L EMPIRE DES TSARS ET LES RUSSES
monde, une autre civilisation, qui évoluent suivant leurs propres lois, à égalité de droits avec les vôtres. » Je me dis que c'est bien possible, j'essaye de comprendre, je cherche des analogies à des moments de l'histoire qui ne sont pas à dédaigner; des voix fâchées me crient de Saint- Pétersbourg : « Quelle injure! il n'y a pas plus modernes que nous, plus Parisiens ! » Ils voudraient que leur montre marquât deux heures simultanées, celle de la grandeur nationale et celle de la mode étrangère. Enfin, tout cela se débrouillera. Quoi qu'il en soit, le vrai mérite de M. Leroy- Beaulieu est d'avoir donné aux discussions un terrain résistant, en nous faisant connaître la Russie actuelle sous toutes ses faces. Quand nos successeurs jugeront nos misères, ils accorderont du moins que depuis quinze ans l'esprit français a subi des transformations utiles et réalisé des gains incontestables, par son application à l'étude des choses du dehors; ils diront certainement, comme on le dit à Berlin, à Vienne, à Rome, partout où ce livre sert de manuel aux hommes que la Russie préoccupe, ils diront qu'il faut faire dans le mouvement de notre génération une place hors de pair à Fauteur de cette œuvre capitale, V Empire des Tsars et les Russes.
Mai 1889.
ANDRÉ CHEVRILLON
M. Chevrillon nous rapporte de l'Inde un livre rare, et qui manquait en France. Il est allé puiser des idées dans le plus profond réservoir d'idées de l'humanité. La haute science l'avait descellé pour les initiés, avec notre grand Burnouf; mais la prévention publique est trop forte contre les ouvrages de science; à peine si quelques lecteurs fréquentent ce glorieux génie dans son sanctuaire fermé. Le livre facile et vivant, fait sur place, où les idées prennent corps dans l'observation directe des hommes et des choses, aucun de nos voyageurs n'avait eu pouvoir ou souci de l'écrire, depuis les lettres de Victor Jacquemont; et elles sont vieilles d'un demi-siècle, antérieures aux
travaux de Burnouf, belles d'une très belle pensée 1830, qui ne nous suffit plus. Depuis lors, on nous a donné sur l'Inde de riches publications d'art, d'aimables récits de touristes, tout ce que peuvent collectionner les photographes; disons les paysagistes, pour ne désobliger personne. L'homme ne s'était pas trouvé qui va devant lui avec la petite lanterne où s'éclairent les nouveaux mondes intellectuels. Quand M. James Darmesteter partit pour Bombay, il y a quatre ans, nous attendions ce livre de sa science et de son éloquence; trop scrupuleux à notre gré, M. Darmesteter s'est renfermé dans l'objet de sa mission, il ne nous a fait connaître que les pays afghans limitrophes de l'Inde. M. Ghevrillon trouvait la place vide : il s'y est installé en maître.
Son premier ouvrage dénote une préparation surprenante chez un tout jeune homme : large culture historique et philosophique, connaissance minutieuse et approfondie de l'Angleterre, et, par-dessous ces acquisitions utiles, le don inné de l'écrivain, une énergie de vision et d'expression qui met ce débutant hors de pair. On a peine à décider — et c'est le meilleur éloge qu'on puisse faire de son livre — si M. Chevrillon est plus poète que philosophe. On croit avoir saisi sa faculté dominante dans la sensibilité, quand il regarde les aspects pittoresques et rend les impres-
sions qu'il en reçoit; on balance, on croit trouver cette faculté dans l 'intelligence, quand il scrute les cerveaux et les doctrines qui s'y forment.
Le jeune voyageur a subi deux empreintes très reconnaissantes, parfois trop. Descripteur et sensitif, il s'efforce de lutter avec M. Pierre Loti; il s'est assimilé le tour et l'éclat de son modèle de façon à faire illusion; par exemple, lorsqu'il nous dépeint les forêts de Ceylan, les montagnes de Darjeeling, la traversée de la mer Rouge. Ses sensations sur la « nappe de verre en fusion » sont les seules que je puisse contrôler par une expérience personnelle; elles me garantissent l'exactitude des autres. On y est, on y étouffe, la morne lumière brûle les yeux, à lire ces pages étincelantes et accablées.
Analyste et historien, M. Chevrillon est le disciple docile de M. Taine; jusqu'à lui prendre ses coupes de phrase pour rendre des nuances de pensée identiques. On sent que cet esprit a été coulé dans le moule, pétri et repétri par la main tenace du maitre fondeur auquel nous devons tous une bonne part de nos formes intellectuelles. Telle feuille de ce volume semble arrachée du Voyage aux Pyrénées ou du Voyage en Italie.
C'est l'inévitable phase de reflets que l'on rencontre au début de toutes les carrières littéraires. Mais ici la complexion apparaît si robuste et si
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riche qu'elle permet de prédire l'éclosion d'une personnalité distincte. Puisque M. Chevrillon est encore à l'époque où l'on se cherche, à l'heureuse époque où l'on a toujours de trop, — sans quoi l'on n'aurait pas assez, — je le supplie de s'examiner sur les sacrifices nécessaires. Il obtient des effets intenses par le procédé actuellement en honneur, — ce qu'on appelle Vimpressionnisme, par la répétition acharnée et les retouches successives de l'impression dominante. Décrit-il la ville de Jeypore, où tout lui a donné la sensation du rose? ce mot de rose revient sous sa plume neuf fois en onze lignes. Ainsi pour la plupart de ses tableaux : il y accumule les variations sur le thème principal qui l'a frappé, il le cloue dans notre imagination par le retour d'un qualificatif de couleur, de son ou de mouvement.
Je ne relève pas ces vétilles pour chercher à notre auteur une misérable querelle de pédant : j'y vois le signe d'une transformation radicale dans la façon de sentir comme dans l'art d'écrire. Ce qui était pour l'ancienne rhétorique négligence impardonnable devient chez nos écrivains un acte réfléchi de la volonté et le secret même de leur art. J'accorde qu'ils ont trouvé le seul procédé efficace pour communiquer leur vibration personnelle à leurs contemporains; nos épidermes sont
si blasés qu'il faut les gratter longtemps, jusqu'à les écorcher, pour nous faire sentir quelque chose. N'importe; je persiste à croire qu'il est moins méritoire et moins sûr de gratter longtemps que de bien asséner un seul coup. Ce qui peint le mieux, ce qui reste, c'est l'image brève, totale en un seul trait, ramassée dans un vers de Virgile, dans une phrase de Bossuet ou de Chateaubriand. Il y a courage à s'y restreindre; elle passe inaperçue de la foule dans le brouhaha contemporain; dix ans, vingt ans plus tard, elle se relève sur l'horizon déblayé, par derrière les décombres littéraires qui obstruaient le regard; on la voit de loin et de partout, elle dure. Durer! Voilà, dira-t-on, une prétention bien archaïque : le tout est d'accaparer la vitrine durant les quelques jours de vente. Le jeune homme qui a écrit Dans l'Inde s'est enlevé d'un vol trop puissant pour ne point prétendre à la durée ; s'il n'avait pas cette ambition, je me serais trompé dans ce que j'ai avancé de son mérite.
Allons droit à l'essentiel, dans ce livre touffu comme le sujet qu'il embrasse. Tout ce que le voyageur a vu de l'Inde et des Hindous se résout
pour lui en deux sensations obsédantes : le grouillement de la vie, l'éloignement intellectuel par rapport à nous. Sur ce dernier point, je ferai plus loin mes réserves.
La terre et ses produits, les hommes et leurs pensées, les trois cent trente millions de dieux et leurs rites, tout écrase notre Européen par l'illimité, la complexité, la luxuriance de l'Etre. L'écrivain trouve à chaque page de nouvelles ressources de langage pour nous dire sa surprise, son effroi, à mesure qu'il enfonce dans cet océan de vie. Le meilleur chapitre de son livre est daté de Bénarès, où l'Inde s'est révélée à lui avec sa prodigalité créatrice dans l'ordre matériel et dans l'ordre mental.
« Pendant quatre heures je monte et je redescends le Gange. Comment décrire cette inépuisable variété, cet ondoiement des formes et des attitudes?... De toute cette multitude mouvante, priante, chantante, monte une rumeur immense, un bruissement confus d'humanité. Partout, au bord de la grande eau indifférente, c'est la même vie qui pullule, le même flot de foule qui coule et s'amasse... Devant le vaste Gange, entre les pyramides, sous les colonnades des chapelles, au pied des architectures démesurées, étranges comme les végétations de l'Inde, comme les religions de l'Inde, fourmille la vie innombrable de
f)2 REGARDS HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES
l'Inde. Pendant un instant on croit retrouver la sensation accablante qui, répétée sur des générations, modifiant la structure des cerveaux aryens, se traduit dans leurs poèmes et leurs philosophies. Derrière les êtres particuliers et périssables, on aperçoit une force qui se déploie pour produire toutes les choses et toutes les vies, impérissable, éternellement présente, la même à travers les millions de morts et de naissances qui la manifestent sans la diminuer. C'est cette force qu'ils adorent, c'est le culte de cette force qui fait le fond de leur religion... Le nombre, le nombre accumulé, sans ordre et sans mesure, voilà le trait que l'on retrouve à chaque instant ici... Ils ne se sentent pas séparés de la création, mais frères de tous les vivants, plongés dans la nature, nés d'elle et pourtant opprimés, étreints par sa grandeur et sa multiplicité. Regardez ces poèmes gigantesques, ces énumérations sans fin , ces entassements prodigieux de chiffres, ces myriades <le millions de siècles, ces métaphores insensées, prolongées au delà de toute attention, par lesquelles ils tentent de figurer l'immensité de l'univers, l'infini de l'espace et du temps, et vous reconnaîtrez qu'ils ont eu, poussée jusqu'au vertige, la sensation de l'illimité... »
On conçoit qu'il y ait des différences entre le mécanisme mental de ce peuple et le nôtre; per-
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sonne ne les avait comprises et démontrées comme M. Chevrillon.
« Leur âme est un composé d'espèce mystérieuse, situé non pas seulement au delà, mais au dehors de ce que nous pouvons imaginer... Descartes a dit : « Je pense, donc je suis. » Volon-
iers le Bouddha aurait dit : « Je pense, donc je
e suis pas. » Car qu'est-ce que la pensée, sinon une série de changements, une suite d'événements différents?... Toutes nos habitudes d'esprit sont
enversées. Imaginez que vous débarquez dans un pays où les hommes marcheraient sur la tête. Cette race pense, sent, vit d'une façon contraire à la nôtre, et la première idée, quand on arrive à Bénarès, c'est que le délire y est normal. »
Cet étonnement n'avait jamais été si fortement exprimé, mais il n'est pas nouveau : ce qui est
lus nouveau, c'est l'acceptation par laquelle le penseur européen corrige sa première impression. « Quand on voit un homme faire des gestes désordonnés, tenir des discours incohérents, vivre à rebours des autres, on dit qu'il extravague. Quand on s'est promené seul au milieu d'un peuple qui se conduit ainsi, il faut être bien fort et bien sûr de soi pour porter un tel jugement. Si quelqu'un vit en dehors des règles, c'est moi, c'est mon compagnon de table d'hôte. A tout le moins, on sent qu'il n'y a pas de règle,
on reste déconcerté, on a perdu l'instrument de mesure avec lequel on évaluait et on avait vu évaluer toute chose. On éprouve très violemment que nos idées et nos coutumes européennes ne sont que des coutumes et des idées locales, que notre point de vue n'est que différent du point de vue hindou, qu'au fond l'un et l'autre se valent, et que toutes les façons d'être sont légitimes par cela même qu'elles sont. De quel droit disais-je tout à l'heure que l'état normal chez ce peuple est la folie ? »
Le sentiment d'une autre planète dérobée aux prises de notre raisonnement, tel que ce livre nous le donne, un hasard de la vie me l'avait déjà procuré. C'était un soir, à Pétersbourg, dans un salon où l'on causait philosophie. La discussion s'engagea entre un jeune pandit, qui complétait ses études à l'Université russe, et un vieux diplomate grec, docteur de notre Sorbonne. Ce dernier était un savant homme, lié avec tous nos maîtres, associé à leurs travaux, et qui a laissé des Traités. Par ses origines hellènes et par son éducation française, il personnifiait à souhait l'esprit gréco-latin de notre Occident. Echauffé par la dispute, l'Athénien poussait à l'Hindou des syllogismes irréprochables devant lesquels nous aurions tous désarmé. Le pandit ne reculait pas d'une semelle; tranquillement, sincèrement, il
répondait : « Cette argumentation ne fait pas preuve pour moi. » Le sorbonniste avait la mine effarée d'un homme qui déchargerait à bout portant ses pistolets sur un adversaire enchanté, sur un corps lluide au travers duquel les balles passeraient sans rien léser. Il se consola probablement en pensant que l'adversaire était de mauvaise foi : c'est la conclusion dernière de tout bon logicien. Quelques auditeurs russes, gens qui trempent encore par leurs plus secrètes racines dans l'esprit hindou, trahissaient une joie sauvage à voir rater nos formules. Suis-je bien certain que cette joie condamnable ne m'a pas effleuré? On éprouve toujours une humble impatience devant le philosophe si parfaitement sur de sa petite vérité particulière, quand il ne s'agit pas des vérités infaillibles, celles que nous recevons directement de Dieu par la conscience morale et par les sciences mathématiques, qui rangent tout l'univers sous leurs lois.
Regardons-y de près. Nous n'avons point affaire à quelque tribu cafre, en retard sur nous par le développement historique et cérébral. Voilà un peuple considérable entre tous dans le temps et dans l'espace. Ses enfants occupent une grosse portion du globe; plus d'un tiers de l'humanité vit de leur civilisation, de leur pensée, de leurs symboles. Depuis les premiers jours dont on se
souvienne jusqu'aux nôtres, cette race a cherché des explications du monde, elle a mis en circulation des torrents d'idées, elle a créé des mythes où sont encloses toutes nos théories théologiques et scientifiques sur la nature et sur l'homme. Cinq cents ans avant le Christ, elle a reçu une religion où s'épanouissent déjà toute la beauté et toute la bonté du christianisme, moins le principe de lutte qui fait de ce dernier un agent plus complet de vie morale. — Parce que ses conceptions philosophiques, troubles et vastes, diffèrent des nôtres, claires et resserrées, qui nous autorise à taxer celles-là d'infériorité ou de folie? Pascal, lorsqu'il distingue les deux sortes d'esprits, l'un « fort et étroit », l'autre « ample et faible », l'un « qui tire bien les conséquences de peu de principes », l'autre « qui tire bien les conséquences des choses où il y a beaucoup de principes », — Pascal ne se prononce pas; il dit : « Diverses sortes de sens droit. » Dans la longue-vue que l'on développe, il y a un point de vision indiqué par l'expérience; à ce point, l'objet considéré apparaît suffisamment agrandi sans être trop trouble, suffisamment net sans être trop rapetissé. Qui indiquera ce point de vision pour l'optique intellectuelle? Chacun dit : C'est le mien. Pas d'accord possible.
Je viens de relire, dans Y Introduction à l'histoire du bouddhisme, le chapitre où Burnouf traite
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de la métaphysique. La philosophie des Svâbhâvikas me paraît tout aussi soutenable et non moins puissante que celle de Spinoza. En quoi leurs procédés de raisonnement sont-ils moins légitimes que ceux de M. Lerminier ou de M. Damiron? (Qu'on ne me fasse pas dire M. Cousin : j'ai encore le respect des bustes.) C'est une partie autrement conduite, au noble jeu de la métaphysique. Nous avons sur notre échiquier certaines pièces, certaines règles pour la marche de ces pièces; nous acceptons l'échec et mat quand la raison a joué le jeu convenu. On peut concevoir un autre échiquier, d'autres pièces, d'autres règles. Décréter les conceptions hindoues d'infériorité, cela revient à l'affirmation usuelle : les gens des antipodes sont sous nos pieds. "Vérité, sans doute, mais qui se retourne contre nous pour les gens des antipodes. L'observateur prudent dira : la terre est ronde, il y a des hommes autour, personne n'est dessous. S'il y a aujourd'hui un grand et radical changement sur ce globe, où si peu de choses changent, c'est qu'un nombre toujours croissant d'observateurs disent ainsi : la terre est ronde, il y a des hommes autour, — et rien de plus. Le malheur est que ces observateurs sont réservés à de grandes afflictions; tant qu'une masse d'esprits excellents et rudimentaires, confondant deux états de pensée très dissemblables,
tiendra pour une même chose le scepticisme et la notion de la relativité des phénomènes autour d'un point fixe.
Le livre de M. Chevrillon ne nous donne pas seulement de vives clartés sur l'Inde; il ramène nos réflexions sur notre Europe.
L'écrivain nous montre le génie hindou essentiellement naturaliste, fuyant et multiforme, passivement ouvert à toutes les conceptions, à celles mêmes qui nous semblent s'exclure. Il nous le montre, vis-à-vis de la roche latine et anglosaxonne, comme une eau sans limites, sans fond, où tout pénètre, qui reflète indifféremment toutes les images, qui s'écoule perpétuellement. Sa tendance morale et doctrinale, c'est le renoncement, l'évanouissement dans l'être universel, l'aspiration au néant, au Nirvana. Et, pour expliquer la structure de ces cerveaux, notre guide a recours à la nature ambiante; il les voit tour à tour dilatés et comprimés, excités et accablés par cette nature trop forte, dont les terribles énergies annihilent l'homme. L'Inde monstrueuse a fait à son image l'Hindou qui lui demande grâce.
Ils voient lo monde solide chanceler et s'effondrer dans le néant calme d'où montent éternellement les apparences... Plus je regarde ce pays et ces hommes, plus je crois comprendre cette morale et cette religion. Le point de départ est, dans l'homme, la fatigue, l'accablement, un immense besoin de repos et de quiétude, en face d'une nature disproportionnée, violente et fluide, où toutes les choses visibles, incessamment renouvelées, sont toujours en train de naître et de mourir. Ce que disent aujourd'hui nos grands penseurs européens, les sages bouddhistes l'enseignent depuis vingt-trois siècles. »
Rentrons en Europe, chez les « grands penseurs ». L'examen attentif de l'esprit contemporain nous révèle mille symptômes d'une régression lente vers le génie hindou. Je parlais à l'instant de la roche latine et anglo-saxonne : c'était une constatation historique; aujourd'hui, cette roche se désagrège par en haut, elle tend à revenir à l'état liquide. Il ne s'agit pas ici, bien entendu, de quelques altitudes littéraires, de quelques dilettanti qui se disent ou se croient bouddhistes. Sous ces plaisanteries, on discerne des courants profonds, sortis d'Allemagne depuis un demi-siècle avec les pensées de Hegel et de Schopenhauer. Qu'est-ce que l'identité des contradictoires, sinon le dogme fondamental des philosophies hindoues?
Ces courants ont pénétré par infiltration tous les esprits cultivés. Je viens de citer à dessein l'un des passages où notre auteur s'efforce de caractériser l'hindouisme : ce sont les termes usuels des jugements que nous portons sur nous-mêmes. Il n'est pas un écolier de lettres qui ne les emploie complaisamment pour définir sa psychologie et sa théorie du monde. Interrogez la pensée dans les livres, les actions dans les statistiques : beaucoup d'âmes affinées glissent sur la pente que nous venons de mesurer là-bas, vers le pessimisme résigné, l'accablement, l'abdication de la vie. Nous avons rejoint et dépassé l'Hindou pour la compréhension indifférente de toutes les idées, de toutes les doctrines, pour la facilité à les caser côte à côte dans notre entendement. Quand j'insistais tout à l'heure sur l'éloignement intellectuel de l'Inde, c'était par rapport à l'esprit traditionnel de l'Européen; pour son esprit actuel, la distance diminue chaque jour. Le livre même que j'étudie en témoigne; ces lignes que j'écris en témoignent peut-être. On peut juger son temps, on n'y échappe pas; il vous façonne et vous transforme, cependant qu'on le juge. Et si l'on me dit que tout ceci est banal, que je ne signale rien que tout le monde ne sache, je m'empare de cette critique pour ma démonstration; je ne veux pas un meilleur indice des étapes déjà parcourues,
sur cette voie de régression vers l'Inde. 11 avait peut-être raison, le prieur du couvent de Ceylan, quand il tenait à M. Paul Bourde les curieux propos rapportés par ce voyageur : « Je lis vos écrivains, je vous regarde vivre, et je vous attends : vous nous revenez sûrement1. »
A mêmes effets mêmes causes. — Eh! quoi, la nature aimable et modérée de la Souabe ou de la Beaucc aurait-elle changé? Nous ne vivons point sous un ciel torride, sous une lumière implacable, dans une végétation qui nous enivre et nous opprime de sa sève, de ses parfums, de ses miasmes, de ses magnificences et de ses fléaux! Non certes. Mais à la nature qui avait fait nos races, nous avons superposé une seconde nature, la civilisation, qui les défait ou les refait, comme l'on voudra. Et cette civilisation a tous les caractères excessifs de la nature hindoue.
Qu'un sage de Bénarès traverse Paris, aux heures où le volcan est en pleine fièvre; qu'il observe cette intensité de plaisir et de travail, de luxe et de misère, le bruit, le mouvement, la complication et l'universalité de l'effort vital; il en
\. Le souci de l'exactitude m'oblige à dire que M. de Bonnières conteste la réalité et la possibilité de ces propos, dans ses Notes sur l'Inde. Selon lui, le Sumangala de M. Bourde ne serait pas le vrai Sumangala, le sien. On en montre peut-être plusieurs. Je laisse les deux voyageurs s'accorder sur ce cas difficile.
recevra l'impression d'énormité et de violence que M. Chevrillon recevait à Bénarès. Que notre Hindou monte dans l'un de ces trains qui vont le soir vers les Flandres; qu'il écoute et regarde ce pays de nuit sans sommeil, cette étendue incendiée par les lueurs d'usines, assourdie par le sifflement des machines et les coups des marteaux ; qu'il entende monter sous terre et sur terre ce formidable ahan de peine, de production, de lutte gigantesque entre la créature humaine et la matière ; le voyageur étranger retrouvera là les sensations écrasantes que le nôtre trouvait dans la forêt de Ceylan, dans la jungle des plaines gangétiques. Qu'il lise seulement, cet homme, une douzaine de journaux pendant quelques jours; en recevant à chaque minute cet afflux électrique de faits et d'idées, ce torrent de menues notions divergentes qui pulvérise la pensée, qui surexcite et abat l'attention, il aura le cauchemar d'un kaléidoscope agité par un fou, ce que M. Chevrillon éprouvait devant les architectures, les rites, les contorsions des peuples brahmaniques. — On pourrait poursuivre cette transposition à l'infini. Par quelque côté que l'on reçoive le choc de noire civilisation, on le sent disproportionné à la résistance moyenne de l'organisme humain, tout pareil dans ses effets à la pression que la nature hindoue exerce sur ses enfants. Ainsi s'explique, par
des causes semblables, sinon identiques, l'accablement qui s'empare de l'homme d'Europe et le rapproche de l'homme de l'Inde; notre seconde nature, la civilisation, pesant toujours plus lourdement sur les générations successives, aidée peut-être par des retours d'atavisme, incline insensiblement nos races vers les modes de pensée que les conditions du sol ont déterminés dans l'Inde.
On comprendra que j'aie qualifié de rare le livre qui soulève tant de problèmes. Rare et inquiétant, comme ces fleurs trop capiteuses dont le voyageur a respiré les parfums. L'auteur de Dans Vlnde est représentatif d'une jeune élite qui déconcerte toutes nos prévisions. Ils ont déjà tout compris et ne se sont fixés nulle part; ils sont intelligents à faire frémir; et je prends ce verbe dans son acception propre. La vie, cette dure besogne, réclame-t-elle tant d'intelligence? Elle réclame avant tout une soumission bien difficile à concilier avec cette acuité d'analyse. On pense involontairement à ces lueurs errantes qui brillent la nuit sur les cimetières; c'est du phosphore, brûlant à l'état libre; naguère emprisonné dans un corps vivant, il y avait sa place subordonnée, sa fonction utile dans l'organisme; le corps s'est dissous, l'élément subtil reste seul et se consume sans objet : flammes folles, désincar-
nées, délicieux feu d'artifice tiré sur des tombeaux.
Que M. Chevrillon pardonne cette épouvante du vieil homme. Il se vengera en souriant de mes contradictions. N'ai-je pas dit tout d'abord la jouissance qu'on goûte à le lire, à s'instruire avec lui? Puisque malgré tout nous voulons savoir et comprendre, jusqu'à en mourir.
Octobre 1891.