligue avec l'esprit de sagesse pour lui conseiller d'employer sobrement une arme qui éclipse sa plume. Ce n'est pas le moindre bonheur de l'Allemagne, cet équilibre des forces qui l'ont édifiée. Néanmoins, il ne suffit pas à expliquer un phénomène unique dans l'histoire, l'arrêt volontaire d'un astre au point culminant de son ascension droite. M. de Bismarck passe souvent à Magdebourg. Je revois d'ici, sur le Breite-Weg, sur le boulevard qui coupe parallèlement à l'Elbe la triste ville saxonne, une vieille maison du temps de Wallenstein; le fronton est décoré d'un cartouche qui porte cette devise : Intràque fortunam ipsius fortunes memor esto. Dans l'hiver de 1870- 71, de nombreux Français arpentaient tout le jour le Breite-Weg; à mesure que la fortune nous accablait de nouveaux coups, nos regards s'attachaient par habitude sur l'inscription gothique; ils aimaient à y lire je ne sais quelle consolation

mystérieuse, la promesse fatidique des revirements espérés. Mais le malheur veut que M. de Bismarck passe souvent à Magdebourg ; il a vu la maison conseillère, et c'est lui qui a le mieux médité la devise.

Après le chancelier, M. Weiss nous montre l'empereur; non pas celui de la légende stupide, trop longtemps acceptée chez nous, qui faisait de Guillaume Ier un soudard hypocrite, couvrant la violence par le piélisme. Notre auteur voit ce souverain tel qu'il est : un homme profondément convaincu de sa mission divine, comme ont pu l'être Louis XIV ou Nicolas de Russie, et puisant sa force dans cette conviction; avec cela le plus laborieux et le plus exact des ouvriers d'Europe, un ouvrier qui accomplit chaque jour, depuis un demi-siècle, sans se relâcher un instant, la plus pénible des tâches professionnelles. Je sais peu de Français qui voulussent, au prix d'un empire, de cette discipline et de cette sujétion. Guillaume Ier domine de si haut l'Allemagne parce qu'il est la plus parfaite incarnation de l'esprit de méthode qui régit ce pays. L'écrivain nous parle de ce petit uniforme donné au jeune cornette le lendemain d'Iéna, et qui a reçu depuis tant de galons; pour lui, comme pour le cadet d'Oranienstein, ce fut « une prise de voile ». Il a vécu la vie d'un moine porte-glaive; si peu de

faveur qu'il puisse attendre de nous, il faut du moins lui savoir gré d'avoir prouvé par son exemple ce qu'il est si nécessaire d'enseigner aux hommes de ce temps, la supériorité du caractère sur l'intelligence. On peut le dire, sans manquer de respect au moderne Barberousse : l'empereur Napoléon III avait un esprit infiniment plus ouvert et plus fertile; si le sort a comblé l'empereur allemand, c'est que ce dernier justifiait un des mots les plus profonds qu'un homme ait écrits : La patience, c'est le g-énie.

M. Weiss termine son livre par des considérations sur l'état de l'Alsace. Elle est bien ingénieuse et doit être exacte, cette observation qui nous dépeint l'Alsacien gagné par la bonne gestion de ses affaires et prévenu d'instinct contre ceux qui les gèrent. Je ne m'étendrai pas sur ces derniers chapitres, n'aimant guère à parler de ce que j'ignore. Je suis passé une seule fois à Strasbourg, depuis la guerre, il y a quelque dix ans. C'était trop tôt pour regarder avec la liberté d'esprit qui a permis à M. Weiss de si bien observer. Je n'ai pas même vu le panorama de la

vallée du Rhin. Comme j'arrivais sur la plaieforme du clocher d'où l'on contemple le pays, j'entendis une aigre musique de fifres et de tambours ; un régiment de la garnison défilait en bas, tout petit sur le pavé; mes yeux devinrent mauvais, ils ne purent rien voir alentour. Je me souviens seulement qu'un peu après le vieux Jacquemart sonna midi , et que la Mort passa devant l'horloge, secouant dans l'espace les heures qu'elle arrache au Temps.

M. Weiss a dû écrire sous cette funèbre horloge les pages découragées sur lesquelles il conclut. On les comprend trop bien. Il pense comme tous les gens clairvoyants et sincères de sa génération. A quoi bon dissimuler ce que chacun d'eux dit tout bas? Ils désespèrent de l'avenir, parce qu'ils avaient fait tout leur établissement de pensée sur certaines idées, parce qu'ils avaient mis toute leur confiance sur certains hommes; l'expérience a condamné ces idées et ces hommes, il semble aux contemporains que tout s'affaisse du même coup. Ils répètent avec le vieil Attinghausen les beaux vers de Schiller : « Mon siècle gît déjà sous terre... » Ce pays est pourtant capable d'enfanter d'autres idées et d'autres hommes , des forces nouvelles , dussent-elles aller directement à l'encontre de plusieurs des dogmes régnants. Que l'on regarde à droite, à gauche ou

au milieu, on est étonné de voir, après quinze ans de pénible convalescence, avec quelle docilité nous vivons sur les ordonnances et les médecins du passé. Avant de désespérer de notre santé, on pourrait peut-être essayer d'un autre traitement et de mains moins obstinément malheureuses.

Quoi qu'il en soit, voilà un livre utile à lire, avec sa saveur amère, même et surtout pour cette jeunesse qui est notre réserve d'espoir. On voudrait qu'elle oubliât beaucoup de choses du passé, mais pas celle-là, jamais celle-là! Et cependant, comme la crue de l'oubli monte! Nos cœurs semblent déjà fatigués par une trop longue demeurance sur la même douleur. Oui, ce sont de bons livres, ceux qui ramènent la vue vers ce point de l'horizon d'où il ne faudrait jamais détourner les yeux.

Août 1886.

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