Du Caucase aux Indes à travers le Pamir
sa galère. Chardin, qui portait des valeurs et des bijoux, n'apprécie guère ces irréguliers de l'héroïsme. Je ne sais si Témericourt finit au haut d'une vergue ou sur la roue; mais je sais bien que lui et ses pareils continuaient comme ils pouvaient une race nécessaire, précieuse : celle des aventuriers qui ont promené dans le monde les fleurs de lis, tantôt sur de glorieuses bannières, tantôt sur leurs épaules, suivant que leur siècle donnait ou refusait à leurs instincts un emploi légal. De cette race furent tour à tour les Normands de Sicile, les croisés féodaux, grands pillards au fond du cœur, qui allaient se tailler des fiefs en pays grec ou sarrasin, les corsaires avec ou sans lettres de marque, les premiers colons du Canada et de la Louisiane; plus tard, on retrouve les gens de cette humeur dans les escadres de Bougainville et de La Pérouse, on en compte beaucoup dans les armées de Napoléon; de nos jours, enfin, ce sont eux encore, les aventuriers dans le bon, dans le meilleur sens du mot, qui allongent la liste et trop souvent le martyrologe des grands explorateurs. Ce sont les mêmes âmes, mues par les mêmes impulsions, mais épurées et transformées par la civilisation ; l'amour de la science a remplacé l'esprit de rapine, l'instinct cruel de la lutte s'est changé en vertus d'abnégation, d'intrépidité raisonnée. Et c'est un
grand argument en faveur du progrès humain que l'âme d'un Témericourt soit devenue l'âme d'un Bonvalot.
Ce dernier nous offre, en outre, l'un des plus beaux cas d'une passion qui a transporté l'Europe, à la fin du xve siècle et au commencement du xvie, qui reparaît à la fin du xixe avec le même caractère violent et contagieux. On pourrait l'appeler la passion de la planète. Sur ceux qui en sont férus, la mappemonde agit comme la personne d'une maîtresse ardemment désirée. Ils ne peuvent la regarder sans trouble, sans une furieuse envie de l'étreindre tout entière, de la posséder dans ses mystères les plus secrets. Tant qu'un voile cache encore quelques-unes de ces beautés que leur imagination soupçonne, leur curiosité s'irrite et souffre : pour se satisfaire, elle ne reculera devant aucune peine, aucun danger. Souvent ils partent sans avoir un but scientifique déterminé, un intérêt spécial; c'est purement le désir de la possession qui les pousse sur la sphère, je ne sais quel mélange des complexions de Don Quichotte et de Don Juan.
Je crois bien que M. Bonvalot a dû voyager depuis que ses jambes ont commencé de le porter. J'imagine qu'il conçoit le ciel sous la forme d'une tente imperméable, avec des chevaux toujours frais entravés devant la porte, avec une bonne
carte de l'infini et la liberté d'y faire des étapes éternelles. Plusieurs fois déjà il avait arpenté l'Asie centrale ; mais il ne la tenait pas pour sienne et pour conquise, tant qu'il ne l'aurait point traversée d'outre en outre, par les routes les plus ardues et les plus ignorées, par-dessus « le Toit du monde », le Pamir. Il repartit, au printemps de 1886, bien décidé à passer du Turkestan aux Indes; il emmenait deux compagnons, M. Capus, M. Pépin, le dessinateur de la troupe. Ce dernier n'avait jamais quitté Paris; à défaut de vocation, une amitié fraternelle l'entraînait dans la carrière d'excursionniste; il y débuta en allant planter son chevalet entre l'Hindou-Kouch et l'Himalaya. Nos voyageurs prirent par le chemin des écoliers. Du Caucase, ils gagnèrent la Perse en suivant la côte occidentale de la Caspienne, par les forêts magnifiques et peu fréquentées du Lenkoran. A Téhéran, ils se joignirent aux convois de pèlerins pour faire la longue route qui mène à la sainte Méched, encore peu abordable aux infidèles. De là, ils comptaient pénétrer par Hérat en Afghanistan; cette première tentative échoua; les indigènes, dociles aux ordres de l'Angleterre, ferment les portes de l'Inde de ce côté. La caravane dut remonter dans la Tourkménie russe, elle se dirigea de Merv sur Samarcande. A l'automne, M. Bonvalot essaya de tâter l'Afghanistan
sur sa frontière septentrionale, espérant arriver au moins jusqu'à Balkh. A peine eut-il mis le pied sur la rive gauche del'Oxus que les Afghans l'arrêtèrent; ils le gardèrent à vue durant trois semaines et finirent par le renvoyer à Samarcande, avec le conseil de ne plus revenir se frotter à eux, s'il tenait à sa tête. Il n'y avait rien à faire avec ce peuple intraitable ; ayant reconnu l'impossibilité de passer dans l'Inde par les routes naturelles, les voyageurs résolurent d'en essayer une troisième, beaucoup plus à l'Est. La nature, leur disait-on, la rendait presque infranchissable ; mais là, du moins, ils ne seraient pas arrêtés par les hommes, presque entièrement absents de ces régions désertes. On le leur faisait espérer; l'événement ne justifia qu'en partie cette espérance.
M. Bonvalot et ses compagnons fixèrent leur itinéraire d'après les indications vagues de quelques pâtres kirghiz des montagnes. Ils remontèrent la vallée du Syr-Daria jusqu'à Marghilan, la dernière ville russe. Là, ils formèrent leur convoi, réunirent des provisions, s'équipèrent comme pour une exploration au pôle Nord, en prévision des basses températures qu'ils allaient affronter. Puis ils s'engagèrent dans les passes du Pamir et commencèrent l'ascension du « Toit du monde ».
C'est la partie nouvelle et vraiment épique de
leur voyage. Je ne tenterai pas de l'analyser. Il faut lire dans leur relation le journal de ces trois mois de souffrances; marches et couchées dans l'air raréfié, à des altitudes qui varient entre 3 000 et 5 000 mètres, sous la double morsure d'un froid qui tombe la nuit à — 28 degrés, d'un soleil qui fait rebondir le thermomètre, le jour suivant, à -j- 40 degrés. Tous les abandonnent, tout leur manque, les bêtes de somme, les convoyeurs, les guides, les vivres, l'argent.
A la fin, leur escorte est réduite à deux serviteurs fidèles. Exténués par la fatigue, le jeûne, la maladie, n'ayant plus figure humaine sous leurs haillons et leurs masques tuméfiés, ces cinq hommes passent la tête haute à travers les tribus hostiles des Kirghiz, des Kafirs, des Wakis. Ils réquisitionnent, le revolver au poing, quelques livres de farine, quelques quartiers de mouton. Chaque fois qu'ils rencontrent des hommes, ces sauvages leur conseillent d'abord, puis leur intiment l'ordre de rétrograder. Ils payent d'audace et avancent au hasard. Ils ont dit leur nationalité, inconnue dans ces parages, ils se sont juré qu'on n'y verrait pas reculer ce bout de drapeau qu'ils y montrent pour la première fois. Quand ils se croient au terme de leurs peines, en arrivant chez l'émir du Tchitral qui garde les débouchés de l'Inde, ce principicule les retient prisonniers
durant quarante-neuf jours. Ils traitent avec lui de puissance à puissance, ils bâtonnent ses envoyés; leur fière contenance intimide ce petit peuple; des hommes qui parlent et agissent ainsi doivent avoir une armée derrière leurs talons. On remet chaque jour le mauvais parti qu'on voudrait leur faire; enfin ils reçoivent la lettre du vice-roi de l'Inde qui leur ouvre le territoire britannique. Les feudataires de l'Angleterre n'avaient pas su exécuter ses instructions, qui prescrivent de renfoncer dans la montagne tous les voyageurs arrivant du côté russe. Nos gens avaient rompu les mailles du filet; il ne restait plus qu'à leur faire bonne mine et bon accueil. C'est ce que firent galamment les Anglo-Indiens, dans ces plaines du Kachemyr où les explorateurs descendirent comme en un paradis, retrouvant tout ensemble le printemps, l'abondance, la civilisation, le salut. Quelques semaines plus tard, un paquebot les ramenait à Marseille, après dix-huit mois de voyage, dont les trois mois du Pamir avaient été une gageure de chaque instant contre la mort.
Cette odyssée mémorable, M. Bonvalot la raconte et M. Pépin la dessine dans le beau volume
que j'ai sous les yeux. Oh! je ne viens pas vous parler à ce propos de littérature. M. Bonvalot serait justement surpris, si je lui cherchais des chicanes de rhétorique; il le serait encore plus, si je le louais d'un art auquel il ne prétend pas, car on l'apprend dans un fauteuil, devant un bureau, meubles dont ce voyageur doit faire peu d'usage. Son livre, c'est de l'action écrite, avec des saillies originales du tempérament, plus curieuses que les effets de mots, avec des qualités d'observation exacte, sincère, que l'imagination littéraire n'égare jamais. Je connais quelques-unes des régions qu'il a parcourues, je puis certifier la bonne foi de ses récits et la parfaite justesse de sa vision. Les personnes peu familières avec la carte d'Asie reprocheront peut-être à l'auteur de les jeter trop vivement in médias res. M. Bonvalot, qui est chez lui dans le labyrinthe des monts Alaï, manque un peu de condescendance pour ceux qui n'en ont jamais approché; faute de préparations, d'explications suffisantes, par suite aussi de certains sauts brusques d'un ordre d'idées à un autre, quelques parties de sa relation laissent dans l'esprit du profane une impression confuse, mal coordonnée. Elles donnent la sensation d'un de ces voyages faits en rêve, où le souvenir s'attache à quelques points lumineux, et plonge brusquement dans les ténèbres quand on
veut les raccorder entre eux. Avouerai-je que ce flottement de rêve ne me déplaît pas, dans la narration d'une aventure qui est, en effet, un rêve fantastique? Un artiste subtil eût cherché peut-être à communiquer cette sensation; mérite ou défaut, M. Bonvalot la fait naître tout naturellement.
Il faut lire son livre comme nous lisions le Robinson, à douze ans, comme nous avons lu plus tard Fenimore Gooper et Jules Verne; avec cette différence que le roman est ici de l'histoire. Il faut le lire comme nous lisions naguère ce merveilleux Bernai Diaz, le chroniqueur de Cortez. Les similitudes sont frappantes entre quelques-uns des faits racontés, entre les âmes des héros, entre les réflexions des deux narrateurs. Cortez, débarquant à Champoton avec sa poignée d'hommes, pénétrant dans Cempoala, conférant par signes avec les Caciques, Cortez n'est pas plus prodigieux que nos trois compagnons, quand ils tombent dans le Kandjout, comme des gens d'une autre planète, quand ils négocient en baragouin persan avec les anciens des villages et font obéir leurs volontés. On se dit, et il m'est revenu qu'ils se disaient à eux-mêmes : « Avec quelques partisans et une douzaine de remingtons, nous fonderions ici un empire en un tour de main. » Et dans l'exposition des faits,
dans la présentation des personnages, je retrouve le tour rapide et légendaire de Bernai Diaz; c'est la même façon de caractériser les acteurs de l'épopée par de menus attributs : « Pépin n'aime pas les punaises, les punaises n'aiment pas Capus ; quant à moi, je n'en suis pas fou. »
Ce style est sans prétentions ; pourtant je ne serais pas embarrassé d'y montrer à l'état latent, pour ainsi dire, indiquée en quelques traits brefs, une philosophie de l'histoire et de l'homme, avec beaucoup de poésie. La philosophie de l'histoire! Pour l'Asie, elle tient tout entière dans cette observation profonde, faite en Perse sur les ruines de Miandecht : « Il semblerait que les hommes de ce pays aiment à changer de place, mais la nature despote ne leur laisse pas le choix des séjours, et ils bâtissent; une circonstance les contraint à s'en aller, une autre circonstance les pousse à revenir, et ils sèment des ruines près de Ceau, d'où ils ne peuvent s éloigner. Ce sont des prisonniers attachés à une chaîne longue, mais solide; le milieu en a soudé les anneaux. » Ailleurs, c'est un trait de mœurs qui nous apprend comment on mobilise le corps et l'âme d'un Oriental. A Saraks, où il passe, M. Bonvalot s'attache un boutiquier arménien qui suivra l'expédition au Pamir, aux Indes, Dieu sait où et jusques à quand. « Menas a l'esprit aventurier; il part avec nous sans savoir au
juste où il va, il promet de nous accompagner jusqu'au bout. Il paraît que nous lui plaisons. A midi, il se décide; à une heure, il vend sa boutique à un ami et remet l'acte de vente au gouverneur, le priant de recevoir la somme qu'on versera plus tard. Une heure après, il nous arrive avec son grand cheval turcoman et s'occupe immédiatement des préparatifs du départ. » Cet homme fut un des deux seuls qui ne lâchèrent pas pied. Enfin, dans l'inquiétant épisode de la captivité chez les Afghans, ne voilà-t-il pas toute une histoire de France en quatre lignes? — « Les Afghans n'ont pas tardé à acquérir la conviction que nous n'étions ni Russes ni Anglais, grâce à notre gaieté, chose nouvelle pour eux... A force de gaieté nous avons gagné des sympathies. Les gens vous savent toujours gré de ce qu'on les désennuie, et les Afghans avouaient n'avoir jamais tant ri. » Cette gaieté imperturbable, elle respire dans toutes les pages du livre; au milieu de misères inouïes, les ois amis ont traversé déserts et montagnes en pprenant aux échos la chanson de France; elle a utenu le moral de ces hommes, elle a imposé eur domination aux barbares stupéfaits.
M. Bonvalot a sa philosophie de l'homme; j'en ramasse çà et là les axiomes épars. Elle est moins complexe que la platonicienne ou la hégélienne. Pour cet agissant, l'homme ne compte qu'en tant
qu'instrument d'action, comme le fusil et la selle. Tant vaut le muscle, tant vaut le paroissien; et le bon muscle fait le cœur gai. Il faut tenir cet instrument en état, le préserver comme le reste du fourniment des influences atmosphériques, qui règlent son humeur, augmentent ou diminuent sa valeur active. — « Nous attendons le soleil, qui rendra souples les cordes et les membres des hommes. » Et ailleurs : « J'éprouve une sensation de détente, je mollis comme une amarre au soleil. Tout ici me semble très bien. A mes pieds, de l'herbe à profusion pour les bêtes et du lait caillé en perspective; de l'eau fraîche, pas salée; la forteresse tombe en ruines : plus de guerres, par conséquent, et le bonheur du genre humain ensuite; il fait très bon vivre. » Sur toutes choses, il faut bien nourrir cet instrument, puisqu'il mange. — « Le succès de l'expédition dépend essentiellement de l'état des estomacs... Les vivres sont l'affaire capitale; c'est, au commencement de l'œuvre, l'enthousiasme qui persiste; à la fin, le moral abattu relevé par la digestion... Les idéalistes m'accuseront d'ériger un autel à l'estomac : j'en érige un à la source de l'action. »
J'ai parlé de poésie. Nulle part elle n'est sollicitée par l'écrivain, mise en relief par l'artifice des mots; elle gît dans la simple indication des spectacles incomparables qu'il voit, dans la dispropor-
tion tragique entre ses efforts et la nature démesurée qu'il doit vaincre. Chaque soir, en fermant sa tente, il nous montre d'un geste rapide le ciel illimité sur le Pamir, les étoiles plus ardentes, plus proches, dans l'air rare et glacé; au-dessous, sur l'océan de neige vierge, ce petit feu de fiente, ces misérables insectes qui ont l'audace de remuer et de parler, dans ce quartier de l'univers voué au silence et à la solitude, superposé aux autres comme la flèche du temple; quartier par où notre globe semble avoir commencé de mourir. La poésie, elle est encore dans les réponses laconiques du Kirghiz qu'on rencontre, dans chaque mot tombé de ces lèvres antiques. — J'en trouve même un échantillon d'autre sorte; mais M. Bonvalot, étant accoutumé à la véritable, n'a peut-être pas savouré toute la douceur de celle-ci. Dans le palais du gouverneur, à Recht, il relève une inscription mélancolique, crayonnée sur un mur :
Moi, pouvre Abdullah Khan que je suis, Tombé ici malouréjement, Suis élève du governement...
Sortons de cette pays.
Savez-vous bien que, si cette « prose rimée » était signée de M. Jules Laforgue ou d'un de ses émules, nous la proclamerions délicieusement déliquescente, infiniment suggestive, très bleu-
pâle? Par malheur, elle est d'un major persan qui avait recueilli dans ses pérégrinations quelques bribes de français. Ceci tendrait à prouver ce dont nous nous doutions bien un peu, à savoir que la décadence finale d'une langue ressemble fort à ses premiers balbutiements, dans la bouche d'un barbare ignorant. Quand Musset apostrophait les nègres de Saint-Domingue, il ne savait pas, ce bourgeois, qu'un jour viendrait où le vrai poète français, le poète de la jeunesse, ce ne serait plus lui; ce serait un de ces dépiqueurs de cannes à sucre, qui rythment des substantifs vagues sur l'air de la bamboula.
Je me suis laissé dire que le monde savant faisait quelques réserves sur la mission de M. Bonvalot; on se demandait si les résultats scientifiques étaient en proportion des périls affrontés. Hélas! je me plaindrais plutôt que la science ait fait de trop bonne besogne sur les pas de l'explorateur. On supposait jusqu'ici, et cette opinion trouvait crédit en très bon lieu, qu'il devait y avoir dans les replis du Pamir des débris d'anciennes races, perpétuant le sang et les dialectes des aînés de la famille humaine, des plus vieux Aryas. On espérait découvrir là les cheveux blonds, les yeux bleus, le type aimable de l'Eve originelle et le Verbe générateur de tous les autres. M. Bonvalot a sabré ces suppositions. Il a
suivi la limite idéale qui sépare la Chine du Wakhan et du Kafiristan ; entre ces derniers Iraniens et les Chinois, il n'a rencontré que des Kirghiz nomades, les plus hideux de nos frères, si l'on en juge par les croquis de M. Pépin. Et voilà comment un homme, en réalisant son propre rêve, fait s'écrouler les rêves d'autrui.
Les voyageurs n'ont pas rapporté des collections méthodiques, des herbiers très fournis. Ils ont traversé la crête asiatique sur un champ de neige, en plein hiver, afin de pouvoir franchir les fleuves glacés, qui leur eussent opposé une barrière insurmontable en toute autre saison. Dans ces conditions, la cueillette du naturaliste devait être maigre ; les observations mathématiques étaient restreintes, avec une ophtalmie chronique, par des froids qui solidifiaient le mercure et gelaient les couleurs sous la main de l'aquarelliste. Qu'importe ! Ils ont ouvert la route. D'autres viendront après ces pionniers et récolteront une plus ample moisson. Ils ont passé, c'était le principal ; et quelque chose a passé avec eux. Partout on les interrogeait : Qui êtes-vous? des « Orousses » ou des « Inglis »? Ces peuplades séparées du monde ne connaissent de l'Europe que les deux grands empires qui se défient par-dessus leurs têtes. Les voyageurs répondaient : Nous sommes des Faranguiz. On sait maintenant, de Yarkand au Tchitral,
parmi ces gens simples qui concluent du particulier au général, ce que ce mot nouveau signifie. Les Faranguiz, — les Français, — ce sont les hommes qui passent ainsi, inébranlables, invincibles, applaudis par les Russes, qui les regardaient partir en hochant la tête, par les Anglais, qui les entendaient venir avec incrédulité. Ceux qui connaissent par expérience combien est rapide la transmission de chaque nouvelle, en pays d'Orient, combien est tenace chaque notion qu'on introduit dans le cerveau peu meublé de l'Oriental, ceux-là estimeront que la mission reçue de la France a été bien remplie par ces missionnaires. La patrie ne doit leur marchander ni l'éloge ni les récompenses. Certains services changent de prix suivant les phases que traverse une nation. Aux époques de vitalité intense, quand la race subit une poussée de sève physique, parfois trop brutale, il faut honorer par-dessus tout le scribe, le moine penché sur son livre, tous ceux qui entretiennent patiemment la flamme obscurcie de la pensée. A notre époque d'anémie et de contemplation intérieure, quand la fonction cérébrale est évidemment en excès, on ne risque rien d'encourager l'action pure. Aussi bien, nous avons peutêtre des jours noirs devant nous. Quand ils se lèveront, le génie le plus nécessaire, ce sera celui des hommes qui auront trempé leurs âmes et
leurs corps à de si dures épreuves. On les recherchera comme des pierres précieuses, celles qu'on enchâsse à la poignée de l'épée.
En attendant, faisons lire leur livre à nos enfants. Qu'ils y puisent le goût de l'action, l'amour de l'entreprise, et cette passion de la planète qui dilatera leur intelligence ; s'ils ne devaient pas la ressentir, s'ils n'éprouvaient pas le besoin de parcourir le monde, ce monde agrandi par d'incessantes découvertes et tout ramassé sous la main de l'homme par d'incessants progrès, qui donc continuerait toujours plus loin la vieille mission des « Faranguiz »? En dehors même de toute considération scientifique ou patriotique , montrons-leur dans le récit du voyageur ce qu'ils doivent admirer et ambitionner avant tout : la vertu royale par excellence, l'énergie cultivée pour elle-même, grandissant avec l'obstacle, trouvant sa volupté dans la détresse, affirmant la maîtrise possible de l'homme sur toute chose que son cœur a désirée. Nulle part ils ne verront cette leçon plus vivante, plus gaie, plus séduisante, que dans le brave livre de ces braves gens.
Décembre 1888.