‹ Regards historiques et littérairesChapitre 30 sur 31 · AU COUVENT DE RESV · texte numérisé non relu

AU COUVENT DE RESV

il faudrail coudre une toile «le Millet a une toile • le Decamps.

Le mot de culture éveille l'idée de nos pauvret champs minuscules, «l'un manteau d'arlequin rapiécé de lumbeaui multicolores. Rien de pareil

dans celle steppe. I ne immense draperie déroulée à perte de vue par un géant, qui aurait semé Bans compter le grain, mrissonné sans compter -a peine. Trois zones, trois teintes invariables; ici, le labour nouveau, du velours noir tendu sur les plateaux jusqu'au liséré du ciel; là, le tapis d'un vert glauque de la betterave, prolongé d'une seule pièce sur une suite de collines; partout ailleurs, l'or pâle d'un éternel guéret. Les blés sont tombés, nous entrons en septembre; les tas de gerbes, alignés par milliers sur la crête des vallonnements, donnent de loin l'illusion de camps innombrables, de carrés d'infanterie qui se déploient en bon ordre un jour de bataille. Durant des lieues de pays, rien ne décèlerait la présence de l'homme, n'étaient ces fruits de son travail : ni villages, ni habitations isolées, pas de barrières, à peine des routes vagues, aucun signe de la mainmise individuelle sur une fraction particulière. Jamais on ne voit, comme chez nous, un paysan cultivant solitairement son lopin. Tout fait masse, la terre, le blé, les hommes. C'est l'anonyme travaillant sur l'infini.

Voici dans un repli de terrain un peuple venu on ne sait d'où; trois à quatre cents paires de bras arrachent la betterave. Hommes et femmes, chevaux et bœufs fourmillent sur cette large croupe; ils montent, et le tapis vert se replie sous leurs pieds, le sol noir reparaît, on croit voir une légion d'insectes qui ronge cette végétation. Nous approchons. Je parlais tout à l'heure de Millet; lui seul eût pu rendre ce qu'il y a d'auguste dans ces tableaux, la grande paix dans le rude effort. Ces gens-là n'ont pas l'usure de nos paysans; comme leur terre, ils gardent sous leurs costumes pittoresques la noblesse originelle des attitudes et des gestes. Alors même qu'on les ploie au service de nos machines, vous diriez des chevaux de Phidias attelés à un camion d'usine. Le soleil se couche, ses rayons rasent les labours, colorés d'une clarté violette. Les hommes et les animaux qu'on voit entre lui et nous se profilent sur le couchant avec des poses sculpturales. De l'autre côté de la route, vers l'Orient assombri, le gros des travailleurs décroît dans la perspective, sous un jour de fresque pâlie. De tout le pourtour de l'horizon, des charrettes basses, où un petit enfant trône sur les monceaux de feuilles vertes, s'acheminent vers un long tube de fer, qui semble sortir du sol et se dresse sur l'étendue plane comme un point d'interrogation. C'est la che-

minée de là fabrique, dérobée dans le creui d'un

vallon; là o»n\.t:.-.-nI . ■■- éln-s et > es pi. m tonte la force «le cette terre, attirée par une I

Supérieure <[iii engouffre, broie et lamor

phose les lentes élaboration* de la nature el île riioinine.

Plus loin, un spectacle semblable est fait '1

mente différents. Cette fois, ce s<mi des charretées de gerbes, qui descendent des coteaux, en lib'^

interminables, vers la batteuse à vapeur installée

dans tin retranchement d'énormes meules. Sur les toits «le cette cité de cliaume, un antre peuple est debout dans la poussière empourprée que fait la machine; elle souffle et gronde, absorbant la paille qui sert de combustible, rendant le grain à torrents. C'est la vie sous ses formes les plus intenses, celles de la haute industrie; mais une vie aux mouvements si mesurés, si graves, si harmonieux dans leur ensemble, qu'elle ne trouble point le calme de cette nature, pas plus qu'une cérémonie liturgique ne trouble la paix d'une église. Chose curieuse! Les procédés du labeur le plus moderne, importés dans ce pays et appliqués par cette race, donnent l'impression de scènes tris primitives; on croit feuilleter les tailles-douces d'une vieille Bible, représentant les travaux des premiers hommes sur la terre neuve. Et si l'on descend sous les apparences, on trouve que, en

effet, dans ce cercle où l'humanité tourne, nos derniers progrès nous ramènent aux tâches collectives des tribus pastorales, des peuples nomades qui ensemençaient en commun le champ de l'étape annuelle. En noyant le travailleur dans nos grandes unités industrielles, nous refaisons l'Océan primordial avec ces gouttes d'eau que le temps avait dissociées et singularisées. Jadis, le signe du travail par excellence, du travail qui prépare le pain, c'était le fléau; il symbolisait le pauvre petit effort, le pauvre petit bruit de l'individu, battant son grain sur son aire étroite; on retrouvait cette image familière au fond de toute langue et de toute poésie. Désormais, le symbole du travail sera cette machine, qui rassemble dans ses pistons toute la peine de ces milliers de bras, dans son râle tous les gémissements de ces milliers de poitrines. Han! Han! Han! on l'entend de loin sur la plaine, voix unique de la terre en gésine et de l'homme en sueur. Et nous qui cherchons des expressions nouvelles pour les formes nouvelles de la vie, nous devons abandonner les anciennes figures, vides de sens; nous devons demander à cette machine les images qui peindront la substitution du travail collectif au travail individuel; l'idiome du poète et de l'écrivain doit évoluer, marcher à hauteur de la philosophie sociale qui modifie toutes nos idées et toutes nos œuvres pratiques.

M C0UVEN1 m il DfÛlfi

La dernière loroinol»ile que nous rencnntron liai le fromenl des religieux. Nous sommes sur les terres abbatiales. Le coiivenl esl caché 'Luis

un pan il»- forêt, demeuré deboul an milieu des vastes défrichements. Ces vieux arbres sont condamnés, ils périsseni tous par la pointe. Les chênes des moines ressemblent à tours maîtres;

comme ceux-ci opulents et vénérables, connue eux creux et déjà morls au sommet. Nous tournons dans une clairière, nous franchissons une enceinte de murailles; les bâtiments conventuels se développent autour d'une large esplanade, avec l'église isolée au milieu. Que nous voilà loin des usines et des macbines agricoles! C'est l'autre Russie, c'est l'autre monde.

Un beffroi domine le porche qui nous donne accès. De là haut, la grosse cloche appelle les religieux à l'office du soir. Dans l'air chaud et immobile de ce crépuscule d'été, les vibrations graves du bronze roulent lentement en nappes sonores, elles mettent très longtemps à mourir, portées par-dessus les bois jusqu'aux confins de ces espaces silencieux. Des chants leur répon-

dent, ils sortent de l'église dont nous apercevons les lumières ; les cierges s'allument dans le chœur ; par les portes grandes ouvertes leurs petites clartés piquent les ténèbres déjà épaissies dans la cour. Tandis que nous la traversons, des moines nous frôlent de leur robe. Ces basiliens ont une majesté d'ombres, sous leur long vêtement traînant qui continue les plis flottants du voile de deuil ; ce dernier est rattaché sur le sommet de la tête' au klobouque, le haut bonnet pyramidal. Ils glissent sans bruit, enveloppés d'une gravité pieuse, oiseaux de nuit appelés hors de leurs retraites au foyer de prière. Nous les suivons au chœur; ils se dispersent dans les stalles, dans la pénombre des piliers; ils resteront là plusieurs heures sans qu'un pli de leur visage ou un muscle de leurs membres bougent, pétrifiés comme de noires statues de basalte, confondus avec les raides images de l'iconostase. L'esprit oriental, qui est le leur, a mis la sainteté dans l'immobilité.

Quelques-uns revêtent les habits sacerdotaux; ils accomplissent les cérémonies du rite avec la pompe habituelle. Les frères convers, groupés sous la direction du maître de chapelle, psalmodient ces litanies russes où la voix humaine s'efforce de lutter avec le bronze du clocher, en prolongeant comme lui à l'infini les vibrations

AU COUVl m M 1,1 NOll 'il

basses^ Nos orgues n'ont i grondements

plua lourds, des gémissements d'ngonie [tins plaintifs. Au fond de If-lis»-, des pèlerins frappent le pavé de leurs fronts, (le sonl des moujiks venus, la besace au *\<>s, du village voisin, des paysannes qui portenl an enfant dans nn pan de leur pelisse. 11 n'en vient pas ici de forl loin; le jeune couvent de Resnoïô n'a pas encore eu le temps d'établir sa légende dans l'imagination populaire.

Car c'est là ce qui manque à ce beau lien et fe ces belles scènes religieuses : la consécration du temps, indispensable aux maisons monastiques. Faute de quelques siècles, il semble que celle-ci ne soit pas bénie. Il y a pour notre esprit quelque chose d'inquiétant et d'inacceptable dans ce phénomène d'un autre âge qui a surgi hier au milieu de nous, en même temps que cette usine d'où nous sortons, à côté d'elle. Nous aimons ces reliques du passé quand elles continuent, nous ne comprenons plus leur naissance, pas plus que nous ne comprendrions celle du mammouth dont nous admirons les restes au Muséum. Ce n'est pas, grâce au ciel, l'apparition d'une maison de prière qui nous étonne ; c'est la reconstruction factice d'un organisme mort, d'un monastère d'autrefois avec ses prébendes, ses tenanciers, ses richesses territoriales qui ne correspondent plus à des services

effectifs; bien pis, d'un monastère qui fait travailler des machines anglaises, qui place ses revenus en obligations de chemins de fer. Je demande si cette communauté a sa raison d'être dans quelque labeur intellectuel, dans une tutelle intelligente ou dans de grands bienfaits répandus sur le pays d'alentour. On me répond que rien de pareil ne justifie sa fortune. Les cénobites de Resnoïè demeurent immobiles, psalmodient et thésaurisent. L'anachronisme est trop frappant : je vois ici des personnes très pieuses qui le sentent tout comme nous.

Voilà du moins ce que nous disions, entre raisonneurs venus de France. Et nous oubliions ces pauvres paysans russes extasiés à côté de nous. Ils ne raisonnent pas si avant. Leur cœur a ses besoins absolus, comme notre esprit a ses sciences exactes. Leur instinct religieux ne veut pas abdiquer; on ne le contente pas en ouvrant des fabriques. Le peuple russe va volontiers à celles-ci; mais, quand il en sort, il revient encore adorer à l'ancienne manière, derrière ces moines qui chantent dans la lueur des cierges. Avons-nous le droit de les dire inutiles, si leur chant berce un moment les espérances obscures de ces déshérités? Des moines ne valent pas des raisons, disait l'autre. Oui, mais des raisons ne valent pas des sentiments, des raisons n'endorment pas une souf-

AU COUVI m M RI '

Irance. .Noire sagesse niiuliiniiio ! ili lt<

noie, parce qu'elle connaît ini«u \ . parce qu'elle

vnii à leur plaoe une maison de bénédictins. Elle

oublie que ceux-là représeulent la quantité d'idéal accessible et nécessaire à beaucoup île nos semblables, (les instruments défectueux oui leur emploi dans heuvre divine d'allégemenl qui se poursuit au-dessus de nos taches positives. Pour y comprendre quelque chose, il ne suflit pas d'élever son entendement vers les vérités d'en haut, il faut ensuite incliner son cœur vers les gens d'en bas.

Nous ressortons. La pleine lune se lève sur les coupoles brillantes de l'église, sur l'amas de maisons blanches et leur ceinture de vieux chênes. Vu ainsi, le couvent est féerique; la nuit masque ce qu'il a de trop jeune, elle sème ses illusions sur ce merveilleux décor. Nous revenons par les grandes plaines. Sur notre gauche, la lune roule au ras des guérets et des labours. Là aussi, la pâle magicienne a tout transformé. Elle a élargi encore cet océan, elle l'a enchanté en jetant sur lui ses légères écharpes de brumes bleues. Sa clarté noie ces lignes fuyantes; le vide est chaud, doux, tranquille; il est beau, parce qu'on y met tout ce qui devrait y être. Les meules et les gerbes, seuls accidents qui fixent le regard, donnent plus que jamais l'impression de tentes et de faisceaux,

d'une armée qui repose, attendant la bataille de demain. Des feux lointains s'allument dans ces bivouacs : une armée campe là, en effet : les travailleurs qui couchent autour de ces feux, pour reprendre à l'aube leur combat contre la terre. Maintenant, c'est l'heure de paix. La terre dort. Comme un cerveau humain, on sent qu'elle continue son labeur dans le sommeil. Elle a retiré toute la vie dans ses flancs ; plus de rumeurs, plus de mouvements, plus d'hommes. En voici un pourtant qui croise notre route, un de ceux que nous avons vus tantôt, courbés sur la glèbe; il s'éloigne sur la ligne d'horizon, superbe, transfiguré; il semble marcher sur les eaux et se perdre dans le ciel, au point indistinct où commence cet autre champ noir étoile d'autres feux, tout pareil sur nos tètes à celui qui s'étend sous nos pieds. Une fois encore, deux bruits ont désenchanté le silence : le sifflement enroué d'une fabrique, le dernier tintement des cloches de Resnoïè. Voix discordantes en apparence, voix fraternelles si l'on écoute mieux; voix du travail et de la prière, plainte des peines du corps, plainte des peines du cœur. Elles se rencontrent là-haut, se confondent et meurent à leur tour. Il n'y aura plus de peine, cette nuit, sur la grande terre assoupie. La vie l'a rendue au rêve.

Septembre 1887.

DKVANT i; « KTK »:

Ils disent qu'il y a des fautes de dessin, de la mollesse et de l'indécision dans les contours. C'est bien possible ; je n'en sais rien, ne m'étant pas approché. Qu'avaient-ils besoin de s'approcher, avec leur loupe, leur compas, leur trousse d'instruments critiques à déchirer le rêve? Nous nous sommes trop approchés de toute chose, c'est pourquoi rien de rien ne subsiste.

Restons loin des objets dont la vue est charmée,

disait Victor Hugo; et parlant de Moïse, qui vil d'en haut la terre de Chanaan sans y descendre, Hugo l'estimait heureux. Chercher pendant qua-

1. Fresque de M. Puvis de Chavannes. au salon du Champ de Mars de 1891.

rante ans un pays de mirage, l'entrevoir de loin, et mourir avant d'y mettre ses juifs, c'est peutêtre tout le bonheur possible.

Il faut regarder ainsi, de loin, la terre promise de M. Puvis de Ghavannes; il faut s'arrêter à trente pas, mieux encore à quarante, oublier le inonde ambiant, qui a la folle prétention d'être le monde réel, et laisser lentement pénétrer dans les yeux, descendre dans l'âme, s'insinuer dans tout l'être l'indicible sérénité répandue sur ce tableau. Un tableau, non; mais une large fenêtre percée au fond de cette salle et ouverte sur la campagne. Ce n'est pas la petite terre apprêtée de la banlieue parisienne, avec son trop-plein de choses factices et bruyantes. C'est, bien loin de Paris, une terre auguste et paisible, la vraie campagne où l'on a grandi, quand on vivait comme il faut vivre. On est d'abord stupéfait de la retrouver ici, entre des paysages de style, des études d'atelier; après quelques minutes, on ne voit plus qu'elle, on s'y replonge avec amour, pour peu qu'on n'ait pas dépouillé cet « esprit silvestre » dont parlait Virgile.

Il est midi. Les feux de juin rayonnent d'un ciel de France, tamisés par des nues légères. C'est tout l'hymne du poète :

Midi, roi des étés, épandu sur la plaine,

Tombe en nappes d'argent des hauteurs du ciel bleu...

MA W II. "Il

Voila, sou* Ir.s |.rii|tlicis ci 1rs saules, I onrlel des eaux lentes au 1 >< > i*< I des prairies; les eaux

assombries contre 1rs herges, on tremble la grêle

flore 1 1 1 1 ii i î< !«'. Voilà les vastes plans d'herbe

OÙ la faux .1 passé, et de minées lisérés d'or à

l'horizon, ces rubans de Mrs mûrs qui accaparent inui le soleil. Voilà le bois, admirable de vérité, avec tant de paii dans sa vie puissante, tant de

imil fraîche sous ses grands arbres lourds de

chaleur :

La lointaine Forêt, dont la lisière est sombre, Dorl là-bas, immobile, en un pesant repos...

Et derrière ce bois central, à perle de vue d'autres morceaux de futaie qui plaquent leurs taches bleues au flanc des coteaux roux; el par delà ces coteaux, du ciel encore, le ciel d*autres pays cachés, de longues fuites de ciel à loger tout ce qu'on cherche.

De cette terre maternelle, des homm.es sont nés; des êtres anciens et simples, qui ont élevé au degré humain, sans la dénaturer, la vie de ces eaux, de ces champs et de ces bois. Us travaillent, mais leur travail n'évoque ni l'idée de peine, ni l'idée de gain; c'est un rite, une communion avec la Mère. Ainsi travaillent les vieux Egyptiens, dans les scènes peintes sur les parois des hypogées. Je retrouve ici une sensation parfaitement

analogue à celle que donnent, dans le tombeau de Ti, les représentations du labeur rural, avec leur double caractère réaliste et hiératique. Les archéologues y ont vu d'abord une figuration de l'existence d'outre-tombe, telle que les gens de l'Ancien-Empire l'auraient imaginée. Mariette, qui avait fini par être de leur religion, expliquait très bien la signification imprécise de ces peintures exactes; le mort voulait emporter son passé, dormir éternellement dans ses habitudes ; il souhaitait que la vie, sous l'aspect nécessaire et coutumier, continuât de réjouir ses prunelles cristallisées dans le natron. Les créatures de M. Puvis de Chavannes accomplissent de même les fonctions prescrites; et le peintre a judicieusement choisi, comme sujet principal, la fonction primordiale et simple entre toutes : la levée des foins, qui transmettront la vie de la terre à ces grands bœufs somnolents, attelés au char où s'entassent les meules.

C'est aussi , pour chacun de nous, le travail le plus riche en souvenirs de joies enfantines. L'avons-nous assez envié, cet homme qui reçoit les dernières fourchées, debout sur la montagne odorante, à l'instant où elle va s'ébranler? Que d'efforts pour grimper jusqu'à ce lieu de rêve! Et quand on y était parvenu, quel orgueil de revenir à la ferme sur le sommet dangereux et triomphal !

dkv \\t i." « i.rfc » 848

Avec la dernière oharrette, celle qui rentrait aux étoiles 1rs jours où l'orage menaçait, quand le parfum «lu foindevenail plus fort, quand on cessai! de crier, de rirr, paysans cl enfants, pensifs sans lavoir | »< > 1 1 1-< j 1 1 * > i . El plus tard, adolescent,

que do songeries et de troubles laisses dans ces meules, alors qu'OD s'y couchait accablé ; le

livre du poète tombait des mains, l'œil distrait suivait les faneuses cambrées sous leur charge, au temps où s'éveillaient 1rs obscurs désirs.

Après le travail, voici le repos, avoc ces femmes qui sortent des eaux, dans leur chaste nudité, (le ne sont point les allégories mythologiques du Poussin, d'ailleurs si proche parent de notre peintre; et moins encore les modèles dévolus que les artistes ont coutume d'allonger dans les paysages suburbains. Etranges visions, très réelles, robustes même, et pourtant élémentaires, animées d'une vie à peine distincte de la vie des saules, avec la paix infinie de ces forêts dans leur sein. Elle devait avoir ces lignes et ces gestes tranquilles, l'Hélène de l'Orestie, « âme sereine comme le calme des mers ». On les aime, ces filles anonymes de la Terre, parce qu'elles sont les formes complaisantes, disponibles, où chacun de nous incarne les idées, les sentiments, les souvenirs qui peuplent pour lui ces campagnes. Elles sont les absentes et les mortes de chacun, celles

qui se lèvent des pays où Ton a passé, nous rapportant les parts de vie déjà perdues. Car chacun de nous est par morceaux dans beaucoup de tombes; il restera très peu de chose à mettre dans celle qui portera notre nom, où l'on croira nous enfermer tout entier. Et il y a de ces lombes vivantes, qui marchent, qui existent pour d'autres.

11 faudrait rester ici le soir. Comme ces figures doivent gagner, comme Y Été doit être beau, quand la lune monte derrière la forêt! Et la lune y vient sûrement; elle y vient de quelque tableau de M. Cazin, petit cadre d'un grand rêve. A sa clarté, ces femmes doivent se mouvoir harmonieusement. Durant le temps que la nuit libère ces formes immobiles, le site vague deviendrait peut-être le site ressouvenu, les images impersonnelles deviendraient les images appelées. Pourquoi ferme-t-on sitôt?

Si j'étais roi en Bavière, je ferais enlever les cadres inutiles qui dispersent l'attention, sur les murailles de cette longue salle ; j'y ferais le silence et les ténèbres, en couvrant les trois quarts du plafond vitré : pour rassembler toute la lumière au bout, dans cette fenêtre qui ouvre sur la campagne. Si j'étais roi en Bavière, je ferais graver sur le panneau, autour de Y Été, des poésies harmoniques avec l'œuvre du peintre : en belles let-

iiKv.wr i. >« i il » 3W

1res grecque* de pourpre, lei reri d'Homère qui racontenl les travaux d'Eumée; ra lettrei d'asur,

h-s vers de Virgile «|ni < I i >- < • 1 1 1 I iln pa\ s

mantouan ; en lettrei d*or, lei grandi vers calmei de Leoonte de Liele, qui traduisenl li exactement

en vibrations sonores 1rs vibrations lumineuses de cette peinture. Si j'étais roi en Uavière, je placerais dans la salle voisine un orrbestre invisible, qui jouerait la Symphonie patioràU\ et chaque jour, après le conseil, je viendrais oublier i«i Lefl sottises que m'auraient contées mes ministres, j'\ viendrais oublier tout ce qu'un roi doit souffrir, quand il pense au mal qu'on fait sous lui. — Si j'étais reine en Bavière, je crèverais cette toile, pour voir les horizons qu'elle fait pressentir par delà ceux qu'elle montre; je crèverais l'illusion, et je trouverais le mur, le mur qu'on trouve toujours, le mur qui est derrière tout.

À défaut de la solitude souhaitée, on voudrait du moins ne rencontrer ici que des cœurs simples, les fils du peuple qui admirent ingénument les inventions ingénues. Cette œuvre est grande, parce qu'elle parle de haut à la foule, comme les créations des artistes d'autrefois. Voilà de la peinture démocratique, si le mot a un sens. Tous ces ouvriers , ces enfants des champs engloutis par l'usine parisienne, si d'aventure ils traversaient la salle, je crois bien qu'ils s'arrête-

raient devant YÉté, comme ils s'arrêtent pour entendre une chanson du pays; leurs poumons respireraient une bouffée d'air natal ; ils y retrouveraient ce qu'ils vont chercher le dimanche aux portes de la ville, un peu de communication avec la terre d'où ils furent arrachés. Pour eux aussi, il y a de la paix et de la souvenance dans cette évocation du berceau.

En revanche, quand le « tout Paris » défile sur ce fond placide et majestueux, il semble qu'une énorme ironie se dégage de la toile, l'ironie de l'Océan sur les plages à la mode. Le premier jour surtout, le jour rituel où l'on se montre aux tableaux, quand le torrent roulait devant YÉté son écume élégante et bruyante, ce miroir sincère faisait plus sensible le mensonge universel qui enveloppe Paris, comme le brouillard enveloppe Londres. On en voyait avec plus de relief les innombrables aspects : mensonge dos figures et mensonge des cœurs, mensonge des pensées et des paroles, mensonge littéraire et politique, mensonge des fausses gloires, du faux talent, du faux argent, des faux noms , des fausses opinions , des fausses

di \ \ m- i." i in 808

amours; mensonge de Imites rlm^s ,i mm -m.- ■!>

meilleures, l'art, l'idée, le sentiment, l«- bien

public, parce que ers choses il plus ici Leur fin

en elles-mêmes, parco qu'elles s<>nl uniquement

des moyens de réclame ri do lucre.

Kilo paradail devant VÊté, l'élile de Il Yille-

Lumière, combien artificielle et misérable; son

mouvement sans luil paraissail plus factice contre l'immobilité «le ces grandes lignes; ses papotages détonaient, plus vides encore, dans le silence de ces horizons; entre les groupes des belles créatures songeuses, des tètes s'agitaient, caricaturales; et le doux Été se faisait sévère comme un paysage de Jugement dernier, alors qu'il encadrail celle multitude falote, pressée de bruire et de jouir quelques instants encore, sur le mince pavé qui la porte et qu'elle sent tremblant, rongé du dessous par la colère d'en bas, miné par l'esclave patient qui creuse pour l'effondrement final.

Laissons passer. Restons devant la bonne terre d'oubli. Éternelle, indifférente, elle verra se succéder, comme les foins fauchés, ses maîtres d'un jour; elle les nourrira avec la même indulgence, parce qu'ils sont tous ses enfants, avec la même justice, selon l'effort de travail qu'ils développeront. Elle leur enseignera, par surcroit, la vérité, la piété ; elle leur dira toujours qu'il fallut un Dieu pour la faire si belle, pour présider à l'opération

mystérieuse qui tira de son sol et de ses eaux la chair des hommes, qui alluma la pensée dans cette chair. — Grâce à M. Puvis de Chavannes, le sauvage et le pauvre ont dans Paris des forêts, des terres à eux, où ils peuvent aller respirer, rêver, prier, reprendre contact avec la Nature, et rapprendre à ce contact la juste mesure des choses passagères. Une station devant l'Été, le matin, c'est le meilleur cordial pour recharger la vie avec soumission.

On fera ensuite ce qu'il faut faire, on fera sa journée d'hypocrisie, en prenant sa petite part du mensonge commun. On ira où il faut aller, on dira ce qu'il faut dire, comme on parle par courtoisie la langue des étrangers que l'on fréquente.

On ira chez les bonnes dames de jadis, on gémira avec elles sur le malheur des temps, de ces temps qui ont le tort de marcher; on émettra avec componction les aphorismes obligés, sur les Princes, sur la religion selon les bons Pères, sur tout ce qui constitue l'étroit formulaire substitué par le malheur des temps, — un vrai malheur cette fois, — à la liberté et à l'audace de l'ancienne conversation française; formulaire si étroit qu'il ressemble à une cage d'écureuil, où il faudrait couper la queue de l'écureuil pour qu'il y puisse tourner prudemment, sans rien casser.

On ira chez les belles dames d'à présent, et avec

elles on jugera l'événement, l'I mu-, le li\ i.

le bruit qu'ils font; comme si les clmsrs butes ,-\

profondes a^issaieni autrement qu'eu silence, par l'infiltration et la durée; on colora lea gêna k leur

valeur en BoUTBO, on mesurera l'estime <jui leUT est due au chiffre de leurs rentes supposées.

On ira dans les cénacles lit h 'raires, on prononcera sur le naturalisme, l'idéalisme, le symbolisme, étiquettes usées sur des earlona vides; on discutera le mérite et les tendances des auteurs, tandis que chacun pensera tout bas : combien fait-il? Tant? — Il est le premier. — Si peu? — Il est le dernier.

On ira dans les cercles politiques et dans les bureaux de journaux; on y verra écrire, on y écrira peut-être des phrases copieuses sur les grands principes, la liberté, la République, le peuple maître de ses destinées, « les dogmes intangibles de la démocratie moderne;... » tain lis que l'écrivain se demandera : Gomment diable pourrais-je en tirer parti pour mes petites affaires? et que, se reconnaissant trop timide ou trop faible pour l'escamoter, cette démocratie, il avouera le soir, dans l'intimité, après la besogne faite, qu'il faudrait un pouvoir très fort, un homme, un premier Consul « pour nous tirer de là »; après quoi ils s'indigneront tous en chœur, le lendemain, si quelqu'un ose imprimer ce qu'ils pensent

tous, ce qu'ils disent volontiers dans les conlidences du fumoir, entre initiés à la comédie parisienne.

Enfin on conservera, avec ceux qui n'ont plus rien à conserver, on réformera, avec ceux que toute réforme effraie, on applaudira tout ce qu'il faut applaudir dans les différents quartiers de Paris. Mon Dieu oui, on fera tout cela, comme on remet chaque jour un habit qui est ridicule, un chapeau qui est incommode. Qu'importe? On aura eu son heure de pensée libre, face à face avec l'admirable toile, perdu dans ce paysage que le peintre a vu, semble-t-il, à travers tous les yeux qui furent bons et vrais, les yeux qui nous ont aimé. On aura promené dans la solitude, sous le couvert de ces bois, les songeries anciennes réfrénées par la vie, les idées nues qui ne seront jamais ni dites ni imprimées.

— Et s'il y avait un reporter embusqué derrière ces meules? me suggère un ami.

— Ce serait très fâcheux. Dans un État bien ordonné, il sied que chacun se plie aux conventions admises; c'est la garantie mutuelle que se doivent tous les participants du syndicat social; et pas plus que les autres personnes, les idées n'ont licence de flâner toutes nues. — Ce serait très fâcheux; il n'y aurait à ce mal qu'une consolation, le plaisir d'avoir témoigné sa gratitude au brave

DKVANT L* « ÉTÉ » '■'*'>'

grand peintre à qui nom devons n«> j

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sur l'art, mais m m< >n Ir.inl a cri bomme qu'il SSl

vraiment puissant, puisqu'il sait contraindre notre

Ame à sortir. On iloil hii>n cela au magicien qui nous a communiqué la grande secousse de la Nature. Symbolistes , mes amis, saluez votre maître.

Mai 1891.

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