‹ Regards sur la terre promiseChapitre 41 sur 121 · LE A · texte numérisé non relu

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AVANT-PROPOS

J'ai déjà dit que les premiers chapitres du présent ouvrage — Triptyque et Des Secondaires — ne sont pas contemporains des autres (1). Si je les at annexés à ce livre, c'est gw'ils m'ont paru constituer une sorte de préface, en quelque sorte négative, à la tentative de reconstruction sociale et spirituelle qu'il ébauche en toute humilité. Nous devons jeter un regard rapide sur l'état du monde avant de nous cantonner dans l'étude des phénomènes généraux qui se font jour en lous pays, el qui sonl les mêmes, ul faut y prendre bien garde, en Europe, en Chine, en Amérique du Nord et du Sud, au Japon, aux Indes, en Russte. Des questions identiques se posent partout, pour une humanilé économiquement unifiée par les mêmes besoins de matière première, par les banques, par les communicalions et les transports, et cependant de plus en plus fragmentée par ceux qui détiennent les « leviers de commande » de ces instruments d'unification. Contradiction fondamentale, qui crée le drame mondial, et cette oscillalion tragique de l'esprit entre la querre et la paix, entre la sécurilé désirée et l'anxiélé malgré tout nécessaire, entre les raliocinälions masculines et les intuitions féminines, entre les valeurs expérimentales et les valeurs révélées, entre l'anarchie individualiste qu'a installée dans les âmes l'économie libé-

(1) Les retouches qu'ils ont subies portent presque exclusivement

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rale, et l'évolution automatique de celle même économie vers le collectif et Le social.

La «crise d'autorité » qui aggrave le problème n'a d'autre canse que l'absurdité d'un régime partout pareil. où l'on tente de faire cadrer des fails nouveaux. avec des lots anciennes, et d'éleindre des désirs inédils avec des médicalions éventées. Les dictatures qui se proposent en tous pays comme en loule circonstance ne sont qu'un symplôme du mal alors qu'on s'imagine, et le plus souvent de bonne

foi, qu'elles apportent un remède à ce mal. Elles ont des.

excuses, certes. Îl ne faut pas être grand clerc pour comprendre que l'évolution des peuples, malgré l'identité des causes de leur souffrance, progresse un peu à la manière d'une fugue, en avance ici, en retard ailleurs. Que par exemple l'Italie avait à constituer son unité nalionale, chose faite depuis des siècles en Angleterre ou en France. Que les peuples dits « victorieux » ont fourni à l'Allemagne, qui a plusieurs fois, depuis cent ans, manqué la sienne, tous les prétextes de ses coups de désespoir, grâce au traité le plus imbécile, et par suite le plus cruninel qui ait jamais été imposé à un peuple depuis gw'exisie un droit internattonal. Que ces peuples ont été pris au piège de la centradiction qu'ils ont créée, en laissant à celle même Allemagne une armée assez forte pour lulter contre « la révolulion » mais dont la croissance permettrait de &a retourner contre euxmêmes, une fois la « révolution » écrasée. Qjue l'Amérique, où le contraste s’accusait avec le plus d'évidence entre une économique évoluant vers le collectif et une politique se réclamant du libéral, en est réduite par là même aux mesures convulsives d'une direction qui affuble d'étiquettes aulocratiques ses décisions socialisantes. Que le Japon, où des multitudes immenses meurent de faim sur le territoire cullivable le plus étroit du monde, est acculé aux méthodes violentes par les barrières infranchissables qu'opposent à leur émigration les peuples qui précisément

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jugent sa conduite avec le plus de sévérité. Que la Russte, enfin, à élé jusqu'ici la seule à mettre d'accord par la force ses institutions politiques avec les réalités organiques dont la négation ou la méconnaissance chez les autres ont créé Le drame mondial.

Il convient donc, à son exemple, de démolir d'abord la vieille maison, sans égard pour ceux qui vous font gra vement observer que celle qui doit lui succéder nest pas encore construite. Is me font songer à un homme qui préfère se laisser écraser par le loil de sa demeure en ruine, plutôt que de coucher quelques jours à la belle éloile. À coup sûr, les modes nouveaux. d'associalion entre les hommes ne seront pas partoul rigoureusement identiques : socialisme, colleclivisme, syndicalisme, communisme ne sont que.des mots qui expriment le même phénomène de conctentralion partout existant dans le monde, et sur lesquels ül convient de ne pas s'hypnoliser, à condition bien entendu d'envisager sans peur les problèmes qu'ils posent el de les résoudre avec le lempérament propre à chaque groupement humain et les nécessités el les moyens que lur propose la nature de ses besoins elde ses ressources. La seule chose qu'il convienne d'éviter, ce sont les velléités, auJoul'd'hui tant. à la mode, de faire face à des tmpéralifs nouveaux par des expédients gouvernementaux, Juridiques, moraux, où méme confessionnels usés jusqu'à la corde. Jamais aucun peuple, nt aucune idéologie n'a pu construire avant de détruire, paree que ceux qui vous demandent avec ironie comment sera faile votre maison, sont justement les mémes qui s'opposent à ce qu'elle soit édifiée. Les guerres sociales on! toujours été et restent le seul moyen soit d'écraser dans l'œuf le germe des guerres étrangères, soit de leur infliger, s’il faut recourir à elles, la puissance d'une foi constructive qui les excuse, el peul même les enno-

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Les événements extérieurs — la guerre en particulier — ne prennent leur sens véritable qu'à la lumière des événements intérieurs dont toute nation est le théitre. Et l'éducation qu'infligent à chacune d’entre elles ses dirigeants est le critère le plus sûr, et même le seul critère qui permette de donner à ses réactions vis-à-vis des événements la signification qu'elles comportent et. les conséquences soit immédiates soit lointaines qu’elles risquent d'entraîner. Or, en France du moins, les méthodes d'éducation des enfants et des multitudes ne se sont pas modifiées selon le même rythme, il est vrai très précipité, qui préside depuis bien moins d’un siecle à l’évolution des esprits. Il n’est pas surprenant que, dans ces conditions, le problème mondial soit loin d'être résolu, d'autant qu’au sortir de l'école où on vous apprend à lire, le journal qu'on vous met entre les mains représente presque toujours, non pas un exposé impartial de ce qui se passe dans votre profession, dans votre pays, dans les régions lointaines ou proches, mais un truquage savant des nouvelles qui voient le jour selon les indications et après les visas de l’oligarchie régnante. Le journal, émancipateur à l’origine, est devenu l'auxiliaire le plus puissant de ceux qui dissimulent la vérité et amusent la galerie pour poursui-

vre leurs desseins intéressés dans l'ombre de l'anonymat. ne Je n'ignore certes pas que:le but avoué de l'éducation à est encore, Comme au temps des grands pédagogues D à d'autrefois, de rompre les esprits aux méthodes de pen- ; ser et de raisonner qui devraient conduire, par le sim- | ple examen des faits, à une approximation toujours 4 améliorée de la réalité des choses. Mais si les faits nous sont cachés ou défigurés, cette formation, pour les cervelles faibles, où même moyennes, ne peut justement aboutir qu'au résultat paradoxal de nous suggérer des conclusions diamétralement opposées aux conclusions rationnelles. C'est ce qui se passe en général, l'esprit critique n'étant pas assez aiguisé chez la plu- re LL part des êtres pour découvrir le désaccord qui croît LE EE entre les événements déformés et les commentaires qu’on | ; en donne. Et par malheur, les matières de l'instruction 2 dispensée par les maîtres de l'heure ne subissent pas “4 une évolution plus accentuée que leurs méthodes d’édu- ee cation, quand on les compare à l'accumulation crois- “ sante des connaissances et au changement des esprits, sans Coinpter que le corps enseignant qu’entretiennent ces maîtres de Fheure paraît avoir, dans la majorité des cas, utilisé ces méthodes et ces matières bien plus à meubler sa mémoire qu'à former son jugement.

Îl v a trente ans, la cause semblait entendue, à tout le moins aux veux des jeunes énergumènes qui constituent, ou s'imaginent constituer la pointe d'avant-garde des conquérants de l'esprit. Les professeurs leur semblaient tout à fait en dehors, ou plutôt en dessous du mouvement des idées. Leur probité professionnelle, la culture distinguée de quelques-uns dont nous gardions le souvenir depuis le collège, nous inspiraient du respect. Mais nous constations aisément que le meilleur de notre acquis venait de leffort que nous avions dû faire pour déposer larmure dontils nous avaient revé- :

tus afin d'éviter entre nous et le mondeun contact par trop brutal. Nous. C'est-à-dire non seulement notre sensibilité, mais aussi notre esprit critique. Car si tous se sardaient, sauf exceptions assez rares, de cultiver la première et s’acharnaient, au contraire, à la refouler, presque tous, il me semble, aiguillaient le second sur les voies d’un rationalisme candide qu'allait blesser cruellement notre confrontation avec les êtres et les choses.

Nous leur reprochions, en somme, ce qui fait leur force statique et constitue leur raison d’être. Nous refusions d’apercevoir le travail collectif lent, mais méthodique, qu'ils avaient accompli depuis cent ans, et qui a consisté à annexer peu à peu au territoire rationnel ou même scientifique de l'esprit, les conquêtes de l'intuition. Et peut-être n’avions-nous pas tout à fait tort car c'est là, à coup sûr, un rôle plus qu'honorable et inème à certains égards fort élevé, à condition que le frein ne fonctionne que quand la route n’est pas libre, et que le pied n'en cherche pas la pédale quand le moment est venu de presser l'accélérateur. L'Université a découvert Flaubert et Manet par exemple, et les a exaltés avec une frénésie singulière presque exactement à l'heure où nous commencions à nous rendre compte que ces deux maîtres n'avaient pourtant pas apporté quelque chose de bien neuf entre Balzac et Zola d'une part, Delacroix et Cézanne de lautre. Les professeurs sont souvent en retard d’une cinquantaine d'années. Mais voilà. [Il est fort possible que leur rôle social justifie et même légitime ce retard. L'éducateur n'a pas à découvrir un monde sans cesse en genèse. [l doit contrôler et fixer les acquisitions d'un passé plus ou moins récent que ce monde discute, adopte ou renie avec plus de passion que d'intelligence objective.

J'étais jeune, et ne savais pas. Hantant dès avant ma rhétorique la salle Caillebotte du Luxembourg, je m'in-

dignais d'avoir entendu, à la distribution des prix de mon lycée, je ne sais plus quel professeur en Sorbonne prononcer un pompeux éloge du faux maître Henri Regnault. Je l'avoue en toute humilité. J'avais voué en ces temps-là à l'esprit universitaire le mépris sain, maïs quelque peu nigaud, que les enfants professent si souvent pour leurs parents restés en deça des perspectives que leur génération découvre. Je:crovais même, et je disais, qu'il n’était pas possible qu'un cerveau de quelque puissance sortit d'un moule aussi étroit. Encore tout pénétré des « disciplines classiques », je négligeais bien entendu de tenir compte de l’incomparable dynastie scientifique que le Muséum et la Sorbonne — et aussi les grandes Ecoles après tout solidaires de lenselgnement supérieur, puisque se réclamant de méthodes identiques et fort souvent pourvucs des mêmes prolfesseurs — avaient formée au cours du siècle, Bichat, Ampère, Laënnec, Geoffroy-Saint-Hilaire, Claude Bernard, Pasteur, Charcot, Henri Poincaré, vingt autres. Il n’était question, n'est-ce’ pas, que de « Httérature », et j'oubliais aussi, peut-être volontairement, que ‘les grands courants littéraires — romantisme, naturalisme, symbolisme — s'étaient largement alimentés aux sources de la montagne Sainte-Geneviève, puisque Michelet, Taine, Mallarmé par exemple, comptent parmi les plus grands entre ceux qui les orientèrent quand ïls ne les ouvrirent pas. Mais justement c'est là, peut-être, qu'une trop bouillante jeunesse eût pu trouver l'excuse de son intransigeance passionnée. Je m'apercevais aisément que l’enseignement historique s'était organisé, au cours du dernier demi-siècle, en vue d’écraser dans les Jeunes imaginations les germes que le poète de « l’épopée Iyrique de la France » y avait si généreusement semés. Je reprochais à l’auteur de l'Intelligence cette raideur doctrinaire cependant indispensable à forger, pour une

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besogne urgente d’objectivité, l'énergie critique de sa génération. Et Mallarmé m'apparaissait comme un évadé du bagne. Cruelle, injuste, sotte et délicieuse enfance ! Les professeurs sont des hommes. Le génie n’y est pas plus répandu qu'ailleurs. Il doit suffire à la gloire du Corps enseignant qu'il remplisse efficacement son rôle d’organisateur et de conservateur de nos méthodes de penser. Et 1l le remplit en général avec fermeté et noblesse. Ce qu'il faut souhaiter à tous, et à Iui-même, cest qu'il ne l’outrepasse point.

Il est remarquable que l'affaire Dreyfus, où les professeurs ont pris parti en si grand nombre la plupart et précisément grâce à cette formation rationaliste qui explique, et même légitime aussi bien les servitudes que les grandeurs de l’Université, la plupart soutenant avec courage l'innocence du condamné — ait marqué le retour offensif d’une influence qui nous semblait alors bien compromise, au moins quant à l'orientation esthétique et politique des jeunes générations. Plus encore, que cette influence se soit exercée tout d’abord non pour replacer son action dans ses cadres éprouvés, mais au contraire pour briser ces cadres. Un certain nombre de normaliens qui ne manquaient pas d'élégance et savaient cacher leur férule et les rognures de leurs ongles, opposaient dès ce moment-là au rationalisme sentimental enlisé dans le tolstoïsmie, un rationalisme dogmatique où ils jetaient les fondements d'une idéologie politico-littéraire dont les effets se développent aujourd’hui. Les parties les plus ambitieuses, sinon les plus vivantes de l'Université, virent dans le drame dreyfusiste une occasion unique de ressaisir et de rajeunir leur pouvoir. Nous avons tous Connu, nous connaissons encore de ces professeurs de transition qui paraissent, à l'heure présente, singulièrement attardés. Parce qu'ils ne sont plus les modèles des époux, parce qu'ils ont substituéle monocle

aux lunettes, parce qu'ils ont renoncé à ces allures parfois pédantesques, mais généralement si dignes dont nous avions souri chez leurs aînés pour un certain cynisme désinvolte, parce qu’ils opposent aux jeunes enthousiasmes un permanent et disert scepticisme, parce qu'ils montrent du doigt le magister, ils s’'imaginent avoir dépouillé le vieil homme. Point. Sileur influence à prodigieusement grandi elle me paraît plus stérile, plus superficielle, plus artificielle que jadis— et qui plus est, bien que cela semble paradoxal, s'exercer dans. Ie même sens. Ce sont des euistres retournés. Ts corrigent toujours les fautes d’orthographe et de français et, comme 1ls ont beaucoup à faire, on comprend leur multiphcation. L'éponge de leur science s'est d'ailleurs gonflée de talent. Et le ricanement s’est substitué chez eux, comme méthode pédagogique, à cette solennité guindée qui masquait naguère la peur de Faventure et le manque d'imagination.

Ce sont ces Secondaires-là, où plutôt c’est l'influence de ces Secondaires-là, qui a équipé le « Primaire » de pied en cap et Fa exposé sur les planches aux risées, aux brimades, aux pommes cuites du public. Tâche aisée dans un pays où règne, à peu près tous les vingt ans, une mode exclusive, et même exclusiviste, où lona vu linfluence de Rousseau supplanter en quelques mois lPinfluence de Voltaire, et le style rectiligne de Louis XVE, du Directoire et de Empire remplacer partout l'arabesque entortillée de l’âge précédent. Quand on voit David prendre des mains de Boucher le « sceptre de Fart », et Robespierre arracher aux mains de Necker celui de la politique, on doit constater sans surprise que les jeunes gens issus des mêmes familles, ayant reçu une éducation analogue passent, dans l'intervalle d'une génération, du dilettantisme anarchique au dilettantisme: catholique et que le culte de la matraque armoriée remplace celui de la marmite à renversement. Volte-face

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plus facile encore quand la démocratie se décompose, et plus dangereuse, peut-être, à cause de linstabilité spécifique du pouvoir. Un organisme timide, non à vrai dire dans le domaine moral, mais dans le domaine intellectuel, tel que l'université, est exposé plus encore que les autres à ces sautes d'humeur que les circonstances favorisent en exerçant une brusque pression sur cette timidité. Ses éléments de lutte contraignent aisément son ratonalisme unilatéral à abriter dans la première rade venue une paralysie qui s'avère jusque dans les plus violents combats. L'esprit secondaire, dit classique, montre en général beaucoup moins de hardiesse et sur le terrain critique et sur le terrain constructif, que l'esprit primaire dit anarchisant.

Vous n'avez pas perdu le souvenir de l'équivoque prométhéenne qui se réclamait, il y a quelque trente ou quarante ans, de la « faillite de la science ». Comme elle avait partie liée avec l'offensive des Secondaires à propos de l'affaire Dreyfus, nous nous sommes laissés

miaisement voler, par une bande d’apaches intellectuels,

ces valeurs morales qu'on appelle raison, liberté, voire

même spiritualité, et qu'on'a retournées contre mous avec

une adresse infernale. Elle paraît donc responsable de cette autre équivoque, la « faillite de la démocratie »,

à la faveur de qui l'ombre des théocraties occultes et

des autocraties avouées s'étend si vite sur la terre. Et l'Université, en dernière analyse, en partage la responsabilité avec la grande presse dont la coalition secrète de la banque, de l’industrie lourde et des organisations confessionnelles avait associé à l’effort des « clercs » en veine de « trahison », sa déformation systématique

de l'événement quotidien. Les problèmes posés par Îa science sont en effet rigoureusement solidaires de ceux que viennent soulever avec une si redoutable exigence l'organisation du travail et la conduite des Etats. Ce sont les mêmes qui proclament les deux banqueroutes. Cependant la science s'élargit et s'enrichit démesurément de jour en jour. Le prophète était trop pressé. Quant à la démocratie, peut-on accuser d'avoir fait faillite une maison de commerce qui, jusqu'ici, n'a réussi qu'à peindre son enseigne et n'a pas encore meublé ses magasins ? La mort de la démocratie, je l'avoue, ne me paraît pas devoir précéder sa naissance:

Les pères, les accoucheurs, les tuteurs de la démocratie ont cru, très sincèrement à coup sur, qu'il suffisait de proclamer à haute voix : € que a démocratie soit », pour que « la démocratie ft ». [ls étaient persuadés que les mots Liberté, Egalité, Fraternité deviendraient des réalités agissantes dès l'instant qu'on aurait pris la précaution de les graver sur le fronton des monuments, ces monuments fussent-ils des prisons modèles. Nous avons*appris depuis lors à nos dépens que le passage de ces mots dans les faits exigeait de notre part un contrôle sévère de nos sentiments, une éducation douloureuse de notre esprit critique et, de la part de nos institutions, une définition beaucoup plus précise de leur signification, Un siècle durant, nous nous sommes gargarisés avec eux, sans même nous demander ce qu'ils pouvaient bien vouloir dire. Nous avons laissé agir en aveugles les phénomènes économiques et leurs réactions sociales qui détournaient peu à peu de leur:intention première le symbolisme de ces vocables prestigieux. L'aspiration à la « liberté » s'est confondue peu à peu avec l'aspiration à la conquête individuelle — ou plutôt individualiste — des biens de ce monde, puis avec la propriété exelusive de ces biens. L’ «éga-

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lité » a invoqué sa présence dans la loi pour dissimuler son absence dans les faits. Quant à la «fraternité », nous nous abstiendrions de parler d’elle si elle ne pouvait aujourd'hui nous servir d’instrument de prospection et de mesure. Comme elle avait négligé d'observer, avec sa tête légère, l’évolution des conflits incessants qu'engendre la croissance de la démocratie, elle n’a pu s'apercevoir que la classe des producteurs se dressait peu à peu automatiquement contre celle des possédants pour leur réclamer, où au besoin leur arracher, les produits de son travail.

Cest cependant dans ce phénomène tragique qu'il convient de situer sinon la faillite, du moins la crise de croissance de la démocratie, laquelle a méconnu cette vérité cependant élémentaire, à savoir que, comme tout ce qui vit, son enfance, sa Jeunesse, sa maturité exigealent des nourritures différentes, et par suite une éducation propre à les choisir et à les assimiler. A l'abri d’une idéologie qui, chaque jour davantage, perdait de vue l’origine et par conséquent la légitimité de sa victoire, la fortune publique que la tâche essentielle de la démocratie était précisément de constituer, s’est. concentrée entre les mains de quelques centaines d'individus que le jeu même des institutions dites « libéales », à entraînés à gérer cette fortune exclusivement à leur profit. |

Tels sont les faits. Et c'est grâce à ces faits que nous voici coincés dans une impasse dont on ne peut sortir qu'en enfonçant le mur. Il ne suffit pas d'affirmer que les hommes sont libres pour que tombent les plus lourdes de leurs chaînes — celles de leur éducation familiale, scolaire ou confessionnelle, de leurs préjugés transmis ou acquis et de leur nature même. Il ne suffit pas de les proclamer égaux pour que se réalise l’égalité des conditions effroyablement inégales où se dé-

roulent leur apparition dans le monde et leurs premières années — conditions d'hygiène matérielle et morale, de développement physique, d'alimentation et d'instruction. Il ne suffit pas de leur affirmer qu'ils sont frères pour que leurs passions, dont la plupart sont d'ailleurs légitimes, n'exigent pas de leur part un effort continu de discipline de soi-même et de compréhension d'autrui. Car c'est surtout d’une confusion entre l'instruction et l'éducation que la démocratie s'est rendue coupable. Elle a négligé d’éduquer l'homme parce qu'elle ignorait tout de lui et acceptait, des institutions mêmes qu'elle prétendait remplacer, la silhouette bouffonne d'un pantin métaphysique sans contact vrai avec les réalités les plus humbles de sa conception, de sa croissance, de sa vie sexuelle et psychologique, de son milieu familial et social.

Or, grâce au phénomène économique qui a Hvré aux seuls possédants les biens accumulés par la démocratie, l'éducation du producteur reste encore sous le contrôle de leur dictature, et par un paradoxe dramatique, c'est à ce producteur écrasé par elle que la même démocratie se voit contrainte de demander les directives qui doivent désormais présider à sa nouvelle éducation. Ceux qui, malgré les erreurs, les reculs partiels, les crimes de la démocratie gardent Fespoir qu'elle contient encore les éléments d’une rénovation de la vie spirituelle et sociale, ne vont plus au peuple, comme naguère, avec la prétention de linstruire, mais au contraire avec le désir de lui réclamer lefruit de son expérience humaine, appelée sinon à se substituer à leur expérience intellectuelle et Iyrique, du moins à la ranimer. J'entends par «expérience humaine » celle qui résulte de la lutte journalière pour l'abri et pour le pain, de la révolte sainte contre la promiscuité engendreuse de toutes les dégradations physiques et morales, des

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