‹ Regards sur la terre promiseChapitre 107 sur 121 · MN EL TS · texte numérisé non relu

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rituel devenu peu à peu commun à l'âme occidentale presque entière, et quil convient d'examiner. Oui, nous nous trouvons en présence d'une réalité, et malheur à qui refuse de fixer son attention sur les signes dont la réalité se sert pour frapper le regard des hommes. Il est facile de qualifier ces signes de superficiels. De passer en levant les épaules. De confondre avec la politique cléricale les mouvements intérieurs dont on est incapable de percevoir la pulsation. L’effort d'interroger le cœur en posant le doigt sur l'artère demande plus d'humilité, c'est-à-dire de sympathie. J’ai tant de respect pour ceux qui ne pensent pas comme moi que je ne puis concevoir vis-à-vis d'eux que deux attitudes possibles. Ou les aimer dans ce dieu profond et devenant que je cherche comme ils le cherchent. Ou leur demander de m’admettre à l'honneur de les combattre face à face. J'entends le fer à la main, dans une guerre sanglante, l'une de ces guerres où Dieu désigne celui qui le porte vraiment. I y à bien une troisième attitude, qu'Epictète eût adoptée apres avoir formulé son aphorisme. « Personne », en effet, « n’est coupable ». Mais la sagesse ne commande-t-elle pas, quand vient une de ces guerres augustes, de se conduire comme si l'adversaire l'était ?

Pourquoi le sentiment religieux, qui n’a jamais vraiment déserté les cœurs héroïques, renaît-il aujourd’hui en tant de cœurs qui voudraient l'être, ou le paraître, ou parfois le sont? Tâche immense que de le dire. Il faudrait remonter plus haut que Île déluge, prendre l'Histoire à son berceau, la suivre jusqu’à ce jour. Nous percevrions alors les battements du rythme naturel de l'évolution historique se portant périodiquement du pôle organique au pôle critique des sociétés. C’est elle qui, tantôt obéissant à ce besoin d'amour qui tourmente: l'unanimité des âmes, fait converger toutes les formes

de la connaissance vers une réalité morale où les plus simples et les plus hautes peuvent communier, et qui tantôt cédant à sa soif de découvrir et d'apprendre, dissocie les intelligences ainsi portées à détruire le monument qu’elle a construit pour la joie diabolique d'en éprouver les matériaux. Opération chimique en quelque sorte, où tout concourt ici pour poursuivre, précipiter, conduire à sa fin l'analyse, là pour rassembler dans une synthèse nouvelle tous les éléments libérés. Commandement du dieu qui nous habite, et sans la présence duquel sont inconcevables la foi de la Grèce homérique ou de la Judée mosaïste, le passage clairvoyant et désespéré du scepticisme de l'Ecclésiaste et de Pyrrhon aux ferveurs du christianisme, l'ivresse du moyen-âge chrétien, le retour à la curiosité corrodante dé la Renaissance, de la Réforme, de la science, le nouvel appel au divin qui s'éveille devant nous, rôde d’une ame à l’autre, et où les voix se répondent et s’organisent en chœur.

Il est remarquable que la dissociation religieuse, l'analyse psychologique, la désagrégation politique et sociale, la multiplication des connaissances se poursuivent, à toute époque critique, dans un parallélisme rigoureux. La famille, les mœurs se dissolvent, l’anarchie générale s’accentue jusqu’à ce que l’excès d’un individualisme favorisé par la loi même, entraîne automatiquement dans les esprits un besoin anxieux d’unité qui substitue peu à peu à ces tendances de séparation des intelligences et d’antagonisme des cœurs, un désir : grandissant d'accord où s’ébauchent des édifices collectifs. Par une sorte de miracle, le corps social prête tou- Jours à ces mouvements d'intégration la masse de ses oS et de ses muscles où la connaissance n’a plus qu’à introduire l’influx nerveux pour les solidariser. L’esclavage soffrait pour bercer dans le sentiment des multi-

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tudes le désir d'unité morale que les nabbis.d’Israël et les penseurs grecs répandaient dans le monde antique,

comme s'offre le salariat pour recueillir, dans le berceau

de la misère. l'enfant qui naît. L'action de la machine sur la cohésion croissante des travailleurs n'est pas non plus sans offrir une analogie vivante avec les grands travaux d'utilité publique entrepris par les Antonins et la concentration de la main-d'œuvre que ces travaux exigealent. Enfin, comme alors, la rumeur des foules « barbares » s’enfle aux frontières de l'Europe et monte des profondeurs mêmes de chacune de ses nations, obligeant ces nations et ces foules à tendre leurs ressorts pour l'attaque ou la: défense. Tout aspire à se réuhir, La science, d’expérimentale, devient spéculative et tend à se confondre avec une métaphysique qui sera peut-être une mystique demain. Elle rapproche hommes et peuples avec une vitesse grandissante, et fait glisser l'unité matérielle qu'elle réalise peu à peu vers Une unité spirituelle qui prend une conscience de plus en plus rapide de sa réalité, sinon encore de ses moyens. L'exploration du dedans recommence, la dispersion des âmes ayant fait refluer vers l'intérieur d'elles-mêmes toutes celles qui étaient dignes d'essayer de se saisir, et l'immense domaine annexé par la connaissance ayant ramené lesprit, par une marche irrésistible, vers la cause probablement unique où toutes les sciences convergent dès qu'on les veut approfondir. Ainsi d'un cercle de lumière qui, refoulant sans cesse les ténèbres, mais cependant laissant toujours les hommes face aux ténébres, les acculerait au désespoir pour les forcer soudain, en suivant la voie des rayons, à remonter vers leur source.

La dernière poussée du sentiment religieux ne me semble si puissante que parce qu'une cause nouvelle, plus tragique, s est associée à celle-là pour”lui fournir

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RELIGIONS ET RELIGION 273 le prétexte attendu. Le drame politique et soc al qui remue le monde depuis un siècle et nous à accculés à d'effroyables holocaustes, rétracte tous les peuples dans une attitude de dé tiphé en étendue et profondeur, de nouvelles nations

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étant apparues et les anciennes hesitant entre le renouvellement et le suicide. Toutes ont revisé leurs énergies propres, forcé ce qu'il y a de plus haut en elles à rechercher l'essence spirituelle de ce nationalisme naguère uniquement formel. Dans ce domaine, l'esprit de €hacune d'elles devait vite se heurter aux remparts dogmatiques dont toute nation ou groupe de nations entoure

son secret asile, qui est une religion. Un nationalisme D e ’'4 à } e À

confessionnel ne pouvait tarder à naître, entrainant

peu à peu les âmes à un sentiment qui est, en SOonMEe,

aux antipodes du vrai sentiment religieux, lequel domine les nations, leur est antérieur et leur survit parce qu'il est commun à tous les hommes. Et il est arrivé que dans chaque nation, la classe qui jouit presque exclusivement des ‘biens moraux et matériels que procure la nation, la classe privilégiée, la ‘classe cultivée, la classe riche a tendu, dans sa grande ma]Jorité le plus sincèrement du monde, à confondre ses intérêts avec la nation elle-même, puis avec lesprit de la nation, puis avec la confession qui l’a, de toute évidence, le plus longtemps et le mieux exprimée. De là les sophism es ingénus, bien que monstrueux, qui réservent aux initiés le rene de ne pas croire, pourvu que le peuple croie, ou d'interpréter les dogmes comme des symboles, pourvu que le peuple les regarde comme des réalités, de n’obéir qu à l'esprit, si le peuplé adopte la lettre, ou à la lettre, si le peuple adopte l'esprit, et, en fin de compte — regardez bien au fond de vous, convertis des derniers jours — de sacrifier au € spirituel » tous ses biens et prérogatives, pourvu que le

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peuple consente à ne pas les menacer. Je ne sais pas d'illusion plus navrante que celle-là quand, par hasard, elle habite un cœur sincère.

C'est grâce à cette obstination du temporel tendant à sannexer le spirituel pour se garer des orages, que le catholicisme a naguère laissé échapper sa dernière chance de rallier des millions d'hommes, peut-être, à son immense prestige. Îl a renoncé à rester, ou plutôt à redevenir, « la plus grande force morale du monde », qu'il prétend être. Rome ayant ressaisi l'épée, il s’est

inféodé à Rome, comme il avait maintenu l'esprit de.

Rome dans le ciel en utilisant à ses fins l’épée du Saint- Empire, ou l'épée de la France, ou l'épée de l'Espagne, quand Rome eut laissé tomber la sienne. Le pape et ses princes sont désormais à la remorque du nationalisme italien (”). Comment ne pas les comprendre? Et pourquoi leur en vouloir? [ls sont hommes. La nation italienne apparaissant pour la première fois dans l’Histoire, 1ls se sont sentis Italiens. Ils ont fait voir à tous pourquoi ils avaient refusé toujours de proportionner le nombre des membres du conclave au nombre des catholiques de chacune des nations. Même aux époques des plus graves entre les crises qui ont menacé leur puissance, même aux heures les plus pénibles de la déchéance italienne, ils restaient des Italiens. C’est sans doute respectable. C’est certainement humain. Ce n’est point catholique, au sens spirituel du mot. Et peut-être pas très adroit. C’est ainsi que les diplomates — y a-t-il

de vrais diplomates, en Europe, en dehors des Italiens ?—

c'est ainsi que les diplomates qui tous méprisent secrètement la lettre qu'ils imposent et devant quiils se

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