ANATOLE LEROY-BEAULIEU
M. A. Leroy-Beaulieu vient de nous donner le troisième volume de son grand ouvrage sur la Russie. J'ai hâte de m'acquitter d'un devoir commun à tous ceux qui travaillent ce champ, en remerciant celui qui fut notre précurseur et qui reste notre guide. Avant d'examiner l'œuvre en elle-même, il est juste de rappeler ce qui fit la singularité et la difficulté de l'entreprise, à l'heure où elle fut tentée ; on verra mieux ensuite quel service elle a rendu à notre pays.
En 4872, le 1er ou le 15 du mois, M. François Buloz eut une de ces inspirations de génie qui lui
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venaient fréquemment, depuis quarante ans, quand il regardait le vaste monde à travers le numéro. Il s'avisa qu'il y avait une grosse, une très grosse Russie, qui n'existait point encore, puisqu'elle ne payait pas tribut à la Revue; il comprit qu'elle allait devenir « actuelle » , et qu'il fallait Y exprimer dans son Recueil. Ce qui le conduisit à chercher le travailleur capable d'avaler et de digérer un pareil morceau. M. A. Leroy-Beaulieu s'offrit; il partit à la découverte, résolu à rapporter l'encyclopédie demandée.
Partout ailleurs, l'homme qui entreprend une tâche semblable n'a qu'à consulter les travaux de ses devanciers et à les mettre au point; pour être neuf, il lui suffit d'y ajouter ses propres observations et des idées personnelles, quand il en a; il ne lui reste qu'à se pourvoir d'un système, pour être éminent. Sur le terrain qu'il explorait, M. Leroy-Beaulieu n'avait pas de devanciers et presque point de documents; ou, pis encore, il n'avait que des documents erronés en France, tronqués par la censure en Russie. A Paris, les libraires durent lui offrir tout ce qu'ils m'offrirent quatre ans plus tard, en 1876, quand je voulus me renseigner par quelques lectures sur le pays où le sort m'appelait. C'était : YHistoire de Russie, de Lamartine, un pensum de cette illustre et mal-
heureuse vieillesse *; les joyeuses Impressions de voyage d'Alexandre Dumas; le livre de Custine, ce réservoir intarissable où les Russes puisent leurs plaisanteries classiques contre la légèreté française. — Mais là-bas, à Saint-Pétersbourg et à Moscou, le voyageur allait trouver sans doute, dans les publications nationales, toutes les lumières désirables?
Voici ce qu'on trouvait : deux Traités allemands, ceux de Schnitzler et de Haxthausen, honnêtes compilations germaniques, bourrées de statistiques déjà anciennes; trois volumes français de Nicolas Tourguénef, la Russie et les Russes, œuvre de rancune politique, imprimée à Paris et introduite sous le manleau par les amis de l'insurgé de décembre. Car la Russie a aussi des insurgés de décembre; seulement ils datent de 4825. De publications nationales, il n'en existait pas ; j'entends d'étude complète et objective, comme ils disent, sur l'état social, politique, religieux de l'empire. Sous le règne de Nicolas, l'idée folle d'une pareille étude ne fût venue à personne.
1. L'excellente Histoire de Russie de M. Rambaud ne fut publiée qu'en 1818. — La littérature russe avait seule été l'objet d'études sérieuses; il n'était plus permis de l'ignorer après les travaux de Mérimée et de M. X. Marmier; mais ces études ne se rattachaient pas à l'ensemble de questions que M. Leroy-Beaulieu se proposait de traiter et sur lesquelles notre information était nulle.
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Depuis la détente d'Alexandre II, dans les limites tolérées par la censure, d'innombrables matériaux avaient été déversés pêle-mêle en des articles de revues et de journaux. Mais ils n'étaient réunis nulle part; faute d'une bibliographie, il fallait chercher à tâtons dans les périodiques tout ce qui avait trait à un sujet déterminé. Je ne sais si M. Leroy-Beaulieu a usé de la méthode de travail qui me fut conseillée comme la plus pratique. On se faisait présenter à M. Méjof ; ce savant homme possédait une prodigieuse mémoire et un vaste galetas; dans le galetas, il y avait des ficelles tendues d'un mur à l'autre; à ces ficelles pendaient quelques milliers de fiches; chacune se référait à un sujet ou à un auteur. Avec un peu de bonheur, on trouvait là des indications qui mettaient sur la voie de découvertes précieuses, pourvu qu'on réussît ensuite à se procurer le numéro de journal visé par la fiche l.
L'explorateur ne se rebuta pas. A l'exemple d'Hérodote, le doyen et le modèle des encyclopédistes, il parcourut le pays en interrogeant les personnes de sens, à défaut de textes imprimés. Il revint à plusieurs reprises en Russie. Son enquête se poursuit depuis dix-sept ans. Membre à membre, l'organisme colossal et embryonnaire
1. M. Méjof a fait paraître, en 1882, deux forts volumes de fiches pour la période 1863-1876.
a passé devant l'objectif de la Revue des Deux Mondes; nous en avons aujourd'hui l'image totale dans une véritable Somme de la Russie contemporaine; ouvrage qui serait unique, si un Ecossais, M. Mackenzie-Wallace, n'avait eu la même idée vers le même temps. Je ne veux pas comparer le livre anglais et le livre français; ils se complètent l'un l'autre par des façons très différentes de recevoir et de rendre les mêmes impressions. Après avoir lu les deux, un honnête homme connaît présentement tout ce qu'ignoraient nos pères, tout ce qu'il importe de savoir sur le grand empire du Nord. Le répertoire que M. Leroy-Beaulieu nous a donné, pour la Russie, nous ne l'avons pas encore, sous cette forme ramassée et commode, pour l'Allemagne, pour l'Angleterre. Les Russes ne l'ont pas pour leur propre pays. Quand parut la première série de ces études, je questionnai sur leur valeur un homme d'État réputé pour ses lumières, M. le comte Valouïef. Il me répondit : « Lorsque nous voulons nous renseigner sur un détail de notre organisation, il nous arrive souvent d'avoir recours à l'œuvre de M. Leroy-Beaulieu, en toute confiance. » Vingt autres m'ont fait, depuis, la même réponse. Durant mes séjours dans la province russe, j'ai pu contrôler sur place quelques-unes des assertions de l'écrivain; je regardais autour
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de moi, avec la malignité satanique qui nous fait chercher à surprendre un confrère en défaut : je n'ai jamais eu cette joie. Toujours la déposition écrite reflétait exactement la réalité vivante.
Le premier volume, le Pays et les Habitants, est consacré, comme il convenait, à la description de la scène et des acteurs. M. Leroy-Beaulieu y retrace la physionomie de cette terre invertébrée et immaîtrisable; il en montre les deux figures : la morte blanche des longs hivers, endormie sous ses neiges, et la ressuscitée d'un moment, encore pâle et triste, humide sous les forêts, desséchée et pourtant féconde dans les steppes. Il essaye de démêler les origines obscures des races; il caractérise celle qui a absorbé les autres; race uniforme avec de légères différences, suivant que les hommes naissent au Sud, dans les blés; au Nord, dans les roseaux et sous les trembles. II nous fait connaître les réactions de l'histoire sur ces hommes et comment se formèrent les classes sociales; il nous explique la grande crise de l'émancipation, le paysan tel qu'il on est sorti; il étudie avec soin la seule base solide de l'énorme
pyramide russe, la famille paysanne organisée dans le mîr. On achève ce premier volume, et déjà les préjugés tombent de l'esprit du lecteur, comme les feuilles mortes quand passe un libre coup de vent. J'en prends un au hasard, Terreur encore si répandue qui représente la Russie comme une mosaïque de nationalités hétérogènes. M. Leroy-Beaulieu rétablit la vérité : l'empire slave s'est entouré d'une ceinture à'ukraines, de populations conquises et non assimilées ; mais, quand même on lui retrancherait cet appoint, il resterait, de la mer Glaciale à la mer Noire, un État plus compact et plus indivisible que tous ses voisins d'Europe. L'auteur le dit avec raison : « Ce n'est point à la Turquie ou à l'Autriche, c'est plutôt à la France qu'il ressemble pour l'unité nationale. »
Dans le tome second, les Institutions, l'observateur démonte le mécanisme politique, administratif et judiciaire. Ce n'était pas une petite besogne, faire une exposition nette et ordonnée du chaos. Comme on avait droit de l'attendre, une large part est accordée dans ce livre à l'étude du phénomène appelé nihilisme. Il est impossible d'en marquer les causes avec plus de discernement. Dirai-je que M. Leroy-Beaulieu en a saisi toutes les causes? Qui les saisira toutes? Ici encore, il fait justice de beaucoup de sottises très
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ccréditées; il dissipe le fantôme romanesque d'une société secrète aux vastes ramifications, aux puissants moyens d'action, dans un peuple en rébellion ouverte ou sourde. Il constate ce dont
n ne peut douter quand on a suivi les grands procès d'il y a dix ans : les nihilistes n'étaient qu'une poignée d'hommes, insignifiante par le nombre et par les ressources dont elle disposait, redoutable par l'audace dans le sacrifice de soimême^ par la transposition à un idéal politique de la foi absolue qui fait vaincre les martyrs. Avec une sagacité où se décèle l'historien de race, l'écrivain affirme qu'ils ont tenu tant de place et gagné de si terribles gageures, précisément parce qu'ils étaient très peu nombreux. Regardons la nature; ses lois invariables s'appliquent aux sociétés humaines comme aux moindres corpuscules. Pour désorganiser un monde, il suffit de quelques microbes, pourvu qu'ils rencontrent un bon bouillon de culture. En Russie, le bouillon était excellent.
Ce deuxième livre nous donnait l'anatomie du squelette : le troisième y met Fâme, la Religion. En commençant, l'auteur s'excuse presque de publier un volume d'environ sept cents pages sur les choses religieuses. La précaution est superflue. Avec les meilleurs esprits de ce temps, M. Leroy-Beaulieu pense qu'aujourd'hui, comme
toujours et plus que jamais, en Occident comme en Orient, sous le fatras d'intérêts où les vues infirmes n'aperçoivent que des questions politiques, il n'y a qu'une question fondamentale, la question religieuse. On peut encore contester chez nous sur une évidence voilée; mais tout le monde est d'accord pour la Russie. La religion, au sens originel du mot, y demeure le lien de l'Etat, la raison de sa grandeur, la préoccupation première des consciences individuelles, soit qu'elles acceptent l'antique tradition, soit qu'elles cherchent à la transformer. Je ne puis assez admirer l'ampleur d'informations, la sûreté de regard, la pondération de jugement avec lesquelles M. Leroy- Beaulieu traite ces problèmes délicats : les origines de l'Église gréco-russe, les besoins qui la travaillent, l'état des âmes qu'elle gouverne, gagne ou perd, l'importance exacte et les variétés infinies du raskol, soit dans l'ancien schisme des vieux croyants, soit dans les nouvelles sectes rationalistes. Je ne tenterai pas de résumer en quelques lignes un pareil travail, encore moins de le discuter. D'ailleurs, la matière me manque pour discuter.
J'en cherche pourtant l'occasion de bonne foi; je ne voudrais pas que mon éloge parût banal à force d'être continu; mais je ne trouve pas. Les critiques russes, acharnés à dénicher les vétilles,
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reprendront M. Leroy-Beaulieu sur quelques lapsus minuscules, à propos d'un mot, d'un nom, d'une date. On ne me pardonnerait pas ces chicanes puériles et injustes, devant un monument de cette importance. Il y a bien un point sur lequel une petite querelle nous divise; il est relatif aux origines premières du peuple russe. M. Leroy- Beaulieu estime que l'élément finnois est prépondérant dans la race; j'imagine que le sang aryen est en plus grande proportion, et que l'ineffable Bouddha a l'un de ses yeux indulgents tournés de ce côté. Mais, si j'insistais, les gens sensés nous mettraient d'accord en nous disant que nous ne savons rien ni l'un ni l'autre de l'énigme la plus embrouillée qui soit au monde; et ces gens-là auraient raison. Je cherche mieux, et toujours en vain. Partout, je le répète, les faits me sont apparus tels que cet observateur les avait vus; partout la réflexion et l'étude m'ont conduit aux conclusions que je retrouve dans ces volumes, quand il s'agit d'assigner aux faits leurs causes. Ce témoignage n'a que sa valeur individuelle; mais il était nécessaire pour faire comprendre l'absence. de toute contradiction dans ce compte rendu.
Heureusement, il y a un terrain où l'on est sûr de ne jamais s'entendre, celui des conjectures. Après avoir inventorié la Russie passée, M. Leroy-Beaulieu avertit la Russie future. Ici, j'admire son courage, et ma timidité se refuse à le suivre. En terminant l'exposé des institutions politiques et de leurs lacunes, il exhorte le peuple slave à se rapprocher du grand bercail libéral. Certes, l'auteur connaît trop bien le pays dont il parle pour proposer à ses amis ce qui ne serait qu'une comédie dangereuse : l'installation chez eux de l'appareil classique, représentation nationale, organisation des trois pouvoirs selon la formule, bref tout ce que l'Europe envie... à l'Angleterre, avec les accessoires, les acteurs et les comparses obligés. M. Leroy-Beaulieu refuse même les consultations dans cet ordre d'idées. « Plusieurs Russes, dit-il, m'ont fait l'honneur de m'engager à leur envoyer un projet de Constitution. » — Oh! les dignes frères, que je les reconnais bien! Ils demandent cet article, là où on le tient, comme leurs femmes commandent une toilette à M. Worlh. — « Je m'en suis toujours bien gardé », ajoute le sage écrivain.
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Comme il le dit en fort bons termes, dans un pays aussi différent des nôtres qu'est la Russie, c'est au besoin à créer l'organe, et l'organe à son tour réagira sur la fonction. Oui, mais quel sera cet organe? Au conseil d'entrer « dans la voie des libertés modernes », des Russes du premier mérite, comme Aksakof et Katkof, répondaient qu'ils possédaient une garantie de contrôle efficace, la correction intermittente de l'autocratie par un procédé assez semblable au propliétisme hébreu. Un voyant investi de la confiance populaire — quelque chose comme un député spontané avec mandat impératif — vient à Pétersbourg, généralement de Moscou, et rappelle au tsar, parfois en termes fort libres, qu'il ne doit pas méconnaître le vœu du peuple. — Mais, si le tsar ne cède pas? demandai-je un jour aux partisans de ce système. — Alors, c'est comme chez vous, lorsqu'il y a conflit sur une loi entre la Chambre basse et le Sénat : on ne sait pas bien ce qu'on doit faire, nulle part. Nous sommes encore plus loin du catéchisme libéral avec un fonctionnaire, très distingué, qui m'engageait à ne pas écarter a priori et sans un instant d'examen la théorie du pouvoir absolu tempéré par l'assassinat. Je veux croire qu'il plaisantait, mais on ne sait jamais, avec eux. Depuis que l'on commence à rire des recettes consacrées naguère par les plus
subtils conducteurs de peuples, nous sommes dans un doute affreux; et nous ferions peut-être sagement de ne rire d'aucune, même de celles qui nous paraissent d'abord saugrenues. Il y eut, tout le long des temps, bien des façons d'être un grand peuple, et de trouver la vie douce sous des lois qui contristaient la logique rectiligne du voisin. De même, dans ce dernier volume où il traite de la Religion, M. Leroy-Beaulieu constate que les cultes dissidents sont limités étroitement, et quelquefois très durement, dans leur sphère d'action; il conclut par un éloquent appel à la liberté religieuse pour tous. J'applaudis, vous le pensez bien, et je dis comme lui, parce que j'ai le bonheur d'être Français; parce que je ne conçois plus les choses de la conscience autrement que dans cette atmosphère de large liberté, où un prêtre en surplis a droit de faire le tour de la Madeleine sous le péristyle, pourvu qu'il ne franchisse pas la grille; où ce prêtre peut porter les sacrements à un mourant, pourvu qu'il se cache dans une voiture fermée. — Mais, si j'étais Russe, je demanderais à M. Leroy-Beaulieu la permission de réfléchir un moment. La Russie est un islam, dans l'acception étymologique du mot; c'est-à-dire un peuple en mouvement vers un but où son Dieu national le guide, une race qui marche à la conquête de l'Asie, et d'un bon bout de l'Europe,
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avec une épée emmanchée à la croix grecque. Ainsi marchait le musulman, en sens inverse, avec son yatagan sommé d'un croissant. Je sais que ce rapprochement afflige les Russes, mais je n'y puis rien; ce n'est pas moi qui ai fait l'histoire, et elle crie ces choses-là. D'ailleurs, s'ils préfèrent une autre comparaison, nous avons été aussi un islam, — et nous nous en faisons gloire, — quand l'Occident catholique, à l'époque des Croisades, accomplissait le service européen qu'il a abandonné depuis quelques siècles à l'Orient gréco-russe. C'est même grâce à cette parité d'impulsion que nous avons pu, les uns après les autres, arrêter d'abord, refouler ensuite l'islam adverse qui menaçait de nous engloutir. Remarquons, en passant, que ce jeu de forces historiques est d'une belle ordonnance, et qu'il n'a pas dû être combiné par le premier venu.
Seulement, je crains bien que ces grandes missions nationales n'aient pour condition première l'exclusivisme religieux, chez le Calife, chez le roi franc de la Croisade, et chez le tsar orthodoxe. Quand un écrivain de nos jours reproche à saint Louis son peu de tolérance, les gens qui font leur métier de l'histoire sourient volontiers; ils regrettent qu'on n'ajoute pas à ce reproche celui de n'avoir point éclairé Paris au gaz. Certainement, le reproche est plus plausible quand
on l'adresse au tsar. Pourtant, s'il a très fort le sentiment de la mission historique... Je me hâte d'affirmer que de bons esprits devraient renoncer à la mission historique et se pénétrer des droits
de la conscience. Cependant, si j'étais Russe
Mais que tout cela est donc épineux!
C'est beaucoup plus simple, quand on se persuade que nous vivons tous, partout, en 1889 (calendrier français), et qu'en partant d'ici nous serons dans trois jours à Moscou, ce qui a l'air vrai. Mais si notre synchronisme était tout d'apparence? Faites tourner sous le pouce une mappemonde; ce ne sont pas uniquement des parallèles du méridien qui passent sous vos yeux; c'est aussi la longue révolution des siècles qui se fait sur ce pivot. On voit de grands morceaux de chacun d'eux oubliés en désordre sur tout le pourtour de la sphère. Sans nul doute, le bon siècle, le siècle juste, est celui du méridien de Paris. Mais ils sont capables de se faire le même compliment, à Pékin où le temps retarde, à Chicago où il avance.
Voilà des spéculations pénibles. Je ne m'y engage point pour plaire aux Russes; on ne les contente jamais. M. Leroy-Beaulieu leur suggère qu'il serait temps de penser aux libertés modernes ; des voix hautaines lui répondent de Moscou : « Vous ne pouvez pas comprendre un autre