‹ Regards sur la terre promiseChapitre 42 sur 121 · SAT · texte numérisé non relu

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disciplines intérieures que le travail et la technique imposent à ceux qui les pratiquent quotidiennement pour manger. Enfin — et peut-être surtout — de la nécessité des groupements professionnels qu'a brisés la démocratie naissante pour assurer le règne d'une féodalité occulte, et dont la lourde charge est de replacer la démocratie agonisante sur le terrain populaire où elle devra enfoncer profondément ses racines pour redevenir un être vivant. Seuls en effet, les groupements professionnels de la production — ce que démontrent les

événements avec une constance étrange — peuvent servir de matrice aux énergies qui ont encore chance de fructifier. Je veux dire à la « liberté » réintégrée dans un organisme rationnel où les obligations définissent et délimitent les droits, à l «égalité » conquise dans Île travail en commun pour des intérêts solidaires, à la « fraternité » de la bataille visant à des buts concrets et obstinément poursuivis. I s'agit de délivrer les germes encore vivants de la démocratie, aujourd'hui prisonniers de ses formules. Il s’agit de développer les maigres avantages jadis conquis par des alliances successives, mais malheureusement temporaîres, de la culture et du travail jusqu’à leurs conséquences extrèmes qui seront leur extension à l'ensemble des vivants, hors des promesses paradisiaques et des marchandages surnaturels. Il s'agit non seulement de sauver la vieille idéologie démocratique, mais d'organiser, et cette fois sur la base des humbles possibilités humaines, sans jonuleries spiritualistes mais dans un esprit ferme et pur, la démocratie réelle. :

J'insiste sur le mot « organiser », car ce n'est pas la première fois que l'esprit des collectivités victorieuses du néant et des ténèbres apparaît dans l'Histoire. C'est même pour libérer cet esprit de ses entraves politi-. |

ques et dogmatiques que nous luttons aujourd’hui. Les

DES SECONDAIRES 121 grandes œuvres de l'humanité de toujours, celles de la civilisation grecque, de la civilisation brahmanique et bouddhique, de la civilisation chrétienne, de la eivilisation islamique n'ont fait que manifester l’union des âmes simples, le plus souvent contre l'esprit des castes dirigeantes, et il nous serait facile de trouver à l'art égyptien, cependant si hiérarchisé, une base populaire, dussions-nous pour cela descendre dans les tombeaux. Nous demandons aux masses qui travaillent de s’organiser pour sauver le monde, parce que nous savons que c'est dans leurs profondeurs que se cachent la foi, la vérité, la liberté, la résurrection et la vie. Et si ce mot « organisation » revient sans cesse sous ma plume, ne vous en montrez pas surpris : c'est que les masses qui travaillent apparaissent avec un relief sans précédent à la surface des sociétés humaines précisément à l'heure où un instrument nouveau de l'intelligence, cette science soi-disant banqueroutière, leur fournit la possibilité de charpenter et de rationaliser leurs conquêtes.

Nous sommes incontestablement à la veille d'une de ces périodes organiques — comme disaient les Saint- Simoniens — où l'esprit documenté mais en même temps désorienté par des siècles de critique, est acculé à la nécessité d'inventorier ses connaissances et, dans un effort héroïque, de les utiliser à lédification d'un monument assez vaste pour offrir un abri au moins provisoire aux besoins matériels de lFhomme, à ses aspirations morales, et même à ses contradictions. C’est l'histoire des religions antiques et médiévales, orientales et occidentales, qui ont exigé une longue suite d'analyses et de tourments avant d'éprouver l'élan d’une comfunion unanime. Je dois le répéter. Toute synthèse nouvelle s’est traduite, à toute époque, par un mouvement d’intégrätiün dont les masses travailleuses ont fourni tous les éléments. Ce sont elles qui

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ont déchaîné l’orgie rupestre du bouddhisme aux Indes, à Ceylan, en Chine, à Java. Ce sont elles qui ont ramassé sous les pieds des chevaux de la horde islamique les pierres de la mosquée. Ce sont elles qui ont récolté sur Îles plaines de France [a moisson des cathédrales. Ce sont ses corps de métier qui ont infligé la vigueur de leur armature aux nervures des grandes nerfs entre lesquelles s’entassait le pavé des barricades qui avaient arraché les communes françaises au despotisme ecclésiastique et féodal. Ce sont toujours les démocraties en instance qui cimentent de leur sang, de leurs os broyés, de leurs chairs meurtries, de leurs larmes, au cours de toute l'Histoire, tout ce que l'Histoire a laissé de grand.

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À la lumière des nécessités historiques devant qui nous nous trouvons, nous pourrons Saisir sur le vif cette tendance à l’ossification intellectuelle, conséquence presque fatale de sa fonction éducative, qui suffit à définir et à situer l'esprit universitaire en général dans le mouvement des idées, et qui va de nos jours jusqu’à le placer sous l'égide de docteurs df'moyen-âge dont je me garde de médire, les connaissant mal et ne tenant pas à les connaître, bren que je les croie aussi «bons » que le manuscrit du coq. Mais j'aime mieux, ne fut-ce que pour me donner l'illusion d’appartenir à une génération forte, tenter de réinventer, au moins partiellement, le monde, si vous n'y voyez pas d'inconvénient. Je me borne à contaster qu'autour du mouvement néo-classique, néo-catholique, néo-monarchiste, néo-cartésien se démènent, depuis vingt ans, une quantité incroyable d'agrégés, de licenciés et de docteurs dont je ne songe

pas à nier le talent si j'envisage telle ou telle de leurs productions personnelles et parmi lesquels je m’honore de compter quelques amis. Il ny en a plus que pour eux. C’est un déluge. Ils ont débordé de la Sorbonne dans les assemblées politiques, les ministères, les maisons d'édition, les salons à la mode. les musées, les revues, les journaux. Ilsrécoltent les trois quarts des prix littéraires, ce qui serait dans l’ordre, je dois le dire, si on y joignait de temps à autre cinq cents lignes à copier. Le roman, le théître, la poésie, la critique, la philosophie, la musique, la danse, la peinture, ils régentent, codifient tout, avec une adresse certaine dans le choix des moyens propres à concilier l'opinion d’une élite cultivée, mais dépourvue d’intuition créatrice, brave dans la polémique, lâche devant la solitude, et sensible à une habileté — j’écrirais volontiers manuelle si Je nécoutais ma pudeur — puisée dans la fréquentation des maîtres et apte au pastiche transcendant. Mandarinat remuant sur le terrain des idées, agressif sur Île terrain politique, succédant au mandarinat paisible, mais fermé d'antan. Pas plus de sexe, et moins d'entrailles. Le cuistre a retrouvé sa férocité ancienne, mais l'enfant ne lui suffit plus. [| prétend essayer sur les hommes libres la vertu de son « osier sanglant ».

L'admirable, — reconnaissez là l'avenue où « l Affaire » nous a conduits, par un des tours de passe-passe les plus étonnants de l'histoire des idées — c’est que le rationalisme républicain des professeurs hirsutes de 80 à 1900 s’est institué, qu’il le veuille ou le nie, l’éducateur du rationalisme rétrograde des professeurs élégants de 19900 à 1939. S'ils sont sincères — et je leur sais en général cette vertu — ces vieux démocrates reconnaîtront aisément leurs élèves dans les monarchistes et catholiques d’aujourd’hui. Le règne de Descartes continue. ÏÎ! n’a fait que renoncer à certaines provinces

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